VIRGILE

 

Énéide I et IV

 

Didon et Énée

 


INTRODUCTION GÉNÉRALE


 

Diaporama

(4,1 Mo)

 

 
Plan de l'introduction générale

 

 

Plan de cours

LIMINAIRE

VIRGILE ET L'ÉNÉIDE

A. Le poète et son œuvre

1. Les sources biographiques
2. La vie et les œuvres de Virgile

a. La naissance et l'enfance
b. La tentation philosophique et les Bucoliques
c. La maturité au service du nouveau pouvoir romain : les Géorgiques et l'Énéide
d. La mort de Virgile


B. L'Énéide

1. La composition de l'épopée
2. Caractères de l'épopée virgilienne

a. L'éveil des ambitions épiques
b. Habileté du poète
c. Le modèle homérique : convergences et divergences
d. La médiation esthétique de l'alexandrinisme


C. Énée et Carthage

1. Données historiques et légendaires
2. Nouveauté de Virgile


D. Tradition ancienne de l'Énéide

 

PRINCIPES DE NAVIGATION




 

Les extraits de l'Énéide de Virgile consacrés à l'épisode de Didon et Énée sont pŽriodiquement mis au programme des cours d'auteurs latins destinés aux étudiants inscrits au bachelier en philosophie, arts et lettres. Ce cours n'est accessible qu'aux étudiants qui ont reçu une formation de latin 4h./semaine pendant les quatre dernières années de l'enseignement secondaire ou une formation jugŽe Žquivalente. Un plan de cours détaillé fournit tous les renseignements pratiques concernant les ouvrages de référence, les objectifs, l'organisation et l'évaluation du cours ; il expose la méthode d'enseignement et propose quelques conseils d'études. Une information documentaire sélective est disponible sous la rubrique autonome : ressources documentaires. Le texte latin de l'Énéide est accessible en version hypertexte et en version sans liens. La traduction oriente vers une traduction française qui peut servir d'appoint au travail personnel de l'étudiant. Les principes de navigation dans le site sont décrits à la fin de l'introduction.

 

LIMINAIRE

Avec la Bible, Virgile a façonné durablement la pensée, la sensibilité poétique, sinon la spiritualité de la culture occidentale, au moins jusqu'à la Renaissance, mais aussi dans les siècles baroques et classiques. Très tôt, il a été commenté et copié. Par la tradition scolaire, il est au cÏur de toute la formation lettrée, morale, intellectuelle, philosophique, poétique de l'antiquité jusqu'à nos jours. Dès le cinquième siècle, Virgile a été convoqué par les grammairiens-philosophes pour donner sens à une explication mystique du monde auquel il assigne une mission religieuse. Depuis l'empereur Constantin, Virgile compte parmi les prophètes païens du Christ, et le le moyen âge l'a hissé comme tel sur les chapiteaux et les portails de ses églises. Dante l'a pris comme guide dans son voyage vers l'au-delà. La valeur humaine que représente Virgile ne change pas ; c'est l'homme éternel, dans ses constantes philosophiques, éthiques, spirituelles ; l'homme qui s'interroge sur son avenir et qui découvre au jour le jour le sens de sa mission et de sa quête. La plus-value de la poésie virgilienne à ces valeurs est celle d'une magie poétique et d'une esthétique somptueuse qui continuent de parler à l'homme d'aujourd'hui au-delà de toutes les modes littéraires.

 

VIRGILE ET L'ÉNÉIDE

 

A. Le poète et son œuvre

 

1. Les sources biographiques

Virgile est un poète dont le génie a été reconnu dès son vivant. On récitait ses vers au théâtre, et on l'y acclamait à l'égal du prince. Alors qu'il travaillait à l'Énéide, Properce s'écriait dans des vers fameux : Cedite, Romani scriptores, cedite, Grai : / nescio quid maius nascitur Iliade (II, 34, 65-66) : « Éloignez-vous, écrivains romains ; éloignez-vous, écrivains grecs : je ne sais quoi de plus grand que l'Iliade est en train de naître. » Aussi, au lendemain de la mort de Virgile, on s'est préoccupé de rassembler les éléments de sa biographie. Nous savons que L. Varius Rufus, un de ses amis intimes qui se chargea d'éditer l'Énéide après sa mort, avait fait précéder cette édition d'une Vita du poète. Un poète comique, C. Melissus, affranchi de Mécène, qui avait bien connu Virgile, avait écrit ses souvenirs sur le poète. Malheureusement, de ces témoignages contemporains de Virgile il ne nous est rien resté, ou presque rien.

Les Vies de Virgile auxquelles nous devons nos renseignements datent du IVe siècle PCN. Déjà la légende et toutes sortes de déformations sont intervenues ; cependant ces Vies reproduisent, plus ou moins fidèlement, des sources anciennes. C'est ainsi que la plus importante d'entre elles, celle que le grammairien Donat (milieu du IVe s.) a placée en tête de son commentaire, aujourd'hui perdu, des poèmes virgiliens, s'inspire d'une vie de Virgile écrite au temps d'Hadrien par Suétone (vers les années 120), d'où le nom qu'on lui a parfois donné de Vie de Donat-Suétone. La Vie placée en tête d'un commentaire des Bucoliques et des Géorgiques attribué à Valérius Probus, critique du temps de Claude et de Néron au Ier siècle, n'est sans doute pas, sous la forme où elle nous est parvenue, de Probus lui-même ; mais il y a des chances qu'elle soit composée à l'aide de renseignements fournis par Probus. Le commentaire de Servius au IVe siècle nous donne également plusieurs informations biographiques sur le poète.

À côté des biographies anciennes de Virgile, nous disposons d'une autre source importante de renseignements : l'œuvre même du poète. Dans les Bucoliques, dans les Géorgiques, on trouve quelques allusions qui sont précieuses pour la biographie de Virgile ; mais c'est surtout dans une œuvre moins connue, le Catalepton, recueil de 14 petits poèmes, que Virgile a parlé de lui-même. Ce Catalepton fait partie d'un groupe d'œuvres secondaires, comme le Culex, la Ciris, la Copa, le Moretum, l'Aetna, qui constituent l'Appendix Vergiliana. L'authenticité de ces œuvres a été et est encore très discutée ; plusieurs sont certainement apocryphes comme la Ciris, l'Aetna ou la Copa ; mais certaines pièces du Catalepton, en raison même de la précision des renseignements biographiques qu'elles nous apportent, sont de tous ces poèmes celles qui sont le moins contestables. En particulier, on admet généralement comme authentiques les épigrammes V et VIII, qui sont celles qui nous intéressent le plus pour la biographie de Virgile. Et quand bien même on estimerait, avec certains critiques, que l'ensemble du Catalepton est l'œuvre d'un faussaire du temps des Flaviens, qui, entre les années 86 et 96 de notre ère, se serait amusé à mystifier ses contemporains, il resterait que pour réussir à les mystifier, le faussaire en question aurait été tenu de n'utiliser que des renseignements parfaitement authentiques sur la vie de Virgile. Par conséquent, de toute manière, et quelque position que l'on prenne dans le débat, les données biographiques que l'on trouve dans le Catalepton, et particulièrement dans les épigrammes V et VIII, doivent être considérées comme sérieuses.

 

2. La vie et les œuvres de Virgile

a. La naissance et l'enfance

Un doute subsiste sur l'orthographe du nom de Virgile : Vergilius ou Virgilius ? (voir les orthographes Vergil/Virgil en anglais ; Vergil en allemand ; Virgile en français ; Vergilio/Virgilio en italien). L'orthographe Vergilius est attestée par des sources grecques qui reproduisent la graphie : (W)ergilios.

D'après la tradition, Virgile serait né dans le village d'Andes (Andes, is), à proximité de Mantoue, le premier jour des Ides d'octobre, soit le 15 octobre, 70 ACN, sous le premier consulat de Pompée et de Crassus, et il serait mort à Brindisi le 21 septembre 19 ACN, en revenant d'un voyage en Grèce. Cependant, selon le grammairien Donat, qui confirme la date de naissance de Virgile (Vie de Virgile, 5), le poète aurait entrepris ce voyage dans sa 52e année, c'est-à-dire lorsqu'il avait 51 ans révolus (Vie de Virgile, 123). Or il n'allait atteindre cet âge que le 15 octobre 19. Il faut cependant se résoudre à une erreur de calcul de la part du biographe : la date de la mort de Virgile est certaine, l'année 70 pour sa naissance est uniformément attestée par la tradition indépendante, et Donat lui-même note que Virgile avait 15 ans sous le deuxième consulat des mêmes Pompée et Crassus, soit en 55 ACN, l'année où il reçut la toge virile (Vie de Virgile, 20).

Toutes les sources biographiques sont d'accord pour situer la naissance de Virgile « non loin de Mantoue » (et abest a Mantua non procul), selon le témoignage de Donat-Suétone. Très précisément, Virgile serait né dans le village d'Andes. La tradition médiévale, confirmée par Dante, identifie Andes avec le village de Pietola, à 5 km au sud-ouest de Mantoue (DANTE, Purgatoire, XVIII, 83). Le critique anglais R.S. Conway a contesté en 1928 cette localisation de Dante en faisant remarquer qu'on ne trouve pas dans cette région les mêmes paysages que ceux qui sont décrits dans les Bucoliques, la première œuvre de Virgile (le territoire de Pietola est absolument plat, alors que la IXe églogue fait allusion aux collines du domaine natal de Virgile). Toutefois on peut répondre à cette objection qu'il n'est pas sûr que Virgile ait voulu décrire exactement son domaine, et que le décor des Bucoliques, sans doute plus littéraire que réel, est emprunté à la campagne de Naples et à la Sicile bien plutôt qu'à la région de Mantoue.

Le pays de Mantoue est d'origine étrusque, mais fut occupé aux IVe et IIIe siècles par les Gaulois cisalpins (Celtes), puis par les Romains venus du Latium, induisant ainsi un mélange de races (Gaulois, Latins, Samnites, Étrusques), et il est difficile d'établir à quelle ethnie italique appartient Virgile. La seule chose qu'il importe vraiment d'observer c'est que Virgile était non pas un Romain, mais un Italien, originaire du nord de la péninsule italique.

Sa famille était d'origine modeste issue de la petite propriété paysanne. Son père était potier ou paysan, et il augmenta sa fortune en rachetant des bois et en faisant l'élevage des abeilles. Virgile a bien connu dans son enfance la vie de la campagne, comme en témoignent à suffisance les Géorgiques, sans avoir pour autant participé lui-même au labor improbus. Son père a voulu en faire un homme instruit, car il était à la fois maladif et d'une intelligence remarquable associée à une curiosité intellectuelle, un goût hors du commun pour l'érudition. Dès l'âge de 12 ans, Virgile suit les cours du grammaticus à Crémone, puis à Milan, puis à Rome où il achève ses études de rhétorique et de philosophie. C'est là que, selon la Vita Bernensis, anonyme et sujette à caution, il aurait rencontré Octave, le futur empereur Auguste, à l'école des Poetae noui ou neoteroi, dirigée par le poète Catulle et qui s'inspirait de la poésie savante alexandrine (Callimaque et Théocrite). Virgile publie alors ses premières œuvres, rangées aujourd'hui sous le titre Appendix Vergiliana, dont quelques pièces seulement paraissent authentiques.

 

b. La tentation philosophique et les Bucoliques

Virgile était destiné à la carrière oratoire (barreau ou politique). Mais il n'avait pas la parole facile et était timide en public. Ses goûts personnels l'orientaient vers la poésie. Toutefois il fit un essai au barreau, qui dut être malheureux, car il renonça à cette carrière pour se livrer à la philosophie. À 23 ans environ, il se dégage avec fougue de la rhétorique, selon le témoignage de l'épigramme 5 du Catalepton : Ite hinc, inanes, ite rhetorum ampullae / inflata rhoeso non Achaico uerba ; / et uos, Selique Tarquitique Varroque / scholasticorum natio madens pingui, / ite hinc, inane cymbalon iuuentutis (« Loin d'ici couplets sonores et creux des rhéteurs, loin d'ici mots gonflés d'un ronflement qui n'est pas grec ! Et vous, les Sélius, les Tarquitius, Varron, race de déclamateurs, tout ruisselants de graisse, loin d'ici, vaines cymbales qui étourdissent la jeunesse ! ») À la même époque, il aborde avec enthousiasme la philosophie épicurienne, dont les deux grands représentants sont alors Siron, dont Virgile suit les leçons à Naples, et Philodème de Gadara. L'épicurisme n'est pas seulement un enseignement moral ; il est aussi une philosophie scientifique qui s'attache à rechercher et expliquer les phénomènes de la vie. C'est l'aspect grave de cette philosophie qui a séduit Virgile, comme précédemment déjà Lucrèce, dont Virgile se souviendra dans georg. II,490-492: Felix qui potuit rerum cognoscere causas / atque metus omnes et inexorabile fatum / subiecit pedibus strepitumque Acheruntis auari (« Heureux celui qui a pu connaître les causes des choses et soumettre à ses pieds toutes les peurs, l'inexorable destin et le bruit de l'avide Achéron »). Virgile a conçu pour l'œuvre de Lucrèce une admiration grandissante ; selon le témoignage de Donat, Virgile a pris la toge virile le jour même où est mort le poète épicurien. Lors des fouilles archéologiques d'Herculanum qui ont mis à jour, au XVIIIe siècle, dans la villa de Pison, le beau-père de César, de nombreux rouleaux de papyrus brûlés par la lave du Vésuve, on a retrouvé quelques fragments qui évoquent la vie des écoles épicuriennes de Naples et aussi un jardin où se réunissaient les disciples. C'est là que Virgile a rencontré ses amis les plus fidèles : Horace, Quintilius Rufus, L. Varius Rufus et Plotius Tucca ; les deux derniers seront plus tard les premiers éditeurs de l'Énéide. Suétone-Donat nous dit que pendant ce séjour à Naples Virgile s'intéressait à toutes les sciences et qu'il s'appliquait surtout à l'étude des mathématiques et de la médecine.

En même temps, Virgile commence de rédiger les poèmes qui seront bientôt réunis dans son premier recueil des Bucoliques ou Églogues (le titre grec ékloguè signifie « choix »). Hérités de la poésie pastorale alexandrine, ces poèmes chantent la vie de bergers au nom grec dans des décors campagnards conventionnels, non sans connoter ces joutes musicales et poétiques de préoccupations personnelles et plus actuelles. La première et la neuvième pièces de ce recueil font, en effet, allusion au drame biographique qui faillit ruiner la vie du poète en 41. Après la victoire de Philippes, en octobre 42, qui marqua la défaite des meurtriers de César — Brutus et Cassius —, Antoine et Octave se livrèrent à l'épuration des conjurés. Certaines cités furent considérées comme rebelles et durent fournir des terres qui furent expropriées pour récompenser les vétérans. Crémone se trouvait dans la liste noire et, comme son territoire ne suffisait pas, on prit aussi sur le territoire de la colonie voisine de Mantoue ; le domaine du père de Virgile fut ainsi confisqué. Virgile se rendit alors à Rome où Octave lui accorda la faveur de lui rendre son bien (buc. I : remerciement personnel à Octave et prière pour ceux de ses compatriotes qui n'ont pas eu la même chance que lui). Cependant, tout ne se passa pas aussi bien que Virgile aurait pu l'espérer (buc. IX) : le commissaire au partage des biens ne voulut pas faire d'exception ; un vétéran occupait déjà la place et voulut tuer le poète. Celui-ci dut fuir à la nage dans le Mincio ; après une nouvelle plainte, Octave le dédommagea en lui donnant une propriété à Nole, en Campanie, non loin de Naples. D'autres pièces, comme les poèmes IV, V et VI, élèvent le ton vers une poésie plus mystérieuse et oraculaire. De 41 à 39, Virgile publie neuf Bucoliques (sur les dix du recueil), qui lui assurent un succès immédiat. Ce recueil traduit déjà une grande maîtrise poétique, notamment dans l'art de la composition : l'organisation du recueil obéit à une construction précise où le poète rassemble ses pièces selon une architecture savante indépendamment de la chronologie de leur composition.

 

c. La maturité au service du nouveau pouvoir romain
Les Géorgiques et l'Énéide

Après la publication de ce premier recueil, Virgile rencontra son protecteur, Mécène, qui le reçut, ainsi qu'Horace, dans un cercle intime de lettrés notamment fréquenté par Octave. Le futur empereur préparait à cette époque une grande restauration qui devait guérir la société romaine meurtrie par les guerres civiles. Il voulait rétablir la paix sociale et songeait à une politique de retour aux anciennes valeurs paysannes, de retour à la terre par le culte restauré des traditions ou du mos maiorum. En vue de réaliser cette réforme morale, il voulait créer une propagande littéraire encouragée par Mécène et à laquelle il associa Virgile dès l'année 37.

Sur les instances de Mécène, Virgile entreprend cette même année la composition des Géorgiques. Suétone-Donat rapporte qu'il mit sept ans à écrire ce poème. À ce moment, nous sommes au point culminant de la crise politique entre Antoine et Octave ; elle se termine en 31 par la bataille d'Actium et la victoire d'Octave. À son retour à Rome, en 29, Octave est seul et véritable maître de Rome ; il reçoit alors Virgile qui lui lit ses Géorgiques, en quatre jours. Donat nous assure que Virgile lisait ses vers admirablement, d'une voix douce. L'allure de Virgile, en revanche, était paysanne, le visage osseux, plutôt sévère, sa toilette peu élégante. Les quatre livres de ce poème didactique sur les métiers de la campagne célèbrent la nature italienne avec successivement ses champs, ses vignes, ses troupeaux et ses abeilles.

Dans le cadre de ses réformes, Octave, devenu Auguste en 27, engagea Virgile à composer un grand poème épique national, tandis qu'Horace fut chargé de composer les Odes romaines et Tite-Live l'histoire de Rome. Virgile prit son temps pour écrire son Énéide : comme Buffon, il estimait que « le génie est une longue patience », et, à en croire Donat, il aurait travaillé pendant 11 ans à ce poème (Vie de Virgile, 89). Il voulait rivaliser avec Homère, dont on retrouve les traces dans la structure, les légendes et de nombreux personnages de l'Énéide, à commencer, bien sûr, par le héros troyen Énée. Pour écrire son épopée, Virgile s'est livré à une étude fantastique, dont les érudits, dès l'antiquité, — comme Macrobe au début du Ve siècle — ont fait valoir la science et la précision. Le moyen âge y a vu une sorte de somme du savoir humain. Virgile a étudié de très près les problèmes historiques, topographiques, archéologiques que posait son sujet ; à cette érudition, le poète a joint une science philosophique de premier ordre et une culture littéraire immense, dont les parallèles textuels avec d'autres poètes ne sont que le maigre reflet. Cette érudition ne fait aucun tort à la poésie. Virgile manie l'art subtil des nuances ; son goût littéraire est plein de séduction ; c'est un magicien du verbe dont les mots peuvent cacher des sens inépuisables et des possibilités d'interprétation toujours renouvelées.

Comme l'atteste la citation de Properce, les Romains savaient qu'une œuvre grandiose était en gestation. Virgile travaillait toujours en silence, dans des retraites campagnardes, loin du tourbillon de la vie romaine. Tacite parle du quietus Virgili secessus ; Donat évoque le secessus Campaniae Siciliaeque du poète. Seul Auguste l'obligeait parfois à sortir de sa retraite. C'est ainsi que Virgile lut à la cour impériale les chants II, IV et VI de l'Énéide, où le poète célèbre la dernière nuit de Troie, les amours de Didon et Énée, la descente d'Énée aux enfers et les personnages qu'il est amené à y rencontrer ; parmi eux, Anchise, son père défunt, qui lui révèle la foule des âmes en attente de renaissance, dont celle du jeune Marcellus, le neveu et fils adoptif d'Auguste, mort à 19 ans ; ce dernier récit était si poignant que lorsque Virgile en lut le premier vers, on raconte que la mère du jeune homme, Octavie, sœur d'Auguste, se serait évanouie. Cette lecture publique a dû avoir lieu peu après la mort de Marcellus à la fin de l'année 23.

 

d. La mort de Virgile

Sans doute les scrupules de la vérité engagèrent-ils Virgile à faire un voyage dans les lieux qu'il décrivait. C'est ainsi qu'en 19 il se trouvait en Grèce où il souhaitait rester 3 ans, temps qu'il estimait nécessaire pour mettre la dernière main à son épopée. Selon Donat, ayant rencontré Auguste à Athènes, il décida de ne pas le quitter, et même de rentrer avec lui. Victime d'un malaise, peut-être de la malaria, il est débarqué en Italie et meurt à Brindisi le 21 septembre 19, laissant sa grande œuvre inédite et peut-être inachevée, en tout cas selon la croyance des anciens. Avant de partir en voyage, Virgile avait confié son œuvre à ses amis Varius Rufus et Tucca, en leur demandant de la brûler s'il venait à mourir. À son retour, malade, il supplia de brûler les manuscrits devant lui, ce qui heureusement ne fut pas fait. Finalement, il demanda à ses amis de ne publier que les manuscrits achevés, en laissant de côté les feuillets encore informes. Cependant Auguste ordonna de tout publier et il fixa lui-même les règles de l'édition, les suppressions, les modifications, toutes réfections du texte qui expliquent probablement les vers incomplets qui parsèment l'épopée. Dès l'année 17, deux ans après la mort de Virgile, le poème était donc livré au public, mais sans doute, dans une mesure non négligeable, déjà refait par les premiers éditeurs. Cette version traditionnelle de la mort de Virgile a été récemment contestée par un savant français, Jean-Yves Maleuvre, dans une thèse explosive et très controversée selon laquelle Virgile aurait été assassiné sur l'ordre d'Auguste lui-même.

Virgile a sans doute été inhumé sur la route de Pouzzoles (Puteoli, à côté de Naples), au flanc du Pausilippe, où se trouve une grande ruine que la tradition honore comme « le tombeau de Virgile ». Là, en effet, une épitaphe rappelle la vie de Virgile : Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc / Parthenope. Cecini pascua, rura, duces (« Mantoue m'a donné la vie, la Calabre me l'a ôtée, et maintenant Naples garde mon corps. J'ai chanté les pâturages, les campagnes, les héros »). À la Renaissance, on a contesté l'authenticité de cette épitaphe. Mais, en 1933, on a découvert sur un portique une inscription antique sur laquelle étaient gravés des dessins à la pointe sèche, et, parmi ceux-ci, le premier vers de l'épitaphe, attestant qu'elle était déjà connue dans les écoles dès le début du II siècle de notre ère, sous l'empereur Hadrien.

Virgile est incontestablement un des fondateurs de la culture latine et occidentale. Ainsi que le dit merveilleusement Theodor Haecker, « Virgile est devenu la substance de Rome ». Saint Augustin lisait chaque jour un demi chant de l'Énéide. Le moyen âge vénérait Virgile comme un prophète. En France, l'œuvre des tragédiens classiques est parsemée de vers virgiliens ; en Italie, Virgile sera le guide de Dante, le créateur de la langue italienne. Nonobstant toutes les reprises qui se sont succédé au cours des âges dans toutes les formes d'art, Virgile a même pu se payer le luxe de la caricature et de la parodie dans le Virgile travesti de Scarron au XVIIe siècle.

 

B. L'Énéide

1. La composition de l'épopée

L'Énéide est une épopée en douze chants qui célèbre l'histoire d'un héros troyen appelé Énée. Virgile raconte ses aventures depuis la dernière nuit de Troie, où il a fui sa patrie détruite par les Grecs, jusqu'à son arrivée dans le Latium, au centre de l'Italie, où il inaugure la dynastie fondatrice du peuple romain. Au-delà de cette histoire légendaire, l'épopée développe une intention idéologique très marquée que Virgile lui-même avait laissé entrevoir dès le prologue du livre III des Géorgiques :  il y annonçait la naissance d'un « temple » poétique dont César devait être le dieu.

Née en marge des poèmes homériques, la légende d'Énée avait été très tôt récupérée par des érudits et savants latins qui l'avaient combinée avec la légende des origines de Rome ; Virgile a prolongé les aboutissants du mythe jusqu'à l'avènement du premier empereur romain. Énée était, en effet, le fils du mortel Anchise et de la déesse Vénus, mais, par son fils, Ascagne ou Iule, il était surtout l'ancêtre de la gens Iulia, d'où étaient issus Jules César, et donc Auguste, le premier empereur, depuis que César en avait fait son héritier adoptif. Déjà le poète tragique Naevius parlait des aventures d'Énée au IIIe siècle et le considérait comme l'ancêtre des Romains. À la fin du IIIe siècle, le poète épique Ennius avait fixé la tradition qui rattachait Énée à l'origine de Rome. Virgile a adapté la légende à l'histoire de son temps et l'a élevée au rang d'une épopée destinée à célébrer, en filigrane des aventures d'Énée, le nouveau régime impérial mis en place par le dernier descendant du héros, qui apparaît aussi comme un nouveau fondateur de Rome après avoir mis un terme aux crises successives de la fin de la République romaine.

On divise souvent l'Énéide en considérant deux parties inspirées des poèmes homériques. Les chants I-VI en constituent l'Odyssée et racontent les voyages, les aventures, les errances d'Énée et de ses compagnons avant d'arriver sur le sol italien. Les chants VII-XII en constituent l'Iliade : ils racontent les combats d'Énée dans le Latium après ses courses méditerranéennes. Cependant, tout en s'inspirant d'Homère, Virgile ne l'a pas copié, mais il a transformé la matière homérique en un sujet profondément romain ; le héros de l'épopée est un héros romain, porteur d'une destinée collective qui est celle d'un peuple à venir ; la place de Rome et la mission providentielle de la Ville dans la gestion du monde sont au cœur de toutes les prophéties et de toutes les épreuves qui jalonnent la quête d'Énée. De même, Virgile conçoit un nouvel idéal épique, où le passé légendaire annonce et justifie le présent historique, en même temps qu'il garantit l'avenir d'une Cité directement associée à un plan divin exprimé par Jupiter, le « père des dieux et des hommes », dès le premier chant du poème.

Contenu des douze chants :

• Chant I : dès le début du poème, Virgile expose la haine de Junon, l'épouse de Jupiter, contre les Troyens survivants de la guerre de Troie. La déesse provoque une tempête pour faire périr la flotte d'Énée et de ses compagnons qui cherchent alors une protection sur le sol de Carthage où ils ont échoué. Le grand sujet de l'épopée est nettement souligné lors d'un entretien entre Jupiter et la mère d'Énée, Vénus : le destin d'Énée est de créer un empire sans limites dans le temps et dans l'espace : I,278-279 : His ego nec metas rerum nec tempora pono : / imperium sine fine dedi.

• Chant II : à Carthage, Énée est recueilli par la reine Didon. Lors d'un banquet offert en son honneur, il raconte les derniers épisodes de la guerre de Troie, la traîtrise du cheval de bois, la mise à sac de la ville par les Grecs et sa propre fuite au cours de laquelle il a emmené son vieux père Anchise sur ses épaules et emporté les dieux pénates de la ville confiés en songe par le spectre d'Hector.

• Chant III : Énée poursuit son récit en racontant ses pérégrinations par terres et par mers avant d'échouer sur les côtes carthaginoises.

• Chant IV : c'est le tragique roman d'amour entre Didon et Énée. Après que les dieux ont rappelé sa mission et sa vocation à Énée, le héros quitte Carthage et Didon. Au terme de terribles imprécations contre l'amant infidèle, la reine fait élever un bûcher sur lequel elle brûle tout ce qu'Énée a laissé à Carthage, avant de monter elle-même sur le bûcher où elle se transperce de l'épée abandonnée par Énée. Nonobstant sa fonction dans l'économie globale de l'épopée, ce chant peut être analysé comme une pièce tragique ; il est le plus humain du poème, car le débat se passe entre un homme et une femme, tous deux mortels, et les dieux n'y jouent qu'un rôle accessoire.

• Chant V : Énée aborde en Sicile où il célèbre avec faste l'anniversaire de la mort de son père. L'âme d'Anchise l'avertit de débarquer à Cumes pour y consulter la Sibylle et descendre aux enfers. C'est l'annonce du chant VI, le chant central de l'épopée.

• Chant VI : ce chant marque une pose dans le récit épique : le temps s'arrête au profit d'une expérience d'exception où le héros descend dans le royaume des morts pour y recevoir une véritable initiation à son passé, qu'il est enfin amené à comprendre, et à son avenir, dont il découvre toutes les implications. Au terme de ce voyage d'outre-tombe, pétri de connotations religieuses et philosophiques, Énée reçoit de son père la révélation de sa mission romaine associée au cycle fantastique des réincarnations.

• Chants VII-XII : la deuxième partie de l'Énéide raconte l'arrivée et les combats d'Énée dans le Latium, sa terre d'élection. Il y épouse Lavinia, la fille du roi Latinus ; il y combat les Rutules et leur roi Turnus, le fiancé malheureux de Lavinia. Allié aux Latins, Énée et ses Troyens remportent la victoire définitive ; le poème s'achève sur le duel qui oppose Énée et Turnus. De la dynastie d'Énée descendra un jour Rhéa Silvia, la mère de Romulus et Rémus.

 

2. Caractres de l'ŽpopŽe virgilienne

 

a. L'éveil des ambitions épiques

L'épopée est le genre poétique et littéraire suprême dans l'antiquité. En georg. III, 46-48 Virgile annonce : Mox tamen ardentes accingar dicere pugnas / Caesaris et nomen fama tot ferre per annos, / Tithoni prima quot abest ab origine Caesar (« Bientôt cependant je me disposerai à dire les combats fulgurants de César et à porter son nom par la renommée pendant autant d'années que César est éloigné de la première origine de Tithon »). Le vocabulaire de ce texte est éminemment épique et la généalogie qu'il invoque particulièrement prestigieuse : Tithon est le frère de Priam, le dernier roi de Troie, et le petit-neveu d'Assaracus ; en amont, ce dernier remonte à Jupiter par son père, Tros, le roi éponyme de la ville de Troie ; en aval, il est le grand-père d'Anchise, Énée étant lui-même issu de l'union d'Anchise et de Vénus. Cette généalogie mythique fait donc remonter Auguste, fils adoptif de César, à Jupiter, par l'intermédiaire d'Énée et d'Anchise, mais aussi à Vénus, la mère d'Énée. Dès les Géorgiques, Virgile ambitionne donc d'écrire un poème à la gloire du nouveau maître de Rome dans la célébration épique de sa fantastique et divine ascendance.

Rien cependant ne préparait Virgile au projet épique : formé dans la tradition alexandrine du bucolisme, du petit poème, du médaillon poétique, Virgile n'était pas prêt à composer une épopée aux vastes proportions. Ses précédentes œuvres, comme les Géorgiques et, plus encore, les Bucoliques, étaient elles-mêmes des recueils qui juxtaposaient des poèmes de dimension modeste.

Après la bataille d'Actium, qui marque la victoire d'Octave sur Antoine en 31 ACN, Virgile pressent qu'une ère nouvelle s'ouvre dans l'histoire de Rome et de l'Italie. Les circonstances politiques et militaires semblent exiger des relais littéraires plus ambitieux que les perspectives étroites, stéréotypées et très formelles de la manière d'écrire alexandrine ou bucolique. Le genre poétique qui convient désormais le mieux à la nouvelle donne politique est l'épopée, non sans profiter de l'héritage alexandrin qui continue de marquer l'écriture épique de Virgile : maniérisme, éclatement du grand poème en médaillons à la fois autonomes et intégrés, érudition, etc. L'inspiration épique de Virgile ne résulte donc ni de son tempérament personnel, ni de sa formation littéraire. Elle jaillit d'un contact de plus en plus étroit avec les circonstances historiques.

L'ambition de Virgile était de faire une œuvre à la fois épique et actuelle. Cette ambition s'inscrivait dans une tradition romaine vieille de deux siècles : au début du IIIe siècle ACN, Naevius avait chanté les guerres puniques, et plus particulièrement la première ; Ennius avait écrit des Annales en vers dans la deuxième moitié du IIIe siècle ACN. Fort de ces modèles, Virgile, au premier siècle, pouvait dès lors prétendre chanter dans une épopée l'actualité historique sans que les termes épopée et histoire pussent paraître contradictoires.

Cependant, nonobstant cette tradition, le succès de l'entreprise n'était pas garanti. Deux obstacles se présentaient au poète :

1. Virgile manquait complètement de recul par rapport aux événements historiques dans lesquels il prétendait trouver son inspiration. Naevius avait près d'un demi-siècle de recul par rapport à la première guerre punique qu'il chantait. Pour Virgile, la bataille d'Actium datait seulement de deux ans si l'on pense qu'il a commencé la rédaction de l'Énéide vers 29.

2. La matière que l'histoire offrait à Naevius était ample : 23 ans de guerres, de situations imprévues, d'événements spectaculaires. La bataille d'Actium se résumait, en revanche, à une seule journée ; la matière épique était donc un peu maigre. Par ailleurs, Octave n'était pas Hamilcar, Hannibal ou Scipion ; c'était un diplomate qui ne pouvait pas encore se glorifier de grands exploits militaires dignes d'être célébrés dans une grande fresque épique.

Pour autant, Virgile ne renonce pas à ses ambitions épiques. Le texte des Géorgiques amorce un plan de l'Énéide qui enracine l'actualité politique dans l'histoire mythique de la famille du nouvel empereur. En annonçant la célébration des « fulgurants combats de César », Virgile n'a sans doute jamais eu l'intention de prendre comme héros de son épopée le personnage même d'Octave. Ces combats doivent se découvrir derrière une transposition mythique ; c'est un sujet qui se développe dans la transparence d'un mythe familial providentiel, qui est tout à la fois un mythe d'origine et un mythe de fondation. L'actualité historique est trop pauvre pour faire l'objet d'une œuvre littéraire de grande envergure ; en même temps, elle inaugure une ère nouvelle qui nécessite qu'on la célèbre dans le genre littéraire le plus élevé. Le mythe vient à la rescousse du poète épique, car Virgile décide de traduire l'enthousiasme issu de la victoire d'Actium dans un monde imaginaire à la frontière entre la légende et l'histoire, mais où la légende des premiers temps doit expliquer l'histoire des temps présents.

 

b. Habileté du poète

— Habileté politique

Depuis son adoption par César, Octave appartenait à la gens Iulia. Cette famille était une très ancienne et vénérable famille patricienne, puisqu'elle remontait à Énée, dont on vient de rappeler la double ascendance divine. César avait déjà joué sur les ascendances divines de sa famille pour faire sa propagande personnelle : il avait notamment inauguré un culte spécial à Vénus ; il en faisait ainsi la mère de sa race et lui attribuait l'origine de ses succès. Du reste, Lucrèce, dont on a rappelé l'influence sur l'œuvre de Virgile, avait lui aussi placé son épopée didactique De rerum natura sous le patronage de Vénus, « la mère des Énéades, le plaisir des hommes et des dieux ».

Après Actium, un lien privilégié se tissait entre les pouvoirs politiques personnels d'Octave et la gens Iulia. Virgile choisit ainsi de chanter dans les exploits d'Énée toute la gloire de la gens qui en descend et notamment celle de son actuel représentant, Octave bientôt devenu Auguste. Mythe et réalité convergent ainsi dans la célébration épique des exploits du héros mythique. En plusieurs endroits de l'épopée, les faits et gestes d'Énée sont, du reste, transparents à l'actualité du nouveau pouvoir romain : ainsi, par exemple, au chant VI, Anchise prophétise à son fils l'idéologie romaine et augustéenne du caput mundi (VI, 756 sq) ; au chant VIII, le bouclier d'Énée représente l'histoire de Rome qui s'achève, en son écu, précisément par la victoire d'Actium (VIII,671 sq).

Virgile profite aussi de son sujet pour élargir à l'ensemble de la cité ce qui appartient à la gens Iulia. Énée apparaît désormais comme le plus ancien responsable de l'existence et de la grandeur non seulement de la famille d'Auguste, mais aussi de Rome. Il n'y a dès lors plus de distinction entre la puissance personnelle d'Auguste et la souveraineté de Rome sur le monde. Auguste devient ainsi presque aussi nécessaire qu'Énée lui-même à l'avenir et au destin de Rome. L'Énéide est traversée par ce destin collectif et cette tradition que le nouveau maître de Rome prétend restaurer. Après le chaos des guerres civiles, Auguste entreprend de remettre en vigueur les exigences morales et religieuses de la tradition romaine inaugurée par Énée. Il s'oppose notamment aux attraits corrupteurs de l'orient, incarnés par son rival Antoine ; en cela, il a été précédé par Énée qui avait, finalement, réussi à s'arracher à la tentation carthaginoise illustrée dans l'épisode des amours de Didon. Auguste renouvelle les anciens cultes romains et renoue ainsi avec la volonté des dieux qui avaient conduit Énée aux bords du Tibre. Auguste remet à l'honneur les anciens cultes fondés ou admirés par Énée : ainsi par exemple, le culte d'Hercule auquel Auguste veut donner un caractère indigène, et qui était pratiqué par le roi Évandre sur les bords du Tibre, le futur site de Rome, à l'endroit de l'Ara Maxima Herculis, un des plus anciens autels permanents de la Ville (VIII,102-368).

— Habileté culturelle et littéraire

L'Énéide correspond aux modes sociales et culturelles du temps. C'est une œuvre « dans le vent» » ou « branchée ». Le passé glorieux est comme une raison d'espérer dans un présent encore perturbé par le cruel souvenir de l'ancien régime. Les recherches archéologiques sollicitent l'intérêt : on cherche des explications aux traditions, notamment religieuses, au nom des fleuves, à l'apparition d'une famille patricienne, aux endroits sacrés de Rome, etc. Ces découvertes archéologiques s'organisent alors en une histoire. L'archéologie prend un sens politique. On recompose à Rome, à l'aide de ces éléments, un passé cohérent et le travail idéologique fait de la primauté romaine une sorte de destin providentiel déjà prédit dans les paroles de Jupiter à la mère d'Énée. Dans la mesure où l'on compose un passé prestigieux sur la base de documents apparemment scientifiques, on peut modeler pour Rome un avenir aussi prestigieux, un avenir à la mesure de ce passé, et considérer que le présent n'est qu'un état transitoire. Et précisément, Virgile n'ignorait rien de l'archéologie nationale. À côté d'Énée qui préfigure Auguste, il y a dans l'Énéide tous les compagnons du héros, éponymes ou fondateurs de lieux ou de cités, les détails de l'implantation troyenne dans le Latium qui a donné naissance aux grandes familles patriciennes et expliquent l'origine des cultes anciens. Le poème de Virgile propose ainsi plusieurs explications d'ordre toponymique et satisfait au goût du temps en reconstituant les généalogies disparues.

En cela, Virgile rejoint les préoccupations de son contemporain Tite-Live, dont le premier livre de l'Histoire romaine, publié au moment où Virgile travaillait à l'Énéide, devait confirmer dans le donné « historique » l'archéologie mythique du poème virgilien. Chez Tite-Live, les légendes et les vérités historiques ou les éléments de vérité s'organisent en un ensemble parfaitement ordonné et cohérent que seule la critique moderne a pu contester pour en dissocier la légende de l'histoire. On notera que le cycle d'Énée mène le lecteur là où commence l'entreprise de Tite-Live. L'Énéide est le porche de l'Ab Vrbe condita de Tite-Live dont le premier livre commence là où s'arrête l'épopée de Virgile. Les deux écrivains puisent dans un passé commun où la légende se mêle à l'histoire et tous deux ont l'ambition de mettre ce passé au service de l'actualité. Mais Virgile a des libertés que n'avait pas l'historien. Virgile prend un point du passé où la légende n'est pas encore entrée dans le cadre de l'histoire et il garde ainsi une très grande liberté d'imagination. Tite-Live, qui est historien, doit, au contraire, tempérer le plus possible le caractère merveilleux de son récit. En choisissant l'épopée et la fiction, Virgile peut notamment faire mouvoir les dieux au premier plan de la scène, même s'il ne perd jamais de vue que l'histoire est en germe dans le mythe.

 

c. Le modèle homérique : convergences et divergences

Dans l'antiquité, la création littéraire est très largement conditionnée par la pratique de l'imitation, et, plus que tout autre, le genre épique se doit de marquer clairement ses références par rapport à des modèles qui en déterminent les lois. Quand il entreprend la rédaction de l'Énéide, Virgile a déjà pratiqué l'imitation, notamment dans les Bucoliques, directement inspirées par la poésie de l'alexandrin Théocrite. Avant de servir lui-même de modèle privilégié pour l'épopée latine, et notamment chrétienne et biblique, Virgile a composé son Énéide dans la continuité de l'épopée homérique. La légende d'Énée offre, en effet, un terrain parfait pour l'exercice de l'imitation car elle permet d'imiter Homère sans en faire une copie servile, tant du point de vue narratif que de la conception de l'héroïsme.

— le schéma narratif

Tout d'abord, comme l'Odyssée, l'histoire d'Énée commence là où s'achève l'Iliade, au moment de la dernière nuit de Troie et de la destruction de la ville par les Grecs. Mais le point de vue des événements est inversé. L'Odyssée raconte les errances du grec Ulysse sur les mers pour rejoindre sa patrie ; le troyen Énée fuit la sienne pour gagner une terre étrangère qui doit devenir sa nouvelle patrie. Ulysse rentre chez lui ; Énée prend définitivement le chemin de l'exil. L'épopée virgilienne combine ensuite, en un récit inverse, le schéma narratif de la double épopée homérique :

• les navigations d'Énée (I-VI) offrent de constantes occasions de références à l'Odyssée ; Énée connaît les mêmes errances qu'Ulysse sur la Méditerranée ; il rencontre les mêmes monstres, il aborde sur les mêmes îles, il croise même la route de certains compagnons d'Ulysse, comme le malheureux Achéménide, personnage inventé par Virgile pour introduire dans son épopée l'épisode homérique du cyclope Polyphème ; il descend aux enfers, comme le héros grec ; et pourtant, il ne reproduit pas les aventures d'Ulysse ou bien il les transforme, comme la descente aux enfers, qui, chez Virgile, est connotée d'une dimension religieuse ignorée de l'épopée grecque ; Énée connaît aussi d'autres aventures, comme la rencontre de Didon, qui donne la réplique aux aventures sentimentales d'Ulysse, mais qui, chez Virgile, dépasse largement l'épisode romanesque pour devenir un épisode constitutif du passé légendaire de Rome ;

• les combats livrés par Énée pour s'installer dans le Latium (VII-XII) rappellent les combats autour de Troie et la narration s'y nourrit de l'imitation de l'Iliade. Du reste, avant d'accompagner Énée dans les enfers, la sibylle lui annonce ces combats en des termes qui se réfèrent explicitement aux lieux, aux personnages et aux événements qu'Énée a connus pendant la guerre de Troie (VI, 83-94).

L'imitatio joue ainsi sur un registre particulièrement subtil et savant, où la contiguïté avec le récit homérique se double d'une reprise « en miroir » de son schéma narratif. Sans jamais être copié, Homère est toujours présent. L'Énéide permet non seulement d'imiter le modèle homérique, mais aussi de prolonger les poèmes homériques et de leur donner une réplique. En effet, plus que l'Odyssée, l'Énéide prolonge et raconte ce qui s'est passé après la chute de Troie : elle tire les conséquences de l'Iliade ; non seulement elle commence là-même où se terminent l'Iliade et la chute de Troie, mais surtout elle donne une explication à cette tragédie, en montrant que Troie n'a pas été détruite pour rien et que cette destruction était même nécessaire pour que Rome pût un jour naître. La grandeur de Rome et d'Auguste sont déjà impliquées dans les événements chantés par Homère : c'est tout le sens du songe d'Énée au chant II où le spectre d'Hector lui confie les objets sacrés de Troie pour qu'ils deviennent les fondements religieux de la nouvelle fondation. La littérature et l'histoire romaines annexent la littérature et l'histoire grecques. L'Énéide fait sous-entendre qu'Homère n'avait pas tout dit : les Troyens, autrefois vaincus, deviennent dans le Latium les vainqueurs et les ancêtres d'un immense empire. Comme l'Iliade se terminait par la mort sanglante du troyen Hector, abandonné des dieux et tué par le grec Achille, l'Énéide s'achève sur la mort sanglante de Turnus, la réplique d'Achille en terre italique, lui aussi abandonné des dieux et tué par le troyen Énée. L'Énéide est une sorte de retournement des poèmes homériques.

— la conception de l'héroïsme

D'autre part, l'Énéide développe une conception de l'héroïsme fortement ancrée dans le modèle homérique, mais également en singulière évolution par rapport à lui. Les références morales au modèle homérique apparaissent dès le prologue de l'épopée virgilienne : les onze premiers vers de l'Énéide présentent, en effet, les thèmes suivants qui participent à la définition du héros homérique :

• le héros est un guerrier et un marin ; il quitte des rivages pour chercher l'aventure sur des territoires lointains avec le risque de périr ou de vaincre ; il doit survivre par sa valeur personnelle ;

• alternance de péripéties actives et passives, où, tour à tour, l'homme et les dieux se partagent la conduite des événements ;

• affrontement entre des intentions transcendantes et une volonté humaine qui doit surmonter les obstacles semés par des puissances divines hostiles.

Mais par rapport à l'épopée homérique, l'Énéide marque une intériorisation affective des valeurs héroïques et le lyrisme prend une part décisive dans la célébration du héros, comme l'a très bien montré un beau livre de Brooks Otis. À côté de l'héritage homérique, Virgile recueille les valeurs de la poésie lyrique grecque puis hellénistique qui met l'accent sur la prise de conscience de l'individu. Virgile représente un génie latin plus introverti, plus affectif que le génie objectif homérique. Homère écrit au trait ; Virgile est un peintre. Chez Virgile, le récit épique est intériorisé dans une aventure spirituelle où les épreuves du héros ne sont pas seulement des combats extérieurs contre un ennemi extérieur, mais surtout le signe d'une lutte intérieure où le héros remporte d'abord une victoire sur lui-même, sur ses propres peurs, sur ses défaillances, sur ses ignorances ; dans cet esprit, l'épisode carthaginois occupe, bien entendu, une place prédominante.

Du livre I-VI de l'Énéide, on assiste à la mort progressive du héros jusqu'aux révélations prophétiques d'outre-tombe. Le chant VI de la descente aux enfers est un chant de mortification avant la renaissance, qui signifie la mort du « vieil homme » et l'avènement de « l'homme nouveau », introduit par son père à la révélation d'un avenir qu'il ne connaîtra pas. Dans l'économie spirituelle de l'Énéide, le chant VI peut être considéré comme une marche initiatique du héros épique dans le monde de l'au-delà avant d'y recevoir, par la bouche de son père mort, la révélation de l'objet de sa mission ou de sa quête.

Les livres VII-XII marquent ensuite la renaissance du héros qui rachète ses erreurs passées en redevenant pius, en acceptant le service volontaire des destins, en acceptant de vouloir ce que veut la divinité. Le titre de pius est dans l'Énéide non seulement une épithète homérique, une formule de style, mais une qualité que le héros acquiert en surmontant sa peur, son furor, ses passions, en combattant contre les impii, préparant ainsi très naturellement la postérité chrétienne de l'épopée virgilienne. Dans les six derniers chants de l'Énéide s'affrontent alors deux conceptions de la guerre :

• la guerre-furor, dont le personnage de Turnus exprime toute l'agressivité biologique, bestiale, passionnelle, telle qu'on la trouve chez Homère ;

• la guerre « vertueuse », qui réduit les pulsions du furor par l'ascèse, la catharsis ; le héros mène son combat au nom de la collectivité menacée par la barbarie, et non plus en son nom propre pour venger un affront personnel, comme le rapt d'une captive, qui a provoqué la « colère d'Achille » au début de l'Iliade, après que la légèreté conjugale de la « belle Hélène » eut elle-même déclenché la guerre de Troie. Le héros de l'Énéide se met au service des valeurs collectives, familiales ou nationales contre les valeurs personnelles de gloire individuelle dans l'épopée homérique. D'autre part, chez Virgile, l'humanitas devient la règle des valeurs guerrières ; elle s'exprime de façon éminente dans les derniers vers de l'épopée, au moment où Énée s'apprête à épargner Turnus, blessé et vaincu dans le dernier duel.

Pourtant, tout n'est pas aussi simple, car Énée achève finalement son ennemi en un acte barbare qui indigne justement l'âme de Turnus : Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras. Le dernier vers de l'Énéide est celui d'un scandale sans nom, où le héros « pieux » achève un suppliant vaincu. Certes, cet assassinat doit réparer la mort d'un ami, dont Énée découvre les insignes sur l'épaule de son rival au moment d'épargner Turnus. Mais cette exécution est inacceptable dans la perspective de l'Énéide, car le héros y commet un geste gratuitement cruel pour satisfaire une vengeance personnelle. Dans l'Énéide, l'héroïsme n'est pas acquis, mais il s'acquiert au terme d'une quête, et il reste fragile jusqu'au dernier moment. Le héros virgilien peut connaître de graves défaillances, dont l'épisode de Didon et Énée est une illustration tragique. À tout moment, le héros doit faire la part de la sagesse ; il est capable de pleurer, de se sentir abandonné, de renoncer à sa mission ; il doit continuellement mettre à l'épreuve la maîtrise de soi ; l'homme de l'Énéide est faillible, soumis à des passions violentes qu'il doit vaincre, et une des grandeurs de Virgile est d'avoir osé proposer un modèle héroïque qui découvre l'expérience de la « culpabilité » inconnue du héros grec. Cet apprentissage, Énée le doit au développement de philosophies nouvelles, qui sont aussi des sagesses, comme l'épicurisme et le stoïcisme, qui fondent le bonheur de l'homme non plus sur le déterminisme du destin et la recherche de la gloire personnelle, mais sur l'apaisement intérieur obtenu au terme d'un progressus volontaire contre les passions.

 

d. La médiation esthétique de l'alexandrinisme

Virgile n'a pas non plus oublié les leçons de l'alexandrinisme qui s'interpose entre Homère et la poésie augustéenne :

• sans être aussi excessive que dans les épopées ultérieures, l'érudition est une constante de l'Énéide. Virgile farcit son poème de considérations savantes : explications toponymiques, religieuses, complexité mythologique, généalogique ; la curiositas est une valeur littéraire qui prend de plus en plus de place à Rome depuis que l'esthétique alexandrine a fait son entrée dans les milieux culturels gagnés à l'hellénisme (voir les œuvres de Catulle et des poetae noui) ;

• nonobstant l'unité de l'œuvre, l'Énéide peut aussi être découpée en « petits poèmes » juxtaposés, selon l'esthétique alexandrine qui privilégie l'éclatement des grands cycles poétiques au profit de compositions plus courtes, mais savantes, ciselées, où la recherche de la perfection verbale bride parfois la puissance du souffle poétique. Parmi ces « médaillons », on peut relever le récit d'Énée aux chants II et III, et, à l'intérieur de ce récit, la dernière nuit de Troie, chacune des errances du héros sur la Méditerranée, les prédictions qui les jalonnent ; l'épisode des amours de Didon et Énée peut aussi constituer à lui seul une pièce autonome ; au chant VIII, le récit mythographique d'Hercule et Cacus, rapporté à Énée par le roi Évandre, donne une explication au culte qui se déroule sous leurs yeux en l'honneur d'Hercule ; au chant IX, l'épisode de Nisus et Euryale est copié sur le compagnonnage de Diomède et Ulysse dans l'Iliade, mais Virgile en fait une émouvante digression poétique sur la jeunesse et l'amitié ; l'aristie de Camille au chant XI rappelle les combats singuliers de l'Iliade, mais par rapport aux aristies homériques, on trouve chez Virgile une plus grande diversité de coups et blessures pour distinguer les personnages par des traits particuliersÊ;

• l'Énéide recoupe également l'esthétique alexandrine du mélange des genres à l'intérieur d'une même œuvre, telle qu'elle a, par exemple, été bien observée dans F. Cairns, Generic Composition in Greek and Roman Poetry, Edinburgh, 1972, ou W. Kroll, Die Kreuzigung der Gattungen, dans Studien zum Verständnis der römischen Literatur, 1964, Stuttgart, p. 202-224. Nonobstant le caractère globalement grave qu'impose le genre épique, l'épopée virgilienne s'autorise tour à tour des moments burlesques, des instants d'émotion, de lyrisme, de familiarité ; le héros connaît des faiblesses amoureuses et des défaillances sentimentales plus proches de la comédie que de la vaillance épique ; les paysages sont autant de décors de théâtre qui ajustent la description de la nature sur les états d'âme des personnages, comme le décor inquiétant, trouble, fantastique de la côte africaine sur laquelle échouent les Troyens après la tempête du chant I ; l'ekphrasis ou description rhétorique d'une œuvre d'art interrompt plusieurs fois le récit, comme lorsqu'Énée découvre les peintures du temple construit par Didon ou les images de son bouclier divin. Les préoccupations didactiques, archéologiques, étymologiques induisent aussi des interventions savantes et érudites du poète au milieu de la trame spécifiquement narrative. L'Énéide est l'héritière d'une longue tradition poétique dont elle « accumule » les spécificités et les diversités dans une œuvre qui a réussi à éviter le piège de la construction composite pour rassembler en un seul genre plusieurs genres poétiques dispersés.

 

C. Énée et Carthage

 

1. Données historiques et légendaires

En I, 335-417, Vénus apparaît, déguisée en chasseresse carthaginoise, à Énée et à ses compagnons échoués en terre africaine après la tempête qui a détruit leur flotte. Ils ignorent tout du lieu où ils ont abordé et Vénus leur raconte les origines de Carthage et l'histoire de la reine Didon qui a entrepris de fonder cette ville. Ce récit s'inscrit dans la tradition romaine relative au personnage de Didon et à la naissance de Carthage.

Si l'on veut faire la part de la légende et de l'histoire, on peut considérer comme un fait historique que Carthage a été fondée ˆ la fin du IXe siècle (vers 814 ACN) par des Tyriens de Phénicie, qui ont peut-tre quittŽ ou fui leur pays pour des raisons politiques ou militaires (pression des peuples assyriens et de la colonisation grecque) vers des territoires occidentaux plus disponibles, sans nŽgliger, bien sžr, les perspectives d'Žchanges commerciaux que laissait espŽrer une telle fondation. En revanche, les circonstances de la fondation sont certainement légendaires. Résumées dans le discours de Vénus, elles apparaissaient déjà pour une part dans l'œuvre perdue de Timée de Tauroménium, historien sicilien des IVe-IIIe siècles ACN, dont l'œuvre était connue par Trogue-Pompée, un historien contemporain de Virgile. Cette dernière œuvre est elle-même perdue, mais elle a été conservée sous une forme abrégée par Justin, un historien latin du IIIe siècle PCN.

Selon cette tradition lŽgendaire, Carthage aurait ŽtŽ fondŽe sous le règne du roi de Tyr, Pygmalion, par la sœur du roi, Elissa ou Dido, dont les deux noms apparaissent dans le poème (Didon serait un surnom : « l'errante », que reçut Elissa à la suite de son aventure). Didon aurait fondé Carthage après avoir fui son pays accompagnée de quelques Tyriens fidèles, suite à l'assassinat de son mari par Pygmalion. Virgile donne au mari de Didon le nom de Sychée, là où Timée et Servius le baptisaient respectivement Acherbas et Sicharbas (ou Sicharbal) ; de même, Virgile semble avoir inventé l'apparition en songe de Sychée, tout couvert de sang, à son épouse pour la persuader de prendre la fuite. La tradition raconte ensuite qu'arrivés sur le futur site de Carthage, les Tyriens ont acheté aux indigènes autant de terrain que peut en couvrir la peau d'un taureau. Découpée en lanières mises ensuite bout à bout, cette peau finit par entourer toute une colline, d'où le nom donné à la citadelle de Carthage, Byrsa (qui signifie « cuir » en grec, et « citadelle fortifiée, lieu fortifié » en phénicien). Ce dernier épisode de la légende a probablement été inventé par les Grecs pour expliquer un toponyme qu'ils s'expliquaient mal.

 

2. Nouveauté de Virgile

En revanche, Virgile a inventé de toutes pièces l'amour de Didon pour Énée et, si le suicide de la reine est bien attesté par la tradition légendaire, Virgile est le premier à y voir le dénouement malheureux de cet amour tragiquement déçu. Chez Virgile, Didon est pour la première fois une victime de l'amour. Virgile se sert en réalité de traditions légendaires sur Didon pour écrire un véritable roman d'amour, qui participe, certes, à l'économie générale de l'épopée, mais qui peut aussi en être détaché comme un récit autonome ; la postérité ne s'est, du reste, pas privée de traiter cet épisode indépendamment du reste du poème.

Virgile innove, en effet, entièrement par rapport à la tradition antérieure, quand il fait débarquer Énée à Carthage et qu'il y raconte l'aventure sentimentale du héros troyen avec la reine de cette ville en construction. Lorsqu'il publie, à Rome même, ses Antiquités romaines en 7 ACN, soit dix ans après la publication de l'Énéide, l'historien grec Denis d'Halicarnasse ne fait encore aucune allusion à un séjour d'Énée à Carthage dans les pages qu'il consacre au héros troyen.

Certes, Virgile a pu se servir d'éléments de la tradition pour construire son histoire. Ainsi, quand Énée prend la parole au repas offert par Didon, il répond à une demande expresse de la reine dont on pourrait trouver une trace dans un fragment du poète Naevius (Bellum Punicum, frg. 23 Morel) : Blande et docte percontat Aenea quo pacto/ Troiam urbem liquerit  (« Avec charme et science, il/elle demande de quelle manière Énée a quitté la ville de Troie »). Cependant, même si ailleurs dans le poème de Naevius, il est question de Didon, de sa sœur et de son père, le personnage qui invite ici Énée à lui raconter ses malheurs n'est pas identifié et rien ne permet de dire qu'il s'agit de Didon ni même que la scène se passe à Carthage. D'autre part, dans son Commentaire sur l'Énéide (in Aen. IV, 682 ; V, 4), Servius, au IVe siècle, prétend que, d'après l'érudit Varron (116-27 ACN), Énée serait bien venu à Carthage où il aurait connu une aventure amoureuse, mais avec Anna, la sœur de Didon, et non avec Didon elle-même. En l'absence des Antiquités de Varron, aujourd'hui perdues, ce témoignage doit être considéré avec prudence : Denys d'Halicarnasse n'évoque nulle part le séjour d'Énée à Carthage alors que l'œuvre de Varron est, pour les voyages d'Énée, sa source principale ; il n'est dès lors pas impossible que Varron se soit trompé sur l'identité de la fondatrice de Carthage et que les scholiastes de Virgile ont imprudemment conclu que tout ce que Virgile disait de Didon, et notamment sa liaison avec Énée, Varron l'avait attribué à Anna.

De toute manière, les anciens ont déjà fait le reproche à Virgile d'avoir manqué à la vérité historique et ils ont critiqué le premier et le quatrième chants de l'Énéide pour les libertés que le poète a prises par rapport aux traditions historiques et légendaires. Les invraisemblances chronologiques suffisent, du reste, à confirmer ces libertés. Virgile imagine, en effet, qu'Énée arrive à Carthage lorsque la ville est encore en construction ; or Troie avait été détruite plusieurs siècles avant la fondation de Carthage (la fondation de Tyr était contemporaine de la prise de Troie, mais la fondation de Carthage lui était postérieure d'au moins trois siècles et se situait vers 814 ACN). À cet égard, le silence de Denys d'Halicarnasse, qui connaît l'Énéide, doit être considéré comme un blâme indirect des libertés que prend Virgile avec l'histoire.

Tout en modifiant profondément la légende de Didon, Virgile s'en approprie cependant tout ce qu'elle peut lui offrir d'utilisable. Ainsi, dans la légende rapportée par Timée, Didon se serait suicidée après avoir fait élever un bûcher sur lequel elle se serait transpercée de son épée. Virgile reprend les mêmes circonstances dramatiques du suicide, mais les motifs de ce geste désespéré sont radicalement différents :

• dans la tradition, Didon se suicide pour rester fidèle à son époux Sychée et échapper ainsi aux poursuites du roi indigène Hiarbas, qui menaçait de faire la guerre aux Tyriens si la reine n'acceptait pas de l'épouser ;

• chez Virgile, Didon se donne la mort dans un double désespoir d'amour, après la trahison d'Énée et par remords d'avoir été infidèle à son mari Sychée. Du reste, l'épée de son suicide est non pas la sienne, mais celle dont Énée lui a fait cadeau. Virgile a donc conservé la trame des faits légendaires, mais, en introduisant Énée dans la légende de Didon, il en altère profondément l'esprit.

Les raisons qui ont poussé Virgile à s'écarter des traditions légendaires indépendantes relatives à Didon et à Énée, en réunissant les deux personnages dans une aventure commune qui commence au chant I et qui ne trouvera son dénouement qu'au chant VI, lorsqu'Énée retrouvera son amante dans les enfers, relèvent de trois ordres :

• raisons d'ordre littéraire : dans l'Odyssée, Ulysse avait été retenu par l'amour de la nymphe Calypso et de l'enchanteresse Circé. L'Énéide devait fournir un parallèle au modèle homérique des aventures amoureuses d'Ulysse ; l'épisode de Didon et Énée donnait ainsi l'occasion à Virgile de donner la réplique à Homère : Énée connaît non seulement une aventure sentimentale comparable à celles qu'a connues Ulysse, mais surtout cette aventure s'inscrit dans l'économie globale de l'épopée mieux que dans l'Odyssée où les amours d'Ulysse sont des péripéties adventices au sujet même du poème ;

• raisons d'histoire nationale : dans l'esprit de Virgile, l'Énéide devait évoquer toute l'histoire de Rome. Or, le plus grave danger qu'ait connu Rome sous la République a été la menace carthaginoise incarnée par les victoires d'Hannibal dans la deuxième moitié du IIIe siècle ACN. Il fallait donc dans l'épopée un élément qui rappelât les guerres puniques, la rivalité ancestrale de Rome et de Carthage et la figure menaçante d'Hannibal. Or, l'aventure de Didon et Énée s'achève par le suicide de la reine précédé d'imprécations terribles contre Énée et ses descendants, où Didon appelle l'avènement d'un vengeur contre l'infidèle (IV, 622-629) ; ce vengeur sera, bien sûr, Hannibal, et les guerres puniques trouvent ainsi une explication légendaire et surnaturelle en réalisant dans l'histoire l'ultime souhait de la reine humiliée par les hommes et les dieux ;

• raisons d'actualité : en entrant dans Carthage, Énée découvre une ville en construction, qui n'a rien d'une ville phénicienne du IXe siècle, mais qui présente, au contraire, toutes les caractéristiques urbaines d'une cité gréco-romaine du temps d'Auguste. Il s'agit, en fait, d'un anachronisme très calculé, aux allusions transparentes pour le lecteur romain : en 44, César avait décidé de ressusciter Carthage pour y installer des soldats vétérans. Après l'assassinat de César en 44 et la bataille d'Actium, Auguste avait, en 29, dans les années mêmes où Virgile composait l'Énéide, décidé de reprendre l'œuvre de son père adoptif. Au moment où Virgile écrit, Carthage est effectivement un vaste chantier, très comparable à celui qui devait se présenter au regard d'Énée. D'autre part, en s'arrachant à la tentation carthaginoise et à l'amour de Didon, Énée renonce au luxe et aux séductions d'une cité et d'une reine d'orient ; il justifie ainsi dans les premiers temps romains le combat victorieux d'Auguste contre Antoine qui incarnait précisément la menace orientale par sa liaison scandaleuse avec Cléopâtre, la reine d'Égypte. La première histoire de Rome anticipe ainsi dans tous ses aspects la politique de restauration morale, religieuse et architecturale menée par le nouvel empereur : Énée et Auguste mènent le même combat contre les ennemis de Rome pour instaurer un temps de paix, de vertu morale, d'ordre politique.

 

D. Tradition ancienne de l'Énéide

 

L'Énéide fut publiée pour la première fois par deux amis de Virgile, Varius Rufus et Plotius Tucca, deux années après la mort du poète, sur l'ordre d'Auguste. Sa diffusion et son succès ont nécessité très tôt une révision critique qui fut réalisée dès le premier siècle de notre ère par le grammairien Valerius Probus. L'œuvre de Virgile jouit ensuite d'un privilège rare : celui d'être conservée dans sept manuscrits datant de l'antiquité tardive, qui rendent à peu près inutile l'utilisation des manuscrits médiévaux pour l'édition du texte de Virgile :

A : Augusteus (Rome, Bibl. Vaticane, Vat. lat. 3256) (IVe s.) : le plus ancien des manuscrits de Virgile ; certains ont, un temps, pensé que ce manuscrit avait été écrit à l'époque d'Auguste, d'où son nom ; en réalité, il date plus probablement du IVe siècle. On n'en a conservé que quelques feuillets, dont un, aujourd'hui perdu, a peut-être fourni quatre vers de l'Énéide (IV, 302-305) cités par Jean Mabillon dans la deuxième édition de son De re diplomatica (1709), p. 637 ; manuscrit Žcrit en "capitalis elegans uel quadrata".

F : Fulvianus (Rome, Bibl. Vaticane, Vat. lat. 3225) (début du IVe s.) ; les chants X et XII de l'Énéide sont absents du manuscrit ; le chant XI ne contient que 38 vers. D'origine espagnole, ce manuscrit tire son nom de son plus célèbre propriétaire au XVIe s., l'antiquaire romain Fulvio Orsini qui fut aussi le bibliothécaire de la famille Farnèse. Il contient des peintures remarquables et célèbres ;

G : Sangallensis (St. Gallen, Stiftsbibliothek, 1394) (IVe-Ve s.) ; il s'agit d'un manuscrit fort mutilé dont il ne reste que onze feuillets, parmi lesquels sept passages de l'Énéide ;

M : Mediceus (Florence, Bibliotheca Laurentiana, Pluteus XXXIX, cod. 1) (Ve s.) La Bibliothèque Laurentienne jouxte l'église San Lorenzo de Florence ; elle fut dessinée par Michel-Ange qui y travailla de 1524 à 1534, et elle conserve des milliers d'ouvrages rassemblés par les Médicis. Ce manuscrit a été écrit avant 494, comme l'atteste, à la fin des Bucoliques, la souscription d'un de ses propriétaires qui dit l'avoir lu et revisé et qui fut consul en 494. Jusqu'à la fin du XVe siècle, ce manuscrit était la propriété du monastère de Bobbio en Ligurie. Manuscrit complet pour l'Énéide et fondamental pour l'établissement du texte de l'épopée ;

P : Palatinus (Ve-VIe s.) (Rome, Bibl. Vaticane, Vat. lat. 1631) ; au IXe siècle, les moines de l'abbaye de Lorsch croyaient que ce manuscrit avait été écrit de la main de Virgile lui-même ; manuscrit Žcrit en "capitalis rustica". Ce manuscrit de premire importance comporte malheureusement plusieurs lacunes.

R : Romanus (Rome, Bibl. Vaticane, Vat. lat. 3867) (Ve-VIe s.) ; manuscrit orné de belles miniatures, dont est extraite l'image de la page d'accueil du site. Ce manuscrit comprend les Bucoliques, les GŽorgiques et l'ƒnŽide, mais aucune de ces Ïuvres intŽgralement.

V ou K : Palimpseste de Vérone (= Schedae Veronenses) (Vérone, Bibliotheca Capitolare, XL [38]) (IVe s.) ; manuscrit incomplet qui ne contient qu'un petit nombre de passages de l'Énéide, mais le texte est accompagné d'importantes scholies. Le texte de Virgile est souvent difficile à lire sous la seconde écriture : il a été recouvert au IXe siècle par les Moralia de Grégoire le Grand. Ce manuscrit a peut-tre fait partie de la bibliothque de Cassiodore ˆ Vivarium, avant de passer au monastre de Bobbio.

Les manuscrits M, P, R nous donnent un texte à peu près complet de l'Énéide ; nous ne possédons que des feuillets de F, G et V. En tout état de cause, chacun de ces manuscrits a été revisé, annoté par plusieurs personnes différentes dans les années qui ont suivi son exécution, encombrant ainsi le texte très tôt d'un nombre considérable de variantes dont nous ignorons l'origine immédiate et qui se retrouvent très souvent sous la plume de copistes ultérieurs, rendant ainsi très complexe le travail de l'éditeur qui tente de reconstituer l'histoire de la tradition manuscrite. L'Énéide a également été conservée dans de nombreux manuscrits de l'époque carolingienne et médiévale, mais leur valeur est très relative pour l'établissement du texte face à ces témoins vénérables qui remontent à l'antiquité tardive.

Cela dit, l'Énéide déborde largement le texte de l'épopée virgilienne. L'Énéide, c'est aussi toute la tradition interprétative du poème, qui a déterminé une part considérable de la culture littéraire et esthétique en occident. D'abord pour ce qui concerne le genre épique lui-même : l'histoire antique et médiévale de l'épopée est essentiellement redevable à l'œuvre de Virgile, et lorsque les poètes chrétiens célébreront les exploits du Christ, des héros bibliques ou de leurs saints, la référence virgilienne s'imposera à eux, comme le montrent de nombreux travaux publiés sur l'histoire de l'épopée tardive, en particulier l'Énéide médiévale de Francine Mora-Lebrun. Au départ du poème virgilien, les « lecteurs païens et chrétiens de l'Énéide » ont construit un véritable univers littéraire dont Pierre Courcelle a suivi la trajectoire au fil des chants de l'épopée. Dès le IIe siècle, Virgile a été commenté, et ces commentaires sont des témoins non négligeables de la transmission du texte, de son interprétation et de sa vie : le commentaire de Servius (IVe s.) a ŽtŽ complŽtŽ au moyen ‰ge en une version longue connue sous le nom de Servius Danielis du nom de son premier Žditeur, Pierre Daniel (1600)Ê; ˆ c™tŽ de ce cŽlbre commentaire, les commentaires les plus connus sont ceux d'Aelius Donat, aujourd'hui perdu, et de Tiberius Claudius Donatus au IVe siècle, de Macrobe et de Fulgence, respectivement au début et à la fin du Ve siècle. Ces commentaires constituent de véritables encyclopédies, des compilations scolaires et grammaticales, mais ils habillent aussi le poème virgilien de « vêtements » ou d'integumenta philosophiques, néoplatoniciens et spirituels, qui analysent les exploits d'Énée comme autant d'épisodes de l'histoire de l'âme humaine, préparant ainsi la récupération chrétienne de Virgile comme prophète païen du Christ, selon l'interprétation qu'en a donnée l'empereur Constantin lui-même à partir d'une exégèse célèbre de la quatrième Bucolique.

Mais ceci est une autre et longue histoire, à laquelle il faudrait ajouter aussi celle de toutes les réécritures médiévales, renaissantes, classiques, romantiques et contemporaines de l'Énéide et de tous les mythes qui la constituent, parmi lesquels, en premier lieu, celui d'Énée et de Didon. Pour paraphraser Theodor Haecker, Virgile ne s'est pas contenté de devenir la « substance de Rome » ; il est aussi devenu « la substance de l'âme occidentale ».

 

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Responsable académique : Paul-Augustin Deproost
Analyse : Jean Schumacher
Design & réalisation inf. : Boris Maroutaeff

Dernière mise à jour : 24 septembre 2015