Horace, Ode III, 13

 

Synthèse finale

 


 

 

Cette ode célèbre peut se résumer en ces termes : " Ô fontaine de Bandusie, demain un chevreau te sera offert en sacrifice (1-8), toi que la Canicule ne peut atteindre (9-12), toi qui grâce à moi prendras place parmi les plus célèbres fontaines (13-16) ". Elle est l’exact symétrique de l’ode I, 17, avec laquelle elle partage de nombreux points communs : l’évocation des chèvres, la sécurité d’un endroit clos, ombragé et frais, protégé des chaleurs de la Canicule, l’éloignement des combats, et un vocabulaire apparenté. Dans l’ode I, 17, les chevrettes d’Horace protégées par le dieu Faunus, dont la syrinx fait retentir les vallées, sont la figure de Tyndaris, la maîtresse du poète ; l’été brûlant et les vents pluvieux dont les protège Faunus sont l’image du mari jaloux de Tyndaris ; Faunus est la figure d’Horace qui a recueilli Tyndaris dans sa maison loin des violences de Cyrus.

 

Strophe I

L'O initial et l'emploi de la deuxième personne – jusqu'au tuae final, en passant par le pronom te au centre du poème –, en accord avec la promesse du sacrifice, confèrent à cette ode un caractère d'adresse solennelle, sinon hymnique. Pour les anciens, le culte des sources, des puits, des rivières est quelque chose de naturel et d'habituel : ces lieux sont, du reste, peuplés de nymphes et autres personnages mythologiques. Mais Horace souligne, avec une insistance particulière, dès le premier vers, la lumière, l'éclat, la transparence de cette source (splendidior uitro). Il lui rend hommage non seulement par la position initiale dans le premier vers, mais encore par l'emploi du comparatif qui situe la source hors du commun, à ce point que le sacrifice semble dû, moins au culte des sources, qu'à l'éclat même et à la pureté de son eau. Ainsi le suggère, en tout cas, le vocatif digne du v. 2, qui apparaît comme une conséquence de splendidior uitro : " c'est parce que tu es plus resplendissante que le verre que tu es digne d’une offrande ", dont la qualité première est d’être douce : dulci. La première impression que nous donne Horace de cette source est donc un mélange de douceur et de lumière.

 

Strophe II

La syntaxe unit très étroitement cette strophe à la première. Pour autant, le sacrifice du chevreau, qui fait suite à la vision de la source, avec l'image du sang rouge se mêlant à l'eau claire, semble se relier par un rapport d'opposition à cette première idée de transparence et de douceur. De plus, autour de la couleur rouge, les termes qui caractérisent le chevreau sont uenerem, proelia, rubro, lasciui, soit des mots qui évoquent la pétulance et les joutes amoureuses, en contraste évident avec gelidos, qui qualifie les eaux : aux eaux claires et glacées s'oppose la chaleur du sang rouge du sacrifice. Les vers 7 et 8 doublent l'hendiadys du vers 5, mais en chiasme : l'amour (uenerem) est repris dans l'adjectif lasciui, les combats (proelia) sont repris dans rubro sanguine, qui décrit le sang du sacrifice, et les deux adjectifs (rubro – lasciui) sont placés en tête de vers. En tête des deux premiers vers de la strophe, primis et frustra soulignent toute l’inutilité de la jeunesse du chevreau : fortement marquée par le rejet et l’enjambement d’une strophe à l’autre, cette jeunesse n’en est pas moins vaine, frustra, car elle est vouée à une mort prochaine et cruelle.

 

Strophe III

Cette strophe explicite le contraste de la strophe précédente, au-delà d'une simple évocation complémentaire de la source. En effet, à y regarder de plus près, les termes se répondent avec une puissante force de suggestion d'une strophe à l’autre, mais dans des environnements très différents : la source reste l’élément commun des deux strophes, mais après le gros plan sur le sacrifice et son agitation, le poète s’éloigne et observe l’endroit d’un point de vue plus panoramique, plus englobant, plus apaisé, plus figé.

• Le contraste apparu dans la strophe précédente devient plus complexe et plus large : ce n’est plus simplement l’évocation ponctuelle d’une opposition entre les eaux claires de la source et le sang qui va bientôt les rougir à l’occasion d’un sacrifice ; le poète élargit le contraste dans une description qui devient comme intemporelle, générale, éternelle, vraie chaque année au retour des grandes chaleurs. La strophe oppose la chaleur de la canicule et la fraîcheur de la source : flagrantis (v. 9) / frigus (v. 10). Ces deux mots, opposés par le sens, sont précédés du pronom personnel de la deuxième personne du singulier, qui reprend le ton hymnique : te flagrantis / tu frigus ; ils s’opposent d’hémistiche à hémistiche ; ils présentent des similitudes sonores, et ils sont suivis, chacun, d’un adjectif en forte opposition : atrox / amabile. D’autre part, frigus prolonge directement gelidos du v. 6 ; et flagrantis, qui inclut la brûlure d’amour et le feu de la guerre, pourrait résumer tout ce qui a été dit du chevreau que l’on va sacrifier : sa vie amoureuse ardente et combative (voir l’hendiadys uenerem et proelia), et son sang rouge (rubro sanguine). Enfin, l’atrox hora relie une idée de destruction (atrox) à une idée de temps (hora), que l’on peut rapprocher de " l’heure " impitoyable du sacrifice, au moment où le poème a basculé de la circonstance à la généralité, du temps ponctuel au temps répété et indéterminé, d’une vision dynamique et circonstanciée à une vision arrêtée et paisible.

• Cette strophe inclut également une présence animale, mais il ne s’agit plus ici d’une bête unique réservée pour un sacrifice précis qui aura lieu " demain " (cras) ; il s’agit d’un troupeau collectif qui vient s'abreuver à la fraîcheur de la source. De plus, au fringant et jeune chevreau qui sera sacrifié répondent des taureaux fatigués et dispersés, dont les adjectifs fessis et uago, mis en évidence en tête et à la fin des vers 11 et 12, soulignent toute la lassitude.

• Cette troisième strophe oppose le temps présent de l'indéterminé au futur des deux premières strophes, qui décrivait un moment précis du temps, souligné par l'adverbe de tous les dangers, cras.

 

On pourrait dégager un sens de ce réseau d'oppositions entre les strophes II et III. La source est un double lieu : le lieu divin où s'achève la vie d'un jeune chevreau, qui n'a pas eu le temps d'en connaître les tourments ni les combats, et l'espace central où s'abreuvent ceux qui sont fatigués de la vie et qui s'y rassemblent pour se protéger de ses chaleurs et de sa dispersion : uagus suppose que la source est un centre, un milieu qui rassemble. Sans doute derrière un voile, mais bien présente quand même, c'est l'idée de la mort et de la protection contre le temps qui passe qui traverse ici le poème. Une double impuissance se manifeste alors : en tête du vers 6 et en tête du vers 10, pour lui répondre : frustra/ nescit tangere : la jeunesse du chevreau est inutile, puisqu'il va être sacrifié ; en revanche, l'impitoyable chaleur de la saison ne peut rien contre la fraîcheur de la source. De la même façon que les combats de la vie n'atteindront plus le jeune bouc, ainsi la chaleur de la Canicule ne peut atteindre l'espace clos de la source.

L'attitude du poète envers le sacrifice du jeune bouc en devient ambiguë : sans doute, Horace s'apitoie-t-il sur cette mort prématurée, mais, en même temps, elle préserve le jeune animal de l'agitation et des combats de la vie, y compris ceux de l'amour, comme la source assure une protection contre les rigueurs de la chaleur et un repos pour les animaux fatigués. Le frigus amabile de la source pourrait même devenir un substitut à l'amour passionné et à ses luttes : les passions amoureuses, inclues dans le binôme et uenerem et proelia et reprises symboliquement dans l’ " impitoyable chaleur " de l’été, finissent par détruire (atrox) et épuiser (fessis) leurs victimes ; la fraîcheur de la source leur offre une forme plus paisble d’amour, ce que traduit la rencontre des deux adjectifs amabile/ fessis.

Du particulier au général, la source devient un lieu symbolique qui protège contre les fatigues du temps et de l’amour, où même la mort n'est pas aussi douloureuse qu'elle n'y paraît, car elle met un terme aux passions de la vie. Le rapport à l'éternité en devient d'autant plus aisé, et c'est tout le sens de la dernière strophe.

 

Strophe IV

Cette quatrième strophe complète la description concrète et visuelle de la source, commencée au premier vers de la première strophe :

• symétriquement à l'évocation de l'eau claire de la source dès le v. 1, il faut attendre cette dernière strophe pour avoir une vision plus précise de la source et de son environnement : l'yeuse, les rochers, l'eau qui s'écoule ;

• on retrouve l'emploi de la deuxième personne du singulier de l'indicatif futur : mais le sens du futur est différent dans la quatrième strophe : il n'est plus limité par cras ; c'est un futur qui doit garantir un état sans limite dans le temps, une sorte d'éternité ;

• les verbes principaux des deux strophes ont un sens passif : donaberis / fies. La source elle-même n'est rien ; elle ne devient quelque chose que par la reconnaissance qui est faite de ses qualités : le sacrifice en l'honneur de la clarté de son eau ; la parole du poète qui la chante et dit ses eaux babillardes.

 

Cette quatrième strophe achève la composition circulaire de l’ode : commencé au v. 1 par un vocatif et dans la transparence de la source, le poème se termine dans la légèreté de l'eau et un adj. possessif de la deuxième personne. On revient donc au début, mais, entre les deux gros plans, il y a tout l'espace du poème qui a donné un sens à la source. Me dicente, qui traduit le surgissement du poète dans son œuvre, est, en ce sens, une des clés du poème. Dès le début de l’ode, l’emploi de la deuxième personne suppose une présence, au moins implicite, d’un " je " ; elle apparaît ici explicitement, dans le seul ablatif absolu du poème. La parole du poète donne à la source sa célébrité et son éternité parmi toutes les fontaines célèbres de l'antiquité (Hippocrène, Aréthuse, Aganippe, Egeria, etc.), et, en même temps, son sens symbolique. La source acquiert son éternité grâce à l'art du poète, et, grâce à lui, nous continuons de la célébrer aujourd’hui. Parallèlement à me dicente, il faut évidemment relever l'adjectif pittoresque et expressif loquaces appliqué aux eaux de la source : paroles de l'eau et paroles du poète se confondent pour éterniser cette source et la rendre signifiante ; seul le poète est capable de dire que les eaux de la source sont loquaces, qu’elles peuvent parler, sans doute, métaphoriquement, mais surtout symboliquement ; il faut une parole artistique pour dire la beauté, l'éternité et surtout le sens des choses, sans quoi elles ne sont que passagères et insignifiantes.

 

Conclusion

 

Résumons les réseaux d'opposition de ce poème. Les strophes I et IV se répondent dans le détail de la vision de la source. La pureté de son eau lui a mérité des offrandes et un sacrifice ; le murmure de son cours lui a mérité la parole du poète qui, par ailleurs, lui donne son sens. Dans le même temps, le même futur à la deuxième personne du singulier apparaît, mais en élargissant sa portée, de demain vers l'éternité. En accord avec le ton général de ce poème hymnique, le caractère divin de cette source est fortement souligné et contribue à lui assurer une éternité que lui garantissent aussi la parole et l'art du poète. Unies par la syntaxe et l'idée ponctuelle d'une offrande qui doit se dérouler, les strophes I et II s'opposent par les couleurs : transparence et opacité rouge du sang. Cette opposition prend son sens au centre du poème dans la conjonction des strophes II et III, où l'on s'aperçoit que le rapport anecdotique et ponctuel entre la source et l'offrande est le symbole d'un rapport plus large entre la source et le temps : le présent intemporel succède au futur, la description sort de l'anecdote, le paysage s’élargit. Unies par cette idée d'éternité, la strophe III et la strophe IV s'opposent par un retour au futur et à l'espace étroit de la source. La dernière strophe réunit également le futur et le présent, comme dans la strophe II, mais avec une différence fondamentale qui marque bien le changement dans la perception du temps : dans la strophe II, le futur inficiet anihile le présent destinat : frustra s'interpose pour anéantir la jeunesse du chevreau dans la mort ; dans la dernière strophe, le futur (fies) et le présent de l'intemporel (desiliunt) s'accommodent parfaitement dans une vision d'éternité : les eaux de la source s'arrêteront d’autant moins de couler et de babiller que le poète les fera chanter dans son poème.

Le plan de l’ode reste un plan " circulaire ", mais qui ne quitte à aucun instant son objet principal : la source, qui reste au milieu de l’ " objectif ". Les effets sont ceux d’un zoom, qui varie les plans, rapprochés ou éloignés, de l’image, mais l’image contient toujours la source en son centre : la présence de la deuxième personne est insistante (verbes et adjectifs-pronoms) ; le centre du poème est au passage de gregis / te, qui prépare l’élargissement du chevreau vers le troupeau, de l’anecdote vers sa signification, de la vision concrète de la source à son sens symbolique, l’une et l’autre contenus dans le pronom te. Mais quand le poète revient à la vision concrète, dans la dernière strophe, la source n’est plus seulement le lieu anecdotique du début de l’ode ; elle est devenue un lieu signifiant et célèbre, car ses eaux ont désormais quelque chose à dire, grâce à la parole du poète qui les a fait parler.

Chantée dans un poème hymnique, la source de Bandusie apparaît bien comme un de ces nombreux endroits clos, privilégiés, isolés que se plaît à chanter Horace tout au long de son œuvre lyrique et qui protègent l'homme de la fuite du temps, lui assurent la paix et la tranquillité loin des vicissitudes de l’histoire qui passe : en ce sens, elle est comme la chambre de Thaliarque, les scènes de banquet, l'ombre d'un jardin, le charme du domaine sabin où Horace recueille Tyndaris contre les violences de son mari jaloux (I, 17), le coin d’une rue ou d’une place, tous endroits où le temps s'arrête. Une fois de plus, le carpe diem horatien trouve ici tout son sens. Loin d'être un engagement à profiter violemment de l'instant, il est un moyen d'atteindre le bonheur en supprimant le temps. Comme le dit un critique récent de cette ode, " ce milieu clos fait du présent une halte où s’attarde l’éternel " ; comme le dit également un bon connaisseur d'Horace, A. Traina, Horace essaie d'échapper au temps en sublimant certains espaces. Mais, en même temps, ces espaces ne sont rien s'ils ne sont pas célébrés par le poète. Sans l'intervention du poète (me dicente), les eaux de cette source ne pourraient rester qu'anecdotiques et insignifiantes, au sens propre du mot : elles n'auraient aucun sens. On touche ici à un autre point important de l'art d'Horace. Contrairement à ce qu'ont dit de nombreux critiques, Horace n'est pas un peintre de la nature : il ne décrit jamais la nature pour elle-même ; il n'aime pas la nature sauvage, vierge, non domestiquée par l'homme ; Horace n'a rien d'un romantique, ni d’un " écologiste ". Il n'envisage jamais la nature pour elle-même, mais en fonction de l'humain, en tant que symbole des états de l’âme humaine. Me dicente : il faut l'intervention de l'homme et de l'art poétique pour que la nature collabore au bonheur de l'homme. Ce qui intéresse le poète, c'est moins la nature en tant que telle, la source en tant que telle, que le surgissement de cette source dans l’art poétique et dans un univers de signification, presque au sens symboliste ou baudelairien : " La Nature est un temple où de vivants piliers/ Laissent parfois sortir de confuses paroles ;/ L’homme y passe à travers des forêts de symboles/ qui l’observent avec des regards familiers… ". Sans l'homme, la nature n'est rien, elle n’a aucun intérêt ; seul le poète peut lui accorder une valeur dans la recherche du bonheur et du sens.

 

Responsable académique : Paul-Augustin Deproost
Analyse :
Jean Schumacher
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Dernière mise à jour : 15 décembre 2005