LFIAL 1130

 

APPROCHE COMPARÉE DES LITTÉRATURES EUROPÉENNES

 


 

1.2. Les hritages grec et latin

1.2.1. L'héritage grec

Prof. Paul-Augustin DEPROOST


 

Diaporama

(2 Mo)

 

 

Sommaire

 

 

A. L'épopée

Iliade
Odyssée
Un certain sens de l'humanité
D'autres épopées

B. Le théâtre

La tragédie

1. Eschyle
2. Sophocle
3. Euripide

La comédie

Aristophane
Ménandre

C. La poésie lyrique

Le lyrisme ionien
Le lyrisme lesbien
Le lyrisme dorien
L'époque alexandrine

D. L'histoire

Hérodote
Thucydide

E. L'éloquence

Démosthène

F. La philosophie

 

 

 


 

Préliminaires

Les Grecs ont inventé tous les genres littéraires : l'épopée (l'Iliade et l'Odyssée d'Homère), le théâtre (la tragédie d'Eschyle, Sophocle, Euripide ; la comédie d'Aristophane et de Ménandre), la poésie lyrique (Alcée, Sappho, Pindare, etc.), l'histoire (Hérodote, Thucydide), l'éloquence (Démosthène), la philosophie (Platon, Aristote), et d'autres genres qui ne seront pas développés ici, comme le roman (notamment le roman pastoral Daphnis et Chloé de Longos au IIIe siècle), la géographie et les récits de voyage (le Périégète ou Description de la Grèce de Pausanias, vers 150), la biographie (les Vies des philosophes de Diogène Laërce vers 180), etc.

Par rapport à la littérature latine, exclusivement écrite en latin, la littérature grecque a reconnu une valeur littéraire à la diversité de ses dialectes qui ont toujours été très forts et qui ont contribué à l'émergence et au rayonnement de genres littéraires et d'œuvres nouvelles : l'épopée est liée au dialecte ionien, la poésie lyrique monodique d'Alcée, de Sappho ou d'Anacréon est écrite dans le dialecte lesbien, le lyrisme choral de Pindare préfère le dorien,  la tragédie mélange l'attique dans les dialogues et l'ionien ou le dorien dans les parties chorales, les premiers « historiens » et Hérodote écrivent en ionien. Plus tard, après les conquêtes d'Alexandre le Grand, l'attique, légèrement modifié, devient la « langue commune » (koinè), dont se serviront tous les écrivains, du moins les prosateurs, car la poésie gardera plus fidèlement ses traditions. C'est aussi la langue du Nouveau Testament.

 

A. L'épopée

 

Les premières grandes œuvres littéraires produites par « la Grèce » sont deux épopées, l'Iliade et l'Odyssée, connues pour avoir été composées au milieu du VIIIe siècle avant Jésus-Christ, par un génial écrivain aveugle, Homère, né à Smyrne en Ionie sur la côte d'Asie mineure. En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes : contrairement à l'Énéide de Virgile ou à d'autres épopées « savantes » composées par des auteurs parfaitement identifiés, l'Iliade et l'Odyssée ne sont certainement pas des œuvres écrites d'une pièce ni par un seul poète ; depuis la fin du XVIIIe siècle, la « question homérique » a fait couler beaucoup d'encre et suscité de nombreuses polémiques qu'il serait trop long de résumer ici. Il apparaît à la simple lecture que, en plus de leurs contradictions internes, ces deux épopées, directement liées à la guerre de Troie, sont assez différentes d'esprit, alors même qu'elles présentent un texte linguistiquement et stylistiquement très proche et qu'elles évoquent les mêmes personnages : les sujets ne se ressemblent pas, les valeurs humaines et héroïques qu'elles véhiculent ne sont pas les mêmes, les rapports sociaux et religieux ont sensiblement évolué d'une épopée à l'autre. On s'accorde aujourd'hui pour reconnaître que ces poèmes constituent deux « anthologies » d'épisodes, de légendes et de hauts faits héroïques, harmonisés par un poète savant qu'il est convenu d'appeler Homère ; ces deux œuvres seraient ainsi la rationalisation littéraire et consciente de dépôts légendaires ancestraux plus ou moins constitués en textes ou chansons, mais cousus entre eux et organisés dans une nouvelle composition savante par un « rhapsode » (rhaptô signifiant en grec « ajuster en cousant »), que la tradition a appelé Homère, mais sur lequel nous ne savons rien sinon qu'il était aveugle. Et encore, ce détail relève-t-il sans doute aussi plus du mythe que de la réalité, comme l'atteste l'imaginaire populaire du prêtre, du prophète ou de l'écrivain aveugles, plus aptes que les autres à connaître et à révéler les mystères.

 

L'Iliade

raconte, en vingt-quatre chants, le siège de Troie, mais le poème ne le prend pas au début et ne le mène pas jusqu'à son terme. Il présente une série de batailles entre les Troyens et les Achéens installés aux portes de Troie. Il fait alterner avec ces récits de batailles des scènes qui se passent entre les héros, soit à Troie soit dans le camp achéen, ainsi que des scènes qui se passent chez les dieux. On connaît bien les noms des héros que l'épopée a rendus célèbres, Agamemnon et Ménélas, Diomède, Ajax, et surtout Achille dont la colère est le sujet même de l'œuvre annoncé dès le premier vers :

« Chante, ô déesse, la colère d'Achille, fils de Pélée » ;

(Iliade, I, 1-16) (1,5 Mo)

de l'autre côté on connaît le roi Priam, sa femme Hécube et son fils Hector qui est le défenseur de la ville. Les relations entre ces grands héros constituent l'action même de l'Iliade. Au début, Achille, irrité contre Agamemnon, à cause d'une affaire de captive à restituer, se retire du combat ; et toute cette partie verra donc plutôt le succès des Troyens — cela jusqu'au moment où Achille accepte d'envoyer au combat son ami Patrocle en lui prêtant ses propres armes. Patrocle est tué, et pour le venger, Achille va rentrer dans la bataille victorieusement et tuera Hector. Les derniers chants du poème nous montrent Achille s'acharnant contre le corps d'Hector dans un esprit de vengeance et pour honorer son ami Patrocle. Puis les dieux eux- mêmes sont choqués de cette cruauté et sur leur ordre, le vieux Priam vient lui-même à la tente d'Achille réclamer le corps de son fils. Achille accepte et le poème se termine sur deux chants de funérailles, funérailles de Patrocle dans le camp achéen et funérailles d'Hector dans la ville de Troie.

 

 

 

 

 

 

L'Odyssée

qui comporte également vingt-quatre chants, est d'une composition plus complexe. Tirant son nom du nom grec d'Ulysse, qu'on appelait en grec Odysseus, l'œuvre prolonge l'Iliade et raconte le long retour d'Ulysse après la chute de Troie vers sa patrie, l'île d'Ithaque en Mer ionienne, à l'ouest de la Grèce continentale. Mais la composition est difficile à suivre parce que les premiers et les derniers chants se passent à Ithaque. Dans le début, le fils d'Ulysse, Télémaque part dans le but d'avoir des nouvelles de son père. Ulysse n'apparaît qu'au chant V où le héros se trouve retenu sur l'ordre des dieux chez la belle nymphe Calypso. Les dieux l'obligent ensuite à quitter ce séjour et il rejoint, non sans difficultés, l'île des Phéaciens, c'est-à-dire l'actuelle Corfou. Accueilli dans le palais du roi de l'île, Ulysse y fait le récit de toutes ses aventures, ponctuées de nombreuses victoires contre les monstres les plus divers et les plus cruels, et antérieures à son arrivée chez Calypso. Lorsque ce récit s'achève, les Phéaciens acceptent de reconduire Ulysse à Ithaque, où il devra se venger des prétendants, retrouver son épouse Pénélope, toute à l'ouvrage de son métier à tisser, son père, son royaume. Dans toutes les aventures du début, il est poursuivi par la colère de Poseidon, le dieu de la mer. Puis, lorsque le moment est venu, Athéna, qui a pour lui une tendre amitié, l'assiste et le protège. Alors que l'Iliade marquait une grande réticence à l'égard de tous les prodiges et toutes les manifestations étranges du surnaturel, l'Odyssée nous promène dans un monde peuplé de créatures étranges, surhumaines, sinon monstrueuses, comme les chevaux du soleil, les cyclopes, les sirènes, tout un monde intermédiaire entre le divin et l'humain, sans parler de ce Protée, qui intervient dans les premiers chants, qui conduit un troupeau de phoques et peut se métamorphoser de cent façons diverses ou prédire l'avenir.

 

 

Ces deux épopées manifestent un sentiment d'humanité complémentaire et très abouti, dont on pourrait ainsi résumer les caractéristiques :

1. Un des traits les plus remarquables des deux épopées homériques est le rapport qui s'établit entre les dieux et les hommes. Il y a en effet un rapport entre les scènes qui se passent dans les assemblées des dieux et celles qui se passent chez les hommes ; c'est chez les dieux que se décide le succès de tel guerrier ou de tel autre, de tel camp ou de tel autre, ou bien l'obligation d'accepter un arrangement, comme lorsqu'Achille rend le corps d'Hector. L'action de l'homme est donc complètement investie de la présence divine et elle ne peut s'exercer que dans le cadre de ce déterminisme divin, lui-même aux ordres du destin, dont la balance de Zeus est une des images les plus saisissantes dans l'Iliade.

2. Pour autant, malgré le caractère irréversiblement tragique d'une humanité entièrement dépendante des dieux, les héros homériques sont marqués par un amour irrépressible de la vie humaine. Le héros homérique sait qu'il doit mourir, mais il aime intensément la vie et il cherche à en faire valoir tout le prix. Ce sentiment explique peut-être le choix si caractéristique, et a priori étrange, que fait Ulysse quand la nymphe Calypso , au chant VI de l'Odyssée, lui offre de rester avec elle pour partager sa vie et son immortalité. Ulysse refuse, très courtoisement, et préfère rentrer chez lui, dans sa maison, retrouver une épouse qui n'a ni la beauté ni l'immortalité de Calypso, mais qui a, sur elle, l'immense avantage d'être une femme humaine. À côté des récits surhumains de victoires à la guerre ou contre les monstres, les scènes qui continuent de toucher le lecteur moderne sont celles qui présentent plus simplement des hommes et des femmes dans leurs souffrances ou leurs bonheurs humains : les adieux d'Hector et Andromaque, le désespoir d'Achille, la mort d'Hector et la rencontre au cours de laquelle Achille rend son corps à Priam ; la séparation d'Ulysse et de Calypso, la rencontre avec Nausicaa, la fille du roi des Phéaciens, Ulysse reconnu par son vieux chien et par Pénélope, toutes scènes qui reconnaisent l'intensité, la valeur et l'efficacité des sentiments humains dans un monde totalement investi par le destin. Le héros homérique n'est pas maître de son destin, mais il le pressent et il va à sa rencontre plutôt qu'il ne le subit.

3. De l'Iliade à l'Odyssée, les valeurs de l'héroïsme évoluent cependant sensiblement : le guerrier est devenu un voyageur qui conquiert son destin non plus à la pointe des armes mais à celle des rames. L'idéal guerrier et conquérant a fait place à celui du voyage et du « retour chez soi », où l'homme est invité non plus à conquérir la gloire au terme d'exploits militaires, mais à retrouver ce dont il s'est pour un temps détourné : sa femme, ses terres, sa puissance. Le combat pour les valeurs guerrières s'intériorise progressivement en un combat pour des valeurs pacifiques et courtoises : dans l'Iliade, les exigences héroïques séparent définitivement Hector et Andromaque ; dans l'Odyssée, elles réunissent définitivement Ulysse et Pénélope. Par rapport aux démesures de l'Iliade, l'Odyssée définit un progrès vers des valeurs d'apaisement et d'équilibre où les combats contre les monstres et les victoires de « l'industrieux » Ulysse, selon son épithète de nature, représentent l'humanité aux prises avec tout ce qui n'est pas humain et qui menace son intégrité.

 

Accessoirement, il faut noter que l'épopée homérique a, pour longtemps, imposé des techniques d'écriture et de composition qui sont constitutives de l'histoire ancienne du genre littéraire :

— l'hexamètre dactylique devient le mètre héroïque exclusif, où certains ont cru voir, sans doute à tort, l'ancêtre du vers épique français ;
— les reprises formulaires, si caractéristiques de l'épopée homérique (« Achille aux pieds légers », « l'Aurore aux doigts de rose », « la mer aux nombreux bruits », « l'industrieux Ulysse », etc.) ont encouragé l'emploi de l'épithète de nature ;
le merveilleux, mythologique ou non, imprègne toute l'histoire ;
— les aventures du héros sont ponctuées d'épisodes obligés comme la tempête, la descente aux enfers, la consultation des oracles, les scènes de reconnaissance, les scènes de récit, les voyages lointains, etc.

Enfin, l'épopée homérique n'épuise pas l'histoire du genre en Grèce. Contemporains des poèmes homériques, la Théogonie et Les travaux et les jours d'Hésiode relèvent du genre de l'épopée didactique. Bien plus tard, à l'époque alexandrine, Apollonios de Rhodes (vers 220 ACN) composera une « épopée savante » sur l'expédition des Argonautes à la recherche de la Toison d'or : les Argonautiques, où le récit épique est envahi par l'érudition mythologique, historique, géographique, astronomique, préfigurant l'épopée virgilienne, jusque dans l'analyse de la passion amoureuse de Médée pour Jason, qui annonce celle de Didon pour Énée dans l'Énéide. L'histoire des Argonautes a connu un succès considérable à l'époque romaine, mais aussi au moyen âge et dans la poésie de la Renaissance.

 

B. Le théâtre

Euripide, Les Troyennes
Musique de Eleni Karaindrou
Disque ECM New Series 1810 / 472139-2
(2,6 Mo)

 

B.1. La tragédie

 

Dans la Poétique, Aristote (384-322 avant J.C) définit la tragédie comme « l'imitation d'une action sérieuse et complète ; elle a une juste grandeur, son langage est agréable… les événements y sont joués par des personnages et non racontés dans un récit ; enfin, elle provoque la pitié et la crainte, et par là, elle effectue une véritable purgation des ces deux sortes de sentiments » ( c'est ce qu'on appelle la catharsis). Entendue ainsi, la tragédie est effectivement la mise en scène de personnages dont l'histoire emblématise des sentiments partagés par l'ensemble des hommes, et dont le principal est sans doute la crainte de la mort. La mort est le seul événement dont l'homme, une fois né, est sûr qu'il arrivera, mais, en même temps, elle est irréductible à toute forme d'explication rationnelle. En mettant en scène des morts et des violences dont la mythologie ancienne est remplie, la tragédie représente la réponse existentielle des hommes face à la mort, les conflits, les peurs, les hésitations, les révoltes qu'elle suscite dans le cœur des hommes ; elle met au jour les sentiments plus ou moins obscurs ou inconscients qui déterminent le comportement des hommes face à l'inéluctable.

L'histoire de la tragédie est étroitement liée à la religion ; elle est une des formes du culte public rendu par la cité à un de ses dieux. Le terme « tragédie » vient du grec « trogos » qui signifie « bouc » et de « ôdê » qui signifie « chant ». Le sacrifice du bouc faisait partie du culte que l'on rendait à Dionysos, le dieu de la fertilité, mais aussi de toutes les violences et de toutes les démesures. Elle est aussi étroitement liée à la vie de la cité athénienne qui organisait chaque année un concours de tragédies, très ritualisé, à l'occasion des « Grandes Dionysies » de mars et d'avril. L'archonte ou chef de la cité choisissait alors trois poètes qui devaient présenter trois tragédies (réunies en une « trilogie ») et un drame satyrique, considérés comme autant de cérémonies religieuses en l'honneur de Dionysos. Au terme de ces représentations, le vainqueur recevait une couronne de lierre, la plante de Dionysos. Fête civique autant que fête religieuse, la tragédie raconte l'histoire des grandes familles de la mythologie, connue par les « cycles » mythiques, dont les malheurs ont ponctué l'histoire des hommes et des cités ; les plus célèbres sont le cycle thébain, qui raconte l'histoire de la famille des Labdacides, à laquelle appartiennent Œdipe et Antigone ; et le cycle troyen marqué par la famille des Atrides (Clytemnestre, Agamemnon, Iphigénie, Electre, Oreste), mais aussi par tous les héros de la guerre de Troie, comme Ulysse, Ajax, Hélène, ou les femmes troyennes.

On estime à plus de 1200 le nombre des tragédies grecques composées durant la période classique. De cet immense répertoire, il ne nous reste que sept pièces d'Eschyle (dont nous connaissons les titres de près de 80 pièces), sept pièces de Sophocle (qui avait composé plus de cent pièces de théâtre) et dix-sept tragédies d'Euripide, le plus lu et le plus imité des tragiques grecs, lui aussi l'auteur d'une centaine de pièce.

 

 

1. Eschyle

(Éleusis vers 525 — Géla en Sicile 456 ACN) est le plus ancien des trois grands dramaturges grecs. Une anecdote contée par l'historien latin Valère Maxime (qui écrit sous l'empereur Tibère) et reprise par La Fontaine attribue sa mort à la chute d'une tortue enlevée par un aigle qui la laissa tomber sur la tête du poète. Du point de vue dramaturgique, Eschyle a probablement été le premier à introduire sur scène un deuxième acteur, faisant ainsi du dialogue l'élément principal de la tragédie, alors qu'avant lui le poème dramatique était essentiellement constitué du récit d'un acteur unique, entrecoupé par les chants du chœur. Fondateur de la tragédie classique, Eschyle est également un grand théologien : dans toutes ses pièces, il traite toujours et exclusivement du rapport de l'homme avec la divinité. Ce n'est pas un philosophe, à la façon d'Euripide ; il ne raisonne pas par la bouche de ses personnages. C'est un poète puissant ; son lyrisme est grandiose, hardi et impétueux ; les images sont audacieuses, au point que Nietzsche l'a justement qualifié de « seigneur dionysiaque ». Il est frappé par les problèmes douloureux de la fatalité, de la responsabilité et de l'hérédité du crime ; c'est un homme révolté par l'injustice de la condition humaine. Son théâtre reflète un moment de la religion grecque marqué par l'apaisement de la divinité, au sein d'une relation plus juste entre les dieux et les hommes. Les Suppliantes, la pièce la plus ancienne, sont un tableau lyrique qui représente la protection accordée aux Danaïdes par le roi d'Argos ; les Sept contre Thèbes mettent en scène la rivalité et la mort des deux fils d'Œdipe, Étéocle et Polynice ; la suite de cette histoire sera mise en scène dans l'Antigone de Sophocle ; l'Orestie est la seule trilogie que nous ayons conservée de l'antiquité grecque :  Agamemnon, les Choéphores et les Euménides racontent successivement le meurtre d'Agamemnon, le châtiment des meurtriers par Oreste et l'expiation d'Oreste, qui est finalement absous ; les Perses sont une tragédie historique inspirée par la bataille de Salamine, qui montre toute l'horreur de la guerre ; dans Prométhée enchaîné, le Titan est puni par Zeus, tyran irresponsable et follement cruel, pour avoir donné le feu aux hommes ; il est cloué au rocher et exhale ses plaintes contre la cruauté du dieu ; Zeus ne parvient pas à abattre son rival ; il est obligé de le foudroyer et le précipiter avec son rocher dans le Tartare. Goethe et Shelley ont vu dans le condamné  un fondateur de culture et le libérateur de l'humanité, Hugo y a vu un « rebelle puni » et Michelet l'image de « l'émancipation par l'effort ». Cette dernière pièce appartenait à une trilogie dont Prométhée était le personnage central ; l'image célèbre de l'aigle qui ronge chaque jour le foie du supplicié apparaissait dans la deuxième pièce de l'ensemble, Prométhée délivré.

 

2. Sophocle

(Colone vers 496 — Athènes vers 405) est le second des grands tragiques athéniens ; il entre en compétition très tôt avec Eschyle. À la différence d'Eschyle, il semble avoir pris une part active à la vie de la cité, tout en faisant représenter ses pièces dont nous ne possédons qu'une partie. Ses tragédies conservées (7 pièces sur 123) sont postérieures à 450 et nous reportent au siècle d'or athénien, au temps de Périclès, dont il est l'ami. Les sujets de ses pièces sont empruntés, comme ceux d'Eschyle, au cycle de Troie (Ajax, Philoctète) et à ses prolongements (Électre), et au cycle de Thèbes (Oedipe Roi, Oedipe à Colone, Antigone) ; les Trachiniennes appartiennent au cycle d'Héraklès. Sur le plan dramaturgique, il introduit un troisième acteur ; il augmente le nombre des choreutes, qui passe de 12 à 15, en même temps qu'il réduit les interventions du chœur dans la pièce. Plus qu'Eschyle, Sophocle croit à un ordre moral du monde, à une justice supérieure qui récompense les bons et punit les méchants, même s'il reconnaît aussi la toute-puissance du destin. Sophocle a fait descendre la tragédie du ciel sur la terre : le ressort tragique repose sur la volonté puissante des héros qui ne sont plus désormais condamnés à subir sans comprendre les caprices de la nécessité. L'homme est le protagoniste du drame ; il agit et n'est plus la victime impuissante d'une nécessité inflexible ; les dieux paraissent peu. Chez Sophocle, le malheur continue bien sûr d'exister, mais il n'est pas le résultat d'une fatalité externe ; il est la conséquence des actes accomplis par des êtres libres et responsables ; aussi la pire misère laisse-t-elle toujours comme ressource suprême le repentir, comme dernier moyen de relèvement, l'humiliation devant la loi divine. Ainsi Œdipe est victime du destin, mais il aurait pu se contenter de l'ignorer : c'est son orgueil et sa violence qui ont précipité la découverte du secret fatal ; sa faute ne va pas au-delà ; il n'est pas responsable des crimes qu'il n'a pas voulus. Son orgueil est expié par l'acceptation du malheur ; le malheureux sait désormais qu'il est devenu innocent. La tragédie est aussi pour Sophocle l'expression d'un conflit, d'une mise en question de la cité par elle-même. De ce conflit entre les valeurs civiques et les valeurs familiales, la tragédie d'Antigone, la fille d'Œdipe, est certainement l'expression la plus nette : au nom d'une loi morale plus haute que celle de l'État, Antigone décide de donner une sépulture à son frère Polynice, même s'il a trahi la cité ; elle brave la colère de Créon, qui la condamne à périr emmurée vivante. Mais qu'importe, il n'existe pas de loi plus juste que celle que lui dicte sa conscience. Le théâtre de Sophocle est un théâtre humaniste, un théâtre de l'équilibre, de la mesure, de l'harmonie, du classicisme, à l'image du siècle de Périclès et du Parthénon.

 

3. Euripide

(Les Troyennes, 98-160 : Plaintes d'Hécube) (2,4 Mo)

(Salamine 480 — Pella en Macédoine 406). Le plus philosophe des tragiques grecs fut un élève de Socrate. À l'inverse de Sophocle, il ne prit aucune part aux affaires publiques. Il donna sa première tragédie vers l'âge de vingt-cinq ans, l'année de la mort d'Eschyle. Sa mort suscita une vive émotion à Athènes : Sophocle, son rival, en signe de deuil, fit enlever leur couronne aux acteurs qui jouaient sa tragédie Œdipe à Colone. Euripide écrivit une centaine de pièces, dont il nous reste 17 tragédies et un drame satirique. Leur sujet est emprunté aux vieilles légendes héroïques ou mythologiques : légendes des Argonautes (Médée) ; légendes de la guerre de Troie (les Troyennes ; Hécube ; Andromaque ; Hélène ; Iphigénie à Aulis ; Électre ; Oreste ; Iphigénie en Tauride) ; légendes thébaines (les Bacchantes ; les Phéniciennes ; Héraclès furieux) ; légendes attiques (les Héraclides ; les Suppliantes ; Hippolyte ; Ion ; Alceste). Son drame satirique, le Cyclope, est le récit plaisant des aventures d'Ulysse chez le cyclope Polyphème. Plusieurs de ses pièces seront imitées par le stoïcien Sénèque sous l'empereur Néron et ce n'est sans doute pas un hasard : les deux théâtres sont marqués par la philosophie. La tragédie d'Euripide est très différente de celle d'Eschyle et de Sophocle, qui sont cependant ses contemporains. Elle a subi, en effet, l'influence des philosophes que le poète fréquentait. Surnommé le « philosophe de la scène », Euripide utilise encore les anciennes légendes, mais il les juge, il les critique. Il ne croit plus aux dieux de la mythologie ; le sens profond des mythes lui échappe ; mutatis mutandis, les vieilles légendes sont le prétexte à un « théâtre à thèse ». Ses personnages, comme les hommes de sa génération, sont affranchis des croyances traditionnelles. Ses héros ne sont plus le jouet d'une fatalité inéluctable, mais les victimes de passions violentes. C'est aussi le peintre de l'amour sous ses toutes ses formes : l'amour maternel d'Andromaque et d'Hécube, l'amour conjugal et sacrifié d'Alceste qui choisit de mourir à la place de son époux, l'amour jaloux et furieux de Phèdre et de Médée. Par rapport à Eschyle et Sophocle, l'intrigue devient le centre de la tragédie ; le chœur a perdu sa fonction dramatique ; il n'a presque plus qu'un intérêt musical et son lyrisme, riche en images, est un commentaire poétique suggéré par la situation des personnages.

 

 

B.2. La comédie

 

Étymologiquement, la comédie est une chanson de village ou de campagne, le kômos désignant un cortège rustique en l'honneur de Dionysos, où des paysans ivres, montés sur des chars et barbouillés de lie de vin, échangeaient avec le public des plaisanteries grossières. La comédie est donc liée au vin, à la danse, à la fécondité, à l'érotisme, à l'indécence, à la grossièreté ; les attaques personnelles sont fréquentes et d'une audace inouïe, notamment contre les hommes d'État qui sont ridiculisés et injuriés sans ménagement ; le langage y est cru et brutal. Comme dans la tragédie, le chœur, dont les personnages sont déguisés en grenouilles, en oiseaux, en guêpes, etc., y joue un rôle essentiel, soit en chantant la « parabase », grand morceau lyrique central, soit en se mêlant à l'action, soit enfin en s'adressant directement au spectateur. En réalité, ces caractéristiques sont surtout le fait de la « Comédie ancienne », la « Comédie moyenne » et la « Comédie nouvelle » marquant une évolution du genre vers une plus grande retenue dans l'expression, une agressivité plus policée, et une disparition progressive du chœur.

 

Aristophane

(vers 445 — vers 386) est le principal représentant de la « Comédie ancienne ». On ne connaît presque rien de sa vie, sinon qu'il obtint plusieurs fois la première place dans les concours de poésie et que les attaques qu'il mena, notamment dans sa comédie les Chevaliers (424 ACN), contre le démagogue Cléon lui attirèrent un procès où, accusé d'avoir usurpé les droits de citoyen, il fut reconnu innocent. Il semble avoir appartenu à la démocratie rurale, ennemie de la démagogie urbaine au moment de la guerre du Péloponnèse. L'œuvre d'Aristophane se composait de 44 comédies, dont onze seulement nous sont parvenues entières. Avec une hardiesse étonnante, Aristophane s'attaque à tout, aux institutions, aux actes politiques, aux particuliers, aux hommes d'État et même aux dieux. Dans les Acharniens (425), la Paix (421), Lysistrata (411), plaidoyers en faveur de la paix, il s'élève contre les partisans de la guerre du Péloponnèse qui devait ruiner Athènes. Les Guêpes (422) dénoncent la sottise du peuple athénien, qui passe son temps à rendre des jugements et néglige les affaires importantes. Les Grenouilles (405) sont dirigées contre Euripide, dont les tragédies (d'après Aristophane), contrairement à celles d'Eschyle, corrompaient le goût et la morale. Dans les Nuées (423), il moque la philosophie de Socrate, présenté comme le sophiste le plus dangereux ; l'Assemblée des femmes (392) est une critique des théories communistes et féministes mises à la mode par les sophistes. Il imagine, dans les Oiseaux (414), une cité idéale, bâtie entre le ciel et la terre par les oiseaux, exempte des inconvénients politiques des cités terrestres, et dont l'accès n'est permis aux dieux mêmes que sous certaines conditions. Fondamentalement conservateur, Aristophane s'oppose à toutes les nouveautés politiques, morales, religieuses, littéraires. C'est ce qui explique ses attaques injustes contre Socrate, qu'il assimile aux sophistes et dont il méconnaît la spiritualité, ou contre le poète tragique Euripide, auquel il reproche d'abandonner la noble simplicité de ses prédécesseurs.

 

Ménandre

(Athènes vers 340 — Athènes vers 292) est le principal représentant de la « Comédie nouvelle ». Il excelle dans l'observation et la peinture des mœurs privées. L'argent et l'amour sont les principaux ressorts de ses comédies, dont on possède des fragments assez étendus (la Samienne ; la Belle aux boucles coupées ; l'Arbitrage ; le Bourru). Le latin Térence l'a suivi de très près et lui doit le sujet de quatre pièces sur six. Les caractères des personnages reproduisent des types fixés une fois pour toutes, mais dont les nuances varient à l'infini : on y voit des pères avares ou grincheux, des matrones acariâtres ou indulgentes, des fils de familles honnêtes et sympathiques, mais légers et viveurs, des esclaves impudents et rusés, des soldats fanfarons, des parasites spirituels et gourmands, tous personnages que l'on retrouvera plus tard dans la comédie latine, et, bien sûr, chez Molière, mais les grecs ne se sont pas élevés jusqu'à la création de types généraux aussi puissants que Tartuffe ou Harpagon, et il faut bien reconnaître que le Misanthrope de Molière représente un type humain plus abouti et plus convaincant que le Dyscolos de Ménandre, nonobstant les qualités dramatiques intrinsèques du personnage grec. C'est un théâtre de mœurs, traversé de sentences morales pleines de bon sens et d'expérience.

 

C. La poésie lyrique

 

 

Dans le courant du VIIe et du VIe siècle, la poésie lyrique remplace l'épopée pour exprimer les choses du cœur : l'amour, l'amitié, la haine, la rancœur, l'amertume, mais aussi les émotions collectives que suscitent les grands événements de la vie de la cité, les fêtes religieuses ou patriotiques, les victoires à la guerre ou dans les grands jeux, les réjouissances de toutes sortes, etc. Monodique ou chorale, la poésie lyrique s'accompagne d'instruments de musique : le barbiton, la lyra, la chélys ou le luth, qui permet au poète d'accompagner son propre chant (Alcée, Sappho, Anacréon), les instruments à vent qui accompagnent les chœurs dans les « épinicies » (Pindare). Les genres lyriques sont extrêmement nombreux ; ils consacrent la fonction littéraire des dialectes et ils se distinguent par le mètre utilisé.

Barbiton (1,1 Mo)

Le lyrisme ionien s'exprime dans l'élégie dont les poèmes sont composés d'une suite plus ou moins longue de distiques. Ils peuvent exprimer des sentiments élevés ou nobles, parfois violents, se rapportant à la politique ou à la guerre. Le poète Mimnerme (vers 630) lui a donné son ton mélancolique et tendre, que l'on retrouvera plus tard chez les Alexandrins et surtout chez les Romains (Tibulle, Properce, Ovide) et qui deviendra la caractéristique moderne de ce genre poétique. La poésie iambique d'Archiloque (vers 600), composée d'un rythme vif et tendu (U —) est une poésie de combat, taillée pour la satire, pour chanter la méchanceté, la raillerie, au point que les personnes attaquées par le poète avaient été réduites, disait-on, à se pendre de désespoir.

Aulos (1,8 Mo) (Hymne à Némésis)

Le lyrisme lesbien (de l'île de Lesbos) est composé d'un petit nombre de vers, surtout de strophes de quatre vers, et chante des sentiments variés, mais de préférence les joies de la vie, avec une grâce délicate et parfois sensuelle :

• ainsi les odes d'Alcée (vers 610), l'inventeur de la strophe alcaïque (que l'on retrouve chez Horace et dans la poésie médiévale), qui a composé des satires politiques, des chansons d'amour et de table ;

• les odes de Sappho de Mytilène (vers 600), la plus illustre poétesse de l'antiquité, dont les chansons expriment le vertige physique de la passion amoureuse, la révolte contre le tyran, la beauté de l'aurore, du printemps ou du soir, l'angoisse d'un amour déçu, et à qui l'on doit l'invention de la strophe sapphique ; une légende célèbre raconte qu'elle s'est jetée dans la mer du haut d'un rocher par amour déçu pour une des élèves de son école de poésie ;

(3,3 Mo) Sappho: « Ké prassinizo…  »
Angélique Ionatos et Nena Venetsanou
« Sappho de Mytilène »
Disque Auvidis/Chorus AC 6168

 

Anacréon (vers 540) est une sorte de poète de cour, favori des tyrans ; il chante l'amour, la légèreté, le luxe de la cour et les plaisirs de la table ; il a suscité des imitateurs à Rome dans un recueil appelé les Anacréontiques, mais surtout à la Renaissance et au siècle classique dans les poèmes à l'Amour (l'Amour mouillé, l'Amour piqué,…).

Le lyrisme dorien est un lyrisme choral qui chante les événements de la vie de la cité, ses fêtes religieuses, ses réjouissances civiques. Il nous est surtout connu par le poète Pindare (Cynocéphales en Béotie 518 — Argos 438), le plus illustre des lyriques grecs, imité par Horace chez les Romains, puis par Prudence chez les chrétiens. Les pièces que l'on a conservées ne constituent qu'à peu près le quart de ce que l'antiquité connaissait encore de lui longtemps après sa mort : ce sont 45 « épinicies » ou « odes triomphales », rangées en quatre catégories d'après les jeux qu'elles célèbrent : les Olympiques, Pythiques, Néméennes, Isthmiques. La composition des odes pindariques est très caractéristique : dans un ordre et des proportions variables, elles présentent un éloge du vainqueur, un récit mythique et des conseils moraux qui forment l'élément « gnomique » de la pièce. Pindare a une très haute conception du rôle du poète : il l'estime autant que les exploits de ceux qu'il célèbre ; cette fierté deviendra héréditaire chez les poètes lyriques (Horace, Ronsard, Malherbe, Hugo, etc.). La forme ne le cède pas au fond : le style de Pindare est puissant, riche en métaphores audacieuses et brillantes, toujours harmonieux et souverain ; il dédaigne les entraves et ne reconnaît pour règle que les caprices du génie, ce qui en fait un auteur d'une interprétation difficile.

À l'époque alexandrine ou hellénistique (IIIe s. ACN), les genres lyriques sont encore cultivés avec goût, mais marqués par l'esthétique érudite et précieuse de ce temps. Des 800 ouvrages de Callimaque (Cyrène vers 310 — Alexandrie vers 235), il reste seulement quelques hymnes, épigrammes et élégies, et une traduction latine de son poème la Chevelure de Bérénice dans le poème 66 de Catulle. Callimaque défend l'esthétique du « poème court », ciselé, virtuose, de forme parfaite, contre le « poème long », cyclique, épique, représenté à son époque par l'épopée d'Apollonios de Rhodes. Les Idylles créées par Théocrite (Syracuses 250) confirment cette esthétique du poème bref ; à côté de fragments épiques ou mythologiques et de mimes (les Syracusaines), plusieurs d'entre elles mettent en scène des bergers dans leurs occupations habituelles ou dans des joutes poétiques et musicales qui seront directement imitées par Virgile dans ses Bucoliques ; en ce sens, Théocrite est le créateur du genre pastoral. C'est un poète sensible aux charmes exquis de la nature et de la campagne, plein de tendresse pour les petites gens, rempli d'humour et de sympathie pour les menus faits de leur vie, débordant d'allégresse devant leurs fêtes, leurs joies, leurs amours.

 

D. L'histoire

 

L'histoire est l'écriture de la destinée des hommes dans le temps, l'écriture du monde tel qu'il est traversé et animé par la volonté du destin. Dans sa première acception, l'histoire (historía) est définie par Hérodote comme une « enquête », une « recherche ». Les premiers historiens étaient étroitement attachés à des cités, dont ils ont écrit les « récits de fondation » ou à des familles illustres, qui leur ont demandé d'écrire leurs généalogies plus ou moins mythiques. Les auteurs de ces récits en prose s'appelaient des logographes. Leur caractère commun était le manque de critique et de vues d'ensemble. Ils écrivent en dialecte ionien. Après les logographes, deux auteurs se distinguent particulièrement, dans la mesure où ils représentent respectivement deux moments importants dans l'accession de l'histoire à une plus grande autonomie par rapport au passé mythique des événements.

 

Hérodote

(Halicarnasse en Asie Mineure vers 485 — Thourioi en Grande Grèce vers 420) est considéré depuis Cicéron comme « le père de l'histoire ». L'ouvrage d'Hérodote est intitulé Histoires ou plus exactement Exposé d'une recherche, du mot grec « historia » qui signifie « enquête, recherche ». Et, effectivement, l'œuvre d'Hérodote est un « reportage » issu de nombreux voyages qu'il entreprit depuis l'Asie Mineure jusqu'en Sicile, à travers l'Égypte, la Cyrénaïque, la Babylonie, la Perse jusqu'à la capitale Suse. Au cours de ces voyages, il rencontra des civilisations diverses, là où ses contemporains ne concevaient que la présence de « Barbares », c'est-à-dire de non-Grecs. Des régions (Afrique, territoire des Scythes) situées au-delà des limites du monde connu, considérées jusque-là comme le « néant », il recueillit et rapporta les mythes, parfois irrationnels, qui seront repris plusieurs siècles plus tard par les navigateurs portugais et espagnols. Pour autant, cette œuvre n'est pas un récit de voyages ou un journal de bord ; la matière est organisée, articulée autour d'un thème central qui lui donne son unité et qui est annoncé dès les premières lignes de l'œuvre : l'affrontement suprême entre les Grecs et les barbares à l'occasion des guerres médiques. Hérodote compose son « enquête » afin, écrit-il lui-même, d' « empêcher que le passé des hommes ne s'oublie avec le temps, et pour éviter que d'admirables exploits, tant du côté des Grecs que de celui des barbares, ne tombent dans l'oubli ; en particulier, ce qui fut la cause que Grecs et barbares entrèrent en guerre les uns contre les autres ». En ce sens, cette œuvre constitue le premier grand récit historique qui rompt avec la tradition du récit épique. Alors qu'Homère racontait l'histoire guerrière de héros plus ou moins humains, confrontés aux volontés contradictoires des dieux et agissant dans des temps immémoriaux devenus inaccessibles à la pensée critique, les personnages dont parle Hérodote sont des acteurs véritables, qui, certes, restent très liés à une parole religieuse et à des mythes, mais dont les faits et gestes sont contrôlables et vérifiés dans l'expérience et le temps humains. Hérodote a des informateurs et il les écoute, sans doute avec une confiance trop naïve, même s'il cherche toujours à vérifier leurs propos en établissant un tri entre le merveilleux, le possible, le vraisemblable ou le vrai. Sa recherche s'applique d'abord aux événements humains et au cadre naturel, et non plus mythique, dans lequel ils se déroulent.

D'où une conception de l'histoire qui va au-delà du simple récit ou du constat de vérité, et qui s'intéresse aussi à la géographie. Esprit curieux et objectif, Hérodote ne s'est pas seulement efforcé d'établir la vérité et de montrer l'enchaînement des effets et des causes dans les événements qu'il évoque : il a mis également l'accent sur le cadre géographique et a donné sur les différents aspects de la vie des nations une multitude d'informations qui font aussi de son ouvrage le premier grand « reportage ». Il a été ainsi l'un des premiers Grecs à montrer que les Barbares ne forment pas un tout indifférencié, et que, sous ce terme, se trouvaient regroupés de multiples peuples avec leurs langues, leurs coutumes, leurs religions. Ces nombreuses digressions nous font connaître les peuples qui ont été en relations plus ou moins directes avec les Perses ou les Grecs, leurs us et coutumes, leurs légendes, transformant ainsi l'ouvrage en une encyclopédie géographique, ethnographique et historique du plus haut intérêt.

L'œuvre est organisée en neuf livres qui portent arbitrairement le nom des Muses, selon une division récente qui date du Ier siècle ACN. La première partie (livres I à IV) sert de vaste préface au récit des guerres médiques qui constitue la substance des livres V à IX. Parmi les livres les plus lus, il faut signaler le livre II consacré à la description de l'Égypte : avant le déchiffrement des hiéroglyphes, ce livre a été le seul document qui donnait une idée relativement construite de l'ancienne Égypte. Pour la première fois aussi dans l'antiquité, l'œuvre d'Hérodote nous fait connaître un texte écrit en prose, marquant ainsi un progrès sensible dans l'exercice de la pensée rationnelle où le souci primordial est de rechercher et d'exposer directement la vérité, alors que la poésie induisait une forme de langage qui donnait un accès oblique à la vérité, à travers le travestissement du mythe et des ornements du vers.

 

Thucydide

(Athènes vers 460 — après 395). Thucydide participa activement à la vie politique, diplomatique et militaire de son temps, notamment pendant la guerre du Péloponnèse (431 — 404) qui a opposé les Athéniens et les Lacédémoniens et dont il a été l'historien. Si Hérodote a été appelé le « père de l'histoire », on a parfois appelé Thucydide « le père de la science historique ». Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide écarte résolument les références mythiques dans l'écriture de l'histoire. Pour lui, l'histoire ne saurait être que celle du temps présent, que l'on peut « autopsier » (au sens étymologique de « voir de ses propres yeux »), et non pas celle que l'on entend dans les récits de mémoire. Sur ce point, il s'inscrit en faux contre son aîné Hérodote, qu'il traite de logographe, c'est-à-dire de « raconteur d'histoires ». Éliminant de son récit le merveilleux et les explications providentialistes, Thucydide tente plutôt de démonter le mécanisme de la guerre, d'en comprendre le déclenchement et les multiples péripéties, et pas seulement de les raconter. Sa méthode historique se fonde d'abord sur ses propres souvenirs, mais il les confronte aussi aux témoignages d'autres acteurs des événements, à des documents variés et précis, donnant ainsi à l'histoire un statut autonome, « scientifique », « rationaliste » qui l'éloigne du mythe. Ce qui n'exclut pas une mise en œuvre artistique de la documentation, qui s'organise notamment autour de récits denses et vigoureux (celui de la peste d'Athènes est un des plus célèbres), et de discours fictifs marqués par une solide formation rhétorique.

 

E. L'éloquence

 

L'éloquence est, par excellence, l'art de la persuasion par la parole, publique ou privée. Elle apparaît dès l'origine de la littérature grecque : les épopées homériques sont déjà farcies de discours. Par ailleurs, les institutions grecques, en particulier celles de la démocratie athénienne, laissent une grande place au débat public et favorisent donc merveilleusement la prise de parole et les arts de la rhétorique qui s'y rattachent, non sans induire des dérives où la recherche de l'effet a parfois pris le pas sur la recherche de la vérité, comme, par exemple, dans l'enseignement des sophistes. À côté de l'éloquence politique, l'éloquence judiciaire connaît un développement spectaculaire favorisé par la multitude des procès politiques ou privés. L'éloquence d'apparat se déploie dans les réunions d'hommage, les fêtes publiques, les grands rassemblements civiques où l'on fait l'éloge de certains citoyens, notamment ceux qui sont morts à la guerre. La parole publique s'exerce dans des lieux qui lui sont particulièrement réservés et dont un, au moins, a été banalisé dans le langage courant pour désigner une place publique, un espace de débat : l'agora, dont le correspondant latin est le forum. Il est significatif que ces deux mots font aujourd'hui partie du vocabulaire usuel de l'Internet, qui est l'outil de communication et de discussion le plus étendu et le plus ouvert qui soit.

Les Grecs étant naturellement doués pour la parole, les orateurs ont été très nombreux dans tous les genres de l'éloquence. Le plus célèbre est sans doute :

 

Démosthène

(Athènes 384 — se suicide par le poison pour échapper à ses ennemis, réfugié dans le temple de Poséidon sur l'île de Calaurie en 322) qui, comme plus tard, Cicéron, représente le modèle antique de l'orateur, à la fois acteur de la vie politique de son temps, homme de conviction et de liberté, et ardent défenseur de l'indépendance athénienne contre l'impérialisme macédonien, représenté par Philippe II, roi de Macédoine, et son fils, Alexandre le Grand. On connaît l'anecdote selon laquelle, pour corriger un défaut de prononciation, Démosthène déclamait ses discours avec des cailloux dans la bouche devant la mer déchaînée ; le sens de l'effort fut un trait majeur et constant de sa personnalité. Il nous reste une soixantaine de discours de Démosthène, dont les plus célèbres sont sans doute Les Philippiques, qui dénoncent la politique de conquêtes de Philippe, roi de Macédoine et père d'Alexandre, et Les Olynthiennes, où Démosthène exhorte vivement les Athéniens à secourir les habitants d'Olynthe, en Thrace, menacée par Philippe. Démosthène est un fervent partisan de ce que l'on appellerait aujourd'hui « le droit d'ingérence », alors que le peuple athénien se souciait peu d'intervenir dans les conflits extérieurs. Les harangues de Démosthène nous font entrer au cœur même des débats populaires ; elles nous montrent un homme qui s'identifie à son art, qui engage sa propre personne dans la cause qu'il défend et qui utilise toutes les ressources de la rhétorique pour persuader l'assemblée du peuple : émotion, pathétique, invective, reproche, accusation, mais aussi artifices et démagogie.

Après l'âge d'or de l'éloquence politique et judiciaire, la rhétorique envahit tous les domaines de la vie publique et culturelle. Les écoles et les traités de rhétorique se multiplient ; les exercices de rhétorique prennent le nom significatif de progymnasmata car il s'agit d'un véritable « entraînement » préparatoire à la prise de parole et même, plus simplement, à l'art de penser. Car la force persuasive de la rhétorique l'amène à devenir un véritable système de pensée, imposant ses catégories formelles comme passage obligé pour toute forme de démonstration. Même l'art d'écrire relève désormais des arts de la parole, car seuls méritent le luxe de l'écriture les textes qui, par ailleurs, s'entendent bien. La langue française a, du reste, conservé quelque chose de ce présupposé rhétorique à toute forme de dialectique, dans la double acception du verbe « entendre », qui peut signifier à la fois « comprendre par l'oreille » et « comprendre par l'esprit ». Nonobstant les indéniables valeurs littéraires qu'a induites cette complicité désormais codifiée entre la forme et le sens, les dérives n'ont pas été rares qui ont rompu l'équilibre, en manipulant les techniques formelles de la persuasion oratoire au profit d'un discours idéologique.

 

F. La philosophie

 

On ne répétera jamais assez que les Grecs sont les inventeurs de la philosophie, entendue dans son acception étymologique et complète « amour de la sagesse ». Avant les Grecs, toutes les civilisations ont développé des formes de sagesse et certaines nous les ont transmises dans des recueils de sentences. Mais les Grecs ont pour la première fois « aimé » la sagesse pour elle-même, au-delà de ses aspects utilitaires indispensables à la vie des hommes en société. Cette attitude nouvelle et « gratuite » les a amenés à prendre la pensée elle-même comme objet d'étude, inaugurant ainsi la possibilité d'une spéculation abstraite où pour la première fois l'homme prend distance par rapport à sa propre pensée pour en objectiver le fonctionnement. La philosophie installe un écart ou un miroir entre celui qui pense et sa propre pensée, et elle étudie les lois qui en constituent le reflet. Tout ceci vous sera exposé plus longuement dans le cadre du cours d'introduction à la philosophie que vous aurez au second quadrimestre. Retenons simplement ici que la philosophie grecque a partie étroitement liée à la littérature et au texte, aux sciences des mots et du langage, tant il est vrai que le logos signifie à la fois « pensée » et « parole ».

À côté des sophistes et de tous les créateurs d'écoles philosophiques, Platon (Athènes 428 — vers 348) et Aristote (Stagyre en Macédoine 384 — Chalcis en Eubée 322) sont les auteurs d'une œuvre littéraire considérable. Respectivement fondateurs de l'Académie et du Lycée, ils représentent deux démarches différentes dans la manière d'expliquer le réel, et jugées complémentaires par des écoles philosophiques plus tardives. Dans la ligne de la méthode socratique, les Dialogues de Platon font « accoucher » les esprits des personnages ; ils partent du principe que la vérité est une idée cachée en chacun de nous et qui se révèle au terme d'une ascèse intellectuelle et spirituelle en se dégageant progressivement des objets ou des images concrets qui n'en sont que les pâles reflets (mythe de la caverne). Les écrits conservés d'Aristote sont des traités marqués du sceau de l'encyclopédisme, du classement, de la science, des catégories, de l'observation. Contrairement à Platon, Aristote prend un soin tout particulier à décrire les réalités concrètes, à rassembler les faits, à les classer, à définir des méthodes d'analyse ou les formes de l'expression. En caricaturant très fort, on pourrait dire que Platon est le père de la philosophie comme sagesse, avant que Plotin et Porphyre (IIIe siècle PCN), puis les néoplatoniciens qui en sont issus, ne radicalisent l'enseignement de Platon en une véritable mystique et une religion philosophique. En revanche, Aristote serait le père de la philosophie comme science, en organisant le savoir en « catégories » et en définissant les outils de la connaissance (poétique, [méta]physique, psychologie, logique, sciences naturelles…)

Biographe, moraliste et philosophe, Plutarque (Chéronée, Béotie, vers 50 PCN —  après 120) est surtout un polygraphe préoccupé de chercher dans l'histoire des exempla ou des modèles de vie pour ceux qui le lisent. Il séjourna longuement à Rome où il ouvrit une école d'éloquence et donna des lectures et des conférences en langue grecque. Plutarque est un des auteurs les plus féconds de l'antiquité. Un grand nombre de ses ouvrages ne nous sont pas parvenus. Les autres ont été classés en deux groupes, les Vies parallèles et les Œuvres morales, auxquels il convient d'ajouter les Propos de table, dialogue vivant traitant des sujets les plus divers, où l'auteur se demande, par exemple, pourquoi les vieillards voient mieux de loin que de près, ou à quelle main Aphrodite fut blessée par Diomède !

• les Vies parallèles des hommes illustres de la Grèce et de Rome opposent deux à deux et nom à nom 46 Grecs et Romains, auxquels s'ajoutent quatre noms séparés : e.g. Alcibiade et Coriolan, Aristide et Caton le Censeur, Périclès et Fabius, Pyrrhus et Marius, Alexandre le Grand et César, Démosthène et Cicéron. L'intention manifeste de l'auteur est de démontrer que la Grèce ne fut en rien inférieure à Rome, d'où ce parallélisme arbitraire, conduisant parfois l'écrivain à rapprocher des personnages qui n'ont que de lointains points communs ;

• les Œuvres morales se composent de 65 traités autour de questions éthiques, philosophiques, politiques, religieuses et mythologiques, littéraires, rhétoriques, scientifiques, médicales.

Très éclectique d'un point de vue philosophique, l'œuvre de Plutarque a connu un succès considérable dans l'ordre de la morale pratique. Depuis l'antiquité, de nombreuses générations ont lu ses conseils de vertu modérée et ont appris a connaître les grands hommes du passé par les biographies qu'il en a écrites. Plutarque est un homme d'équilibre, un homme sans histoire, très apprécié de ses concitoyens qui l'ont choisi comme archonte de leur cité. Il aime le bien et le beau ; il est heureux de pouvoir les glorifier, et il le fait avec toute sa simplicité d'honnête homme et avec cette bonhomie qu'Amyot, au XVIe siècle, s'est plu à mettre en relief dans sa célèbre traduction. Plutarque est un conteur admirable, particulièrement doué pour analyser le cœur humain ; loin des grandes constructions platoniciennes ou aristotéliciennes, sa philosophie est d'abord un art de vivre. De la Renaissance jusqu'au XIXe siècle, il fut le plus populaire des écrivains de l'antiquité. Son influence sur Montaigne, Shakespeare, Corneille, Jean-Jacques Rousseau et la Révolution française a été considérable.

 

 

Responsable académique : Paul-Augustin Deproost
Analyse : Jean Schumacher
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Dernière mise à jour : 14 septembre 2017