Horace, Ode III, 30

 

Au fil du texte

 


     

 

      Exegi monumentum aere perennius
      regalique situ pyramidum altius,
      quod non imber edax, non Aquilo inpotens
      possit diruere aut innumerabilis
5    annorum series et fuga temporum.
      Non omnis moriar multaque pars mei
      uitabit Libitinam ; usque ego postera
      crescam laude recens, dum Capitolium
      scandet cum tacita uirgine pontifex.
10  Dicar, qua uiolens obstrepit Aufidus
      et qua pauper aquae Daunus agrestium
      regnauit populorum, ex humili potens
      princeps Aeolium carmen ad Italos
      deduxisse modos. Sume superbiam
15  quaesitam meritis et mihi Delphica
16  lauro cinge uolens, Melpomene, comam.

 


 

 

situ : Ce mot a fait l'objet de nombreuses interprétations, dont on trouvera l'inventaire dans V. PÖSCHL, Horazische Lyrik. Interpretationen, Heidelberg, 1970, p. 251, n. 5, et K. NUMBERGER, Inhalt und Metrum in der Lyrik des Horaz, Munich, 1959, p. 550.

• Certains donnent à situs le sens de "tombe, tombeau, sépulcre", comme équivalent latin du grec thèkè, et sur base de la formule banale d'épitaphe hic situs est, "ci-gît"; ce sens n'est appuyé par aucun témoignage.

• Au départ du sens fondamental de "position, place, emplacement, site", nombreux sont ceux qui donnent ici au mot une valeur métonymique signifiant une "construction, architecture, masse" installée sur ce site; il faut reconnaître qu'une telle interprétation est bien adaptée à l'image des pyramides, qui ont, de tout temps, impressionné les hommes par leur masse architecturale et la solidité de leur construction. Ce sens, cependant, n'est soutenu par aucun parallèle significatif.

• D'autres, enfin, retiennent le sens de "vétusté, abandon, décrépitude", qui correspond à l'idée de "ruine, rouille, moisissure, dégradation". Ce sens est confirmé par l'étymologie et l'usage courant du mot qui désigne l'empreinte ou la saleté laissée par le temps sur tout ce qui a vieilli, été abandonné ou négligé: voir A. ERNOUT - A. MEILLET, Dictionnaire étymologique de la langue latine, s.u. situs, us, p. 630; aux emplois signalés on ajoutera HOR., epist. II, 2, 118, qui déplore l'usure des mots employés par les anciens: Nunc situs informis premit et deserta uetustas.

• Le sens de cette phrase est le suivant: de perennius à altius, Horace décrit la même conviction, renforcée par l'équivalence de la rime: celle de la supériorité de son "monument" poétique sur les œuvres artistiques inscrites dans la matière, qu'elles soient de bronze ou d'architecture, car ces dernières sont à la merci des injures du temps et des des intempéries (v. 3-5). La supériorité décrite par altius ne signifie pas dès lors qu'Horace méprise la valeur artistique des réalisations matérielles, au sens où il établirait une hiérarchie de valeur entre son œuvre et les arts plastiques, mais elle veut souligner la foi dans l'éternité de l'œuvre du poète par rapport à l'inéluctable dégradation qui menace les arts de la matière. L'exemple des pyramides est particulièrement bien choisi dans ce contexte, puisqu'il s'agit de monumenta, au sens funéraire du terme: nonobstant leur gigantisme et leur élévation, ils restent des tombeaux et donc des lieux de mort, qui, par ailleurs, ne peuvent pas non plus se protéger eux-mêmes contre les lois du temps; de plus, cette décrépitude figurée a trouvé une confirmation dans l'actualité de l'histoire romaine par la victoire d'Actium et la mort de Cléopâtre, chantées avec l'enthousiasme que l'on sait dans l'ode I, 37 (Nunc est bibendum…): l'orgueil de l'ancienne reine n'a pas réussi à triompher de Rome et l'Égypte a perdu son statut de royaume indépendant.

• On observera, enfin, que l'ordre des mots renforce la cohérence des v. 1 et 2. En plus de l'équivalence grammaticale et phonique introduite par la rime qui associe étroitement les deux cola des deux premiers vers, le mouvement de la phrase crée l'illusion que le groupe regalique situ pyramidum est coordonné à aere, prolongeant ainsi l'idée de perennius sur l'ensemble des deux vers. En réalité, les deux comparatifs forment les deux termes d'une même confiance d'Horace dans la "permanence orgueilleuse" de son œuvre.

Libitina, ae : déesse romaine des funérailles, chargée de veiller au respect des devoirs que l'on rendait aux morts. Elle avait son sanctuaire dans un bois sacré, situé très vraisemblablement au sud de Rome, dans la région de l'Aventin. C'est là que se réunissaient les entreprises et administrations analogues à celles de nos pompes funèbres (libitinarii) (voir LIV., XL, 29; PLVT., Numa, 12). Par le jeu d'une fausse étymologie qui rapproche Libitina de Libido (la passion), cette très ancienne déesse fut assimilée à Vénus, et le nom de Libitina devint une simple épithète de celle-ci. Libitina n'a pas de place dans la littérature et on ne lui connaît aucune légende.

multaque…Libitinam : dit la même chose sous une forme plus imagée que le premier hémistiche du v. 6: non omnis moriar: allusion à l'œuvre lyrique du poète qui prolongera son auteur au-delà de la mort.

Capitolium : le Capitole est une des sept collines de Rome sur laquelle règne Jupiter; le Capitolium proprement dit désigne plus précisément le sommet sud-est de la colline. C'est le lieu immémorial des cultes romains à Jupiter, où se déroulent les plus hautes cérémonies de la religion de la cité. À son entrée en charge, le consul offre ses prières à Jupiter Capitolin; le cortège rituel des cérémonies du triomphe s'achève par un sacrifice à Jupiter Capitolin, et ce jusqu'à la période constantinienne; dès Auguste, les empereurs se placent, du reste, volontiers sous la protection ostentatoire de Jupiter. La montée du grand prêtre au Capitole est un geste emblématique de la religion officielle romaine. Cfr. l'allusion au Capitole dans VERG., Aen. IX, 446-449, à propos de l'éternité promise par la poésie à Nisus et Euryale: Fortunati ambo! si quid mea carmina possunt,/ nulla dies umquam memori uos eximet aeuo,/ dum domus Aeneae Capitoli immobile saxum/ accolet imperiumque pater Romanus habebit. En carm. I, 37, 6, Horace achevait son vers par les mots dum Capitolio, au moment d'évoquer l'échec de Cléopâtre qui préparait "la ruine insensée du Capitole et les funérailles de l'empire" (dum Capitolio / regina dementis ruinas / funus et imperio parabat).

cum tacita uirgine pontifex : il s'agit de la grande Vestale, - vierge consacrée -, qui accompagne le Pontifex Maximus quand il monte au Capitole dans les circonstances solennelles, et qui reste silencieuse parmi les chants du chœur. Façon imagée d'évoquer l'avenir et l'éternité de Rome par une célébration religieuse officielle qui la perpétue, notamment au moment de célébrer le renouvellement rituel de l'année. Le poète prétend demeurer, au même titre que les cérémonies religieuses de la cité, une part de la vie romaine officielle. La montée au Capitole est également tellement liée à la cérémonie du triomphe que l'on pourrait peut-être aussi voir dans cette image une métaphore du "triomphe poétique" d'Horace, qui, du reste, s'attribue le titre de princeps au v. 13.

qua :le statut syntaxique de ces deux propositions relatives a fait l'objet de nombreuses interprétations :

• plusieurs commentateurs ou traducteurs (dont Villeneuve dans la CUF) suppléent un natus induit de ex humili (v. 12), dont dépendraient les deux relatives, estimant que les relatives ne peuvent se rattacher directement à dicar dont elles réduiraient la portée à la région natale d'Horace. Outre l'incongruité grammaticale, je pense, au contraire, qu'Horace manifeste ici un orgueuilleux attachement à son pays natal, typique de ce campanilismo encore vivant aujourd'hui en Italie. Horace a toujours témoigné une grande fierté à l'égard de ses origines modestes, de son enfance et de la région qui l'a vu naître et où il situe l'origine même de sa prédestination divine pour la poésie (voir les strophes célèbres de carm. III, 4, 9-20; cfr. IV, 9, 1-4; sat. II, 1, 34; et bien sûr sat. I, 6, entièrement consacrée à une réponse aux envieux qui reprochaient à Horace l'humilité de ses origines). Après avoir évoqué la plus haute manifestation de la vie religieuse à Rome, Horace est fier de proclamer ici que le lieu même de son humble naissance sera aussi celui qui dira sa gloire poétique et qui amplifiera l'hommage destiné au poète dans l'éternité;

• d'autres ont pensé qu'il fallait rattacher les relatives à deduxisse (v. 14), considérant ainsi qu'Horace avait conduit le chant éolien dans son pays natal. Outre la banalité du propos, il me semble que cette interprétation se heurte au mouvement d'amplification qui détermine la progression de la deuxième partie de l'ode, et à la régularité syntaxique qui marque l'ordre des propositions tout au long du poème ; rattacher la double relative à deduxisse correspondrait à une inversion de cet ordre syntaxique si caractéristique de l'ode (voir aussi E. FRAENKEL, Horaz, Darmstadt, 1971, p. 359-361; H.P. SYNDIKUS, Die Lyrik des Horaz. Eine Interpretation der Oden. II. Drittes und viertes Buch, Darmstadt, 1973, p. 278-279).

Aufidus, i : (act. Ofanto) petit fleuve torrentueux d'Apulie, à environ 16 km de Venouse, la ville natale d'Horace.

pauper aquae : cette région du sud de l'Italie connaît un climat aride et sec. Hypallage: Horace donne à Daunus l'épithète qui convient au pays sur lequel a régné ce roi.

Daunus, i : premier roi légendaire d'Apulie. L'un des trois fils de l'Illyrien Lycaon. Avec ses frères Iapyx et Peucétios, il passa en Italie du sud, chassa les Ausones, qui occupaient le pays, et y établit trois royaumes, qui prirent les noms de: royaume des Dauniens, des Messapiens et des Peucétiens. Tout l'ensemble s'appelait "pays des Iapyges". Lorsque Diomède arriva en Italie, chassé de son pays, il y fut bien accueilli par Daunus, qui lui donna des terres et la main de sa fille. Virgile identifie Daunus au père de Turnus (Aen. X, 616). On observera la façon épique d'évoquer un pays par la rivière qui le parcourt et par le nom de son fondateur mythique.

ex humili potens : pour les humbles origines d'Horace, voir toute la sat. I, 6. Le rapprochement qui s'impose entre potens et inpotens à la fin du v. 3 invite à opposer la sauvagerie du vent, - qui finit par avoir raison des œuvres matérielles des hommes, aussi imposantes et durables soient-elles, comme les statues de bronze ou les pyramides -, et la puissance du poète, aussi humbles soient ses origines, contre l'œuvre duquel le vent ne peut rien.

princeps : premier (dans l'ordre du temps et dans l'ordre du mérite); plus prégnant que le banal primus (cfr. epist. I, 19, 21). L'emploi de ce mot en tête de vers et à l'époque augustéenne n'est évidemment pas gratuit: l'immortalité que revendique le poète est la même que celle qui accompagne les hommes politiques, en particulier le premier d'entre eux, l'empereur, le princeps.

Aeolium carmen : désigne la poésie éolienne, en particulier la poésie lyrique d'Alcée et de Sapho.

ad Italos deduxisse modos : expression doublement métaphorique:

• Horace est le premier (princeps), au sens du héros fondateur qui a conduit son peuple, "fait descendre, emmené d'un endroit à un autre, détourné" son peuple à travers les mers pour fonder une nouvelle ville (au sens de deducere coloniam), tel Énée : voir VERG., Aen. II, 799-800 : in quascumque uelim pelago deducere terras; l'achèvement de l'œuvre poétique est donc comparé à la fin des errances d'un peuple exilé (exil des rythmes éoliens en Italie), avec l'idée qu'Horace est le fondateur, et donc le chef, des nouveaux rythmes "éoliens", de la nouvelle poésie éolienne en langue latine, comme Énée a été le fondateur de la nouvelle Troie en terre italienne. On pourrait alors donner à l'adjectif Italos une valeur proleptique, comme si, en fondant cette nouvelle poésie, Horace fondait en même temps les rythmes italiens: en mettant fin à l'exil du chant éolien dans la poésie latine, le poète a donné naissance aux rythmes italiens qui en sont issus.

• Mais l'expression évoque aussi le processus de l'écriture poétique (deducere uersus) qui étire les vers pour en faire un poème comme on étire les brins de laine pour en faire du fil; princeps signifie alors qu'Horace est le premier dans le temps à avoir "tissé" des vers éoliens dans les mètres italiens: on notera qu'Horace ignore ici les expériences, limitées il est vrai, de Catulle qui s'est essayé par deux fois à la strophe saphique.

sume superbiam : au terme de son recueil poétique, Horace remercie sa Muse des services qu'elle lui a rendus en lui donnant l'inspiration, et il l'encourage à en retirer un orgueil d'exception qui leur soit proportionné. La traduction de Villeneuve dans la CUF est maladroite à cet endroit.

v. 15-16 : cfr. carm. I, 1, 29-36

Delphica lauro : le laurier d'Apollon, dieu de la poésie, honoré à Delphes. Bacchus et Apollon se partagent l'inspiration du poète dans leur plante respective, le lierre et le laurier, respectivement à la fin de l'ode I, 1, et ici à la fin du recueil. Dans un contexte romain, ce thème suggère aussi le rapprochement hyperbolique avec le couronnement du général vainqueur lors de la cérémonie du triomphe.

Melpomène (Melpomene, es) est habituellement considérée comme la Muse de l'inspiration tragique ou lyrique. Si tant est qu'Horace avait une idée précise des attributions propres à chaque Muse, dont on sait qu'elles ont été fixées plus tard à l'époque des grammairiens philosophes, on pourrait penser qu'à la fin de l'ode I, 1, il pensait surtout aux Muses qui président à la forme poétique (Euterpe et Polhymnie) alors qu'ici il rend plutôt hommage à la Muse de l'inspiration poétique qui l'a soutenu tout au long de son entreprise. L.P. WILKINSON, Horace and his Lyric Poetry, Cambridge, 1951, p. 137-138, explique le choix de Melpomène par des raisons d'ordre euphonique: la symétrie par rapport à la première ode, où Horace invoquait l'assistance de ses Muses, exigeait que la fin du recueil se terminât sur une adresse et un remerciement aux Muses; parmi elles, Melpomène présentait les sonorités les plus proches de la musique du dernier vers. L'ultime adresse à la Muse se présente ici sous la forme d'une double prière de remerciement et de demande, où l'expression de l'orgueil personnel du poète (dans l'image du couronnement) est tempérée par la reconnaissance des mérites de sa Muse et par le participe restrictif uolens.

v. 10-16 : ces vers présentent un vocabulaire et un relief fort expressifs. Voir le passif isolé et emphatique en tête de la période poétique dicar, le doublet nouveau et poétique uiolens pour uiolentus, la prétention ambiguë de princeps pour primus, l'emploi métaphorique de deduxisse, l'allusion ambivalente et hyperbolique au couronnement du poète. On ajoutera l'anaphore qua uiolens…et qua pauper…, la concision expressive de l'expression ex humili potens, l'hellénisme regnare + gén., l'intrusion du genre épique dans les métonymies de l'Aufidus et de Daunus pour désigner la région natale du poète, et l'ultime confusion entre l'orgueil du poète et celui de sa Muse.


Responsable académique : Paul-Augustin Deproost
Analyse : Jean Schumacher (†)
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Dernière mise à jour : 8 octobre 2020