Projet HODOI ELEKTRONIKAI

Présentations d'auteurs : Polybe de Mégalopolis (Arcadie)


 

Jean SIRINELLI, Les enfants d'Alexandre
La littérature et la pensée grecques (334 av. J.-Ch. - 519 ap. J.-Ch.)
Paris, Fayard, 1993, pp. 154-164

 

POLYBE, ROME ET L'HISTOIRE UNIVERSELLE.

Aucun auteur sans doute ne nous permet de mesurer les transformations politiques en cours mieux que Polybe qui en fut le spectateur privilégié, conscient et attentif.

Il est né dans une famille de notables entre 210 et 202, et plus vraisemblablement en 208, à Mégalopolis en Arcadie. C'est une petite ville qui n'a pas de forte tradition culturelle et qui n'est pas non plus spécialement ouverte aux grands courants du siècle. Nous ne savons pas quelle fut son éducation, mais si l'on en juge par ce qui transparaît dans son oeuvre, il a fréquenté, sans excès, les philosophes, tout au moins Platon, Aristote, mais aussi Démétrios de Phalère. Pour les stoïciens la querelle n'est pas tranchée. En tout cas sa culture est surtout pratique : celle qui convient à un futur responsable politique et militaire, en somme ce que nous appellerions les sciences sociales et humaines. Son univers n'est pas ouvert sur le monde. La démocratie achéenne est celle de propriétaires préoccupés d'ordre social et d'indépendance nationale, les deux choses étant en somme liées.

Les problèmes brûlants qui se posent à la famille du jeune notable sont avant tout la défense des intérêts de la confédération achéenne, les ambitions de la Macédoine, les intrigues des Étoliens, les visées de Sparte. En 196, Flamininus, vainqueur de Philippe V, proclame à Corinthe la liberté des cités grecques et les troupes romaines se retirent. Entre ceux des Achéens qui veulent agir comme si Rome n'existait pas et ceux qui veulent rester inféodés à Rome, la famille de Polybe avec Philopoemen, héros de l'indépendance achéenne, appuie une voie moyenne, une politique propre sans hostilité envers Rome. En conséquence, pendant la guerre entre Persée, roi de Macédoine, et les Romains (172), les modérés essaient de prolonger leur neutralité, ce qui les rend suspects aux Romains : après la défaite macédonienne, Polybe avec d'autres otages est déporté en Italie (167).

Son exil durera dix-sept ans; mais en réalité, il se déroule à Rome où, fréquentant les grandes maisons et notamment celle de Paul-Émile, vainqueur de Persée, Polybe est introduit dans le « cercle des Scipions » et se lie d'amitié avec le jeune Scipion Émilien. Il décide de consacrer sa réflexion à l'extraordinaire réussite du peuple qu'il vient de découvrir et rassemble la documentation nécessaire à la rédaction d'une histoire qui occupera sa vie. En 150 il est autorisé à retourner en Grèce après avoir suivi Scipion à l'armée d'Espagne (151-150). Il le rejoint à nouveau devant Carthage en 147 et assiste à la prise de la ville. En 146, il revient dans un Péloponnèse qui a souffert de la guerre et de la répression (prise de Corinthe par Mummius). A la demande des Romains il exerce une mission de conciliation.

Il passe les vingt dernières années de sa vie à travailler à sa grande oeuvre, avec selon toute vraisemblance les intermèdes d'un voyage en Égypte et en Orient, et peut-être à Numance où il aurait rejoint Scipion Emilien en 133. Il meurt à quatre-vingt-deux ans, d'une chute de cheval si l'on en croit la tradition.

Nous savons par lui-même (X, 21, 5) qu'il avait composé une Vie de Philopoemen, peut-être pour l'édification du jeune Scipion Émilien. Si cette hypothèse était exacte, elle jetterait un jour particulier sur l'identité des valeurs grecques et romaines dès cette époque. Polybe a aussi écrit un Traité de tactique (IX, 20, 4). Cicéron (ad fam., V, 12,2) lui attribue une relation de la Guerre de Numance à laquelle il aurait donc assisté. Quant à l'opuscule qui lui est prêté, Si l'équateur est habité, on ne sait si c'est une oeuvre distincte ou une digression, aujourd'hui perdue, de sa grande histoire. Ces travaux montrent la diversité des activités de Polybe. Ils montrent aussi que son intérêt se porte essentiellement sur ce que nous appellerions les sciences politiques et humaines.

Mais son oeuvre essentielle est son Histoire. Il en définit ainsi l'objet : «Qui pourrait être assez borné ou assez futile pour ne pas désirer savoir par quels moyens et grâce à quel régime politique les Romains ont réussi en moins de cinquante-trois ans (220-167) à établir leur domination sur tout le monde habité?»

Avec son souci aigu de précision il désigne son « arché », le point de départ de son ouvrage, c'est-à-dire l'année 220 où les Romains se portent pour la première fois au contact direct des Macédoniens et des Grecs, et corrélativement il fixe le terme de la conquête de la Macédoine et de la Grèce à Pydna (167). C'est à coup sûr ainsi que lui apparut d'abord, durant son séjour à Rome au lendemain de Pydna, l'unité profonde d'une série d'événements qui, par secousses, poussèrent à ce résultat. A la réflexion il s'aperçut qu'il y avait une sorte de préambule à cette conquête, c'était la constitution de la force armée et navale romaine qui ne pouvait être expliquée que par le récit de la première guerre punique et de ses suites; c'est l'objet des deux livres de préambule qui couvrent la période de 264 à 220.

D'autre part, durant le temps même où il travaillait à son histoire, il se révélait que Pydna n'avait clôturé qu'une phase de la conquête et que celle-ci avait continué tant du côté de Carthage que du côté de la Grèce et avait abouti aux événements de 146. C'est alors la période qui va de 167 à 146 qu'il relatait dans les livres XXX à XL composés après 146.

Au total par conséquent son Histoire couvre en réalité la période qui va de 264 à 146, ainsi distribuée : les livres I et II pour les années 264 à 200, III à XXIX pour les années 220 à 167 et XXX à XL pour les années 167 à 146.

[Des 40 livres, seulement les 5 premiers livres sont conservés intégralement]

La méthode d'exposition se modifie dans le cours de l'ouvrage. Les deux premiers livres qui constituent un préambule suivent certes un ordre chronologique par grandes masses. Le livre I retrace la première guerre punique et la révolte des mercenaires, le livre II les entreprises parallèles des Carthaginois et des Romains en Espagne, des Romains en Illyrie et de Cléomène en Achaïe (237-221). Les livres III à v sont consacrés à une olympiade décisive car les fils de l'histoire contemporaine s'y nouent (220-216); ils font le point d'une situation qui affecte la totalité de l'Oikouméné et les événements y sont relatés par ensembles cohérents. A partir du livre VII chaque livre embrasse une période qui peut varier de un à quatre ans selon l'abondance des événements mais le procédé reste le même : pour chaque année l'auteur expose les faits en parcourant successivement l'Italie, l'Espagne et l'Afrique, puis la Grèce, l'Asie et l'Égypte.

Cependant, au-delà du caractère répétitif et comme mécanique du procédé, Polybe arrive à regrouper ou à lier des événements qui ressortissaient à un même développement historique et à souligner les enchaînements significatifs. L'auteur intervient au besoin par ses réflexions propres pour nous guider. En dehors des digressions massives, l'ouvrage est parsemé de considérations qui forment un réseau inégal mais dans l'ensemble assez éclairant. Il faut en retenir que l'esprit de logique qui anime Polybe et qui se révèle parfois très systématique se nuance d'un certain pragmatisme et s'adapte à son objet. On n'observe pas de la même manière les événements déjà anciens qui ont pris leur forme définitive et les événements d'une histoire complexe en train de se faire ou de se transformer.

La brutalité même avec laquelle Polybe nous annonce son sujet et proclame son « caractère extraordinaire » doit nous retenir. C'est à lui-même qu'il songe, et à la révélation que cet événement historique a constituée pour lui, quand il lance comme une sorte de défi. «Qui est assez borné et futile pour ne pas vouloir apprendre comment et pourquoi les Romains ont conquis si vite le monde presque entier? Qui en revanche est assez fasciné par un autre spectacle ou un autre savoir pour ne pas considérer cette expérience comme la plus profitable? » Pour lui sa conviction est assise : « C'est un événement sans précédent. » Il est à peine besoin de revenir sur cette découverte.

Après la défaite de la Macédoine en 167, une telle prise de conscience était assez aisée pour un observateur déjà habitué par quelques générations d'histoire à la succession des empires depuis la thalassocratie crétoise; et que les Romains succédent aux Macédoniens, comme les Macédoniens aux Perses, n'avait pas de quoi surprendre. Que cette prise de conscience soit encore facilitée par un séjour à Rome au sein d'une famille à la fois politiquement importante et cultivée, c'est assez clair. Après avoir vécu sur le terrain ces événements et en avoir pâti, pouvoir les vivre en quelque sorte de l'autre côté de la scène, du dedans pour ainsi dire, au contact d'ennemis devenus amis, qui probablement agitaient ces problèmes, c'est une expérience unique dont on comprend qu'elle suscite ou tout au moins stimule une vocation d'historien.

On songe à Thucydide écrivant l'histoire d'une guerre dont il était exclu. Polybe écrit l'histoire d'un affrontement dont il vient de comprendre que les cités grecques ne sont qu'un enjeu subalterne. Le drame devient objet de curiosité et d'enquête et la victime l'observateur. En un sens son histoire, c'est sa victoire à lui. C'est pourquoi il la poursuivra si obstinément et avec tant de passion et qu'il retrouvera de lui-même les routes de la connaissance, celles qui permettent, vaincu ou vainqueur, de dominer l'événement. La tradition grecque lui offrait des précédents : elle avait mis au jour successivement le secret de la faiblesse perse et de la victoire des Hellènes, les mécanismes implacables de l'impérialisme démocratique athénien, les influences de la terre et du climat sur le caractère et, dirions-nous, le génie des peuples. C'est pourquoi au coeur de son entreprise d'historien, il y a une ambition un peu différente : celle d'un homme de science politique. Un seul livre, le livre V, lui est en apparence consacré. En réalité elle anime l'ouvrage entier.

La découverte du secret des Romains illumine toutes les explications de détail : il réside dans leurs institutions. Isocrate, Platon et Aristote avaient chacun à sa manière préparé le terrain et fait comprendre que la constitution et l'âme d'un peuple ne faisaient qu'un. Polybe rassemble dans son analyse toutes leurs explications. C'est pourquoi, plutôt que le mot constitution, mieux vaut employer celui d'institutions qui les résume toutes. Rome est victorieuse parce que ses vertus morales (discipline, énergie, intégrité, continuité de vues), ses conceptions religieuses soutiennent mieux son action, parce que son organisation et ses méthodes militaires sont de meilleure qualité, mais surtout parce que sa constitution mixte combine les avantages de la monarchie (les consuls), de l'aristocratie (le Sénat) et de la démocratie (les juridictions). Mais Polybe a beau invoquer Platon et faire allusion à Aristote; ce qui se passe a peu de rapport avec la tradition platonicienne des définitions a priori. La constitution romaine n'est pas l'application d'une démarche intellectuelle préalable mais le fruit d'une série d'expériences pratiques : « Si les Romains ont réalisé la même perfection [que Lycurgue] dans le gouvernement, ce n'est pas par la voie du raisonnement qu'ils y sont arrivés. Tirant chaque fois la leçon de leurs mésaventures de manière à choisir le meilleur parti, ils ont abouti au même résultat que Lycurgue» (VI, 10). Le réalisme se retrouve dans tous les détails de leur civilisation. De la science politique, Polybe passe volontiers à l'ethnographie pour nous montrer que la supériorité romaine se manifeste dans les plus matérielles des pratiques. Ainsi le pieu de leurs fortifications est supérieur au pieu macédonien car il est mieux taillé, plus facile à transporter et plus difficile à arracher (XVIII, 1, 18). C'est donc dans un empirisme réfléchi que réside la supériorité romaine dans tous les domaines.

Cette découverte du génie romain ne sera pas sans effet sur la méthode même que Polybe applique à l'histoire. On dirait que l'observateur a subi l'influence de l'objet de son attention. En effet, toujours à partir de Platon, il médite sur la fonction de l'historien. «Platon dit que les sociétés humaines ne seront saines que lorsque les philosophes seront rois ou les rois philosophes. Et moi je serais tenté de dire que l'histoire n'ira bien que lorsque les hommes d'État entreprendront de l'écrire, non pas comme une occupation accessoire, mais avec l'idée qu'il s'agit de la plus belle et de la plus nécessaire des tâches et en lui consacrant le temps voulu au cours de leur vie [?] ou lorsque les hommes qui se destinent à cette tâche songeront que la formation acquise dans l'action politique est pour cela indispensable » (XII, 28, trad. Roussel).

Là encore Polybe part de Platon mais pour de tout autres conclusions : c'est l'expérience active de la politique, sa pratique qui permettent de comprendre l'histoire. Il condamne, en fait, l'histoire écrite par des intellectuels sans distinguer s'il s'agit d'une historiographie romancée ou rigoureuse. Le divorce va plus loin qu'il semble, car tout le monde, depuis Hérodote au moins, acceptait l'idée que l'histoire servait à la formation des hommes politiques : Polybe ne le méconnaît pas (I, 1, 2) mais il ne le fait que par ricochet. Le plus important pour lui c'est d'affirmer l'inverse, c'est-à-dire que la pratique politique est nécessaire à la formation de l'historien. Le premier visé est évidemment le malheureux Timée mais, derrière lui, c'est peut-être une tradition plus généralement athénienne qui est critiquée comme intellectualiste et mal informée. En tout cas on doit noter le rapport qui existe entre le caractère que Polybe prête aux Romains et le caractère qu'il veut donner à l'histoire. L'un et l'autre sont empreints de réalisme et d'empirisme.

Il était naturel que l'on établisse un lien entre ce pragmatisme résolu et l' «histoire pragmatique» à laquelle il entend se consacrer. On a fait justice de cette confusion : par histoire pragmatique Polybe entend l'histoire politique (et militaire), «celle où se trouvent rapportées les actions des nations, des cités et des chefs d'État» par opposition au genre généalogique, ou à l'histoire qui traite des migrations, de la fondation des villes et des liens de parenté entre les peuples.

Cette «histoire pragmatique» est aussi ce que nous appellerions l'histoire moderne et contemporaine par opposition à une histoire totalement ou partiellement légendaire. Polybe à sa manière, qui est assez brutale, éclaire un problème latent : l'historiographie moderne, qui porte son attention sur les événements récents ou contemporains, est d'une autre sorte que cette remontée dans le passé lointain des traditions et elle est plus directement liée à l'analyse politique. Cette distinction ne sera pas toujours reprise explicitement, mais elle dominera dans les faits l'historiographie.

Mais de l'histoire ainsi conçue, toute nourrie d'expérience, il se fait une idée rigoureuse qu'il développe dans des digressions si complaisantes que l'on pourrait, en les réunissant, en tirer un petit traité. Pour l'essentiel ce sont des refus qu'il exprime et qui correspondent à des polémiques avec des historiens de renom : refus d'abord d'une histoire « littéraire » parée des ornements des déclamations (XII,25 K-26), des tableaux de nature théâtrale (II, 46) ou des récits brillants (XVI, 14, 5-10); un historien, même patriote, doit dire la vérité : «En quoi sinon, dit-il noblement, différerions-nous des auteurs qui écrivent pour gagner leur vie?» La contrepartie de ces refus, c'est qu'il prône une histoire véritablement fondée sur des documents, des témoignages, en somme des preuves (XVI, 15, 8) qui exigent de l'auteur non pas seulement la recherche de ces garanties mais aussi des connaissances assurées dans ce que nous appellerions les sciences humaines. Là encore Timée est pour lui l'exemple à ne pas suivre. Par son insistance sur ces questions Polybe, à défaut d'être un des pères de l'histoire, se montre l'un des fondateurs de la méthode historique.

Il est tout naturellement porté vers ces problèmes de méthode. Son souci de réalisme va curieusement de pair avec son besoin de préciser les instruments logiques dont il se sert. Sa distinction entre le début, la cause et le prétexte est limpide (III, 1). Il n'est malheureusement pas toujours fidèle à sa propre leçon. De la même manière il préconise une histoire démonstrative (apodictique, II, 37, 3), c'est-à-dire qui s'appuiera non seulement sur des documents mais sur une argumentation; et l'exposé qu'il fait des problèmes relatifs au Pont-Euxin serait une parfaite illustration de cette combinaison de faits et de raisonnements.

En ce sens l'histoire de Polybe constitue une assez remarquable réussite promise à une importante postérité où l'ensemble des données de la géographie physique et humaine et de l'histoire est mis à contribution pour l'explication des faits.

A coup sûr il contribue à un certain désenclavement de l'histoire politique. Cette passion de la logique le conduit même à des impasses. En effet, il expose au livre VI une théorie de l'anacyclosis de caractère très platonicien sur la succession des constitutions qui, en réalité, ne lui servira plus au-delà de ce cas très spécifique. C'est sans doute la marque particulière de Polybe que cette oscillation entre l'esprit de système et le pragmatisme.

Dans cet état d'esprit, il ne faut donc pas s'étonner qu'il ait été amené à user d'une manière assez personnelle des instruments devenus traditionnels pour l'historien, et particulièrement du discours. Celui-ci était à la fois la parure du genre et le moyen conventionnel d'exposer une situation. Thucydide en particulier en avait assez largement usé pour définir une conjoncture ou le programme d'une entreprise. Polybe reste fidèle au procédé mais le réintègre assez strictement dans l'histoire en l'utilisant plutôt pour exprimer le caractère d'un personnage ou les caractéristiques d'une situation. En outre le discours devient à son tour un événement producteur d'autres événements. Quoi qu'il en soit, bien plus que chez Thucydide, le discours est lié à la psychologie des personnages, qui intéresse spécialement Polybe. On sent qu'Aristote et son école ainsi que le genre biographique ont formé le public à ces considérations et que Polybe, en pragmatique, a appris de quel poids pesait la personnalité d'un chef. Plus encore que chez Xénophon, initiateur du genre, la responsabilité individuelle prend toute sa force et les ressorts sont mis en évidence de manière assez systématique.

Mais au-delà de ces velléités et de ces perfectionnements Polybe s'est bien gardé de formuler une conception d'ensemble de l'histoire et une théorie de ses mécanismes principaux. C'est particulièrement sensible à propos du problème qui se posait aux historiens de l'époque et qu'il n'a évoqué que pour l'éluder : celui de la Fortune et de son rôle. Il cite avec éloge Démétrios de Phalère, le principal théoricien du problème, mais c'est pour illustrer la mutabilité de cette puissance : «La Fortune qui se tient libre de tout engagement vis-à-vis de nous... a voulu aujourd'hui encore, à ce que je crois, faire savoir à tous les hommes qu'en livrant aux Macédoniens les richesses des Perses, elle ne leur en a, elle aussi, concédé la jouissance que jusqu'au jour où il lui plairait d'en user autrement avec eux» (XXIX, 21). Et Polybe, approuvant chaleureusement Démétrios, montre à l'évidence que pour lui la Fortune n'est que l'expression (ou la cause) de l'instabilité en histoire. Mais ailleurs, s'agissant il est vrai des Romains, il déclare que «ce n'est ni la Fortune comme le croient quelques Grecs, ni même le hasard, mais une cause bien naturelle... qui a conduit les Romains... non seulement à rechercher l'empire... mais aussi à réaliser le dessein» (I, 63, 9). En fait il est probablement vain de chercher à justifier les différents propos de Polybe par un cheminement rationnel. Dans cette époque de séismes politiques il sait que nul ne peut prévoir avec certitude l'avenir (c'est le règne du hasard), mais que les entreprises humaines, quand elles réussissent, sont le fruit des qualités propres à un peuple et de ses efforts continus. En dehors de ces convictions qu'il ne croit pas nécessaire d'accorder entre elles, il s'en tient à des constats partiels.

En revanche, ce qu'il considère et proclame comme sa principale contribution à l'historiographie, c'est la conception d'une histoire universelle. Il fait hommage de l'invention à Ephore, mais laisse entendre qu'il en est le premier véritable réalisateur, ce qui est assez largement vrai. L'entreprise d'Ephore n'intéressait à vrai dire qu'une universalité réduite au monde hellénique et, si Hérodote avait avant lui juxtaposé l'histoire de la Perse, de l'Égypte et du monde grec, c'était plutôt en anthropologue pour nous présenter les mondes méditerranéens avant d'en retracer classiquement le conflit. La démarche de Polybe est fort différente; encore faut-il s'apercevoir qu'il ne s'agit pas pour lui de plaquer une notion a priori sur la réalité. Avant que l'histoire-science ne prétende à l'universalité de son regard, c'est la matière historique qui devient universelle, comprenons solidaire. Il le dit assez pompeusement dans sa préface : «La particularité de notre ouvrage et le caractère prodigieux de la présente conjoncture consistent en ceci que, à l'instar de la Fortune qui a fait pencher presque tous les événements du monde habité d'un seul côté et a contraint toute chose à s'incliner vers un seul et même but, de même on doit se servir de l'histoire pour rassembler sous une perspective unique à l'intention des lecteurs l'intervention par laquelle la Fortune a réalisé l'ensemble des événements» (I, 4, 1). En somme faisons une histoire (historia) universelle pour retracer une histoire (pragmata) universelle depuis la conquête romaine. Et il a de fort brillantes images à la Michelet pour montrer que, si l'historien veut retracer la réalité dans sa vérité vivante, il doit éviter les monographies et respecter l'universalité du réel qui est faite de l'entrelacement de toutes choses entre elles (I, 4, 11). Là encore, de l'examen d'une situation nouvelle, Polybe conclut à la nécessité d'une méthode et d'un regard nouveaux et l'on retrouve le même alliage d'empirisme et d'esprit de système. Après lui un nouveau genre historique est défini qui, avec des variantes et différents degrés de réussite, ne sera plus déserté.

Une des conséquences immédiates (à moins que ce ne soit une des motivations discrètes) de cette prise de position est qu'elle va mettre Polybe à l'aise dans une situation qui risquait d'offenser chez lui divers patriotismes. En effet elle lui permet de dépasser le point de vue particulariste d'un citoyen du Péloponnèse en adoptant l'idée que la Fortune a décidé d'une nouvelle donne et que l'Histoire (pragmata) déborde les cheminements particuliers. Il y aurait toute une étude à mener sur le patriotisme hellénique de Polybe. C'est un problème vivant pour lui mais qu'il tait généralement. Quelques rares confidences nous renseignent sur son propre état d'esprit. «A l'heure du danger un Grec se doit sans doute d'aider par tous les moyens ses compatriotes soit en se battant pour eux, soit en couvrant leurs fautes, soit en intervenant auprès des vainqueurs pour calmer leur colère. Et c'est bien là ce que j'ai fait à l'époque» (XXXVIII, 1-4). Il connaît les défauts de ses compatriotes, leur esprit de gloriole, leur attitude double (XXVII, 9-10; XXX, 29), leur égoïsme (XXXVI, 17), leur vénalité (XVIII, 34). On dirait qu'il a parfois pour ses compatriotes les yeux des Romains et qu'en revanche il regarde les Romains, du moins ceux qui ne sortent pas de leur rôle, comme dépositaires de valeurs que les Grecs ont élaborées ou tout au moins incluses dans leur culture. C'est pourquoi, il est à l'aise dans cette situation ambiguë. Son attitude préfigure l'état d'esprit qui sera assez répandu dans les siècles suivants, une sorte de compromis tacite selon lequel les Romains apportent le courage, la droiture et la force, vertus du pouvoir, tandis que la Grèce apporte la culture, l'intelligence et les valeurs d'un certain humanisme. L'idée qu'il se faisait de l'universalité de l'histoire et de l'entrelacement des données historiques lui permettait sans doute d'échapper à la pesée des particularismes et aux affres de leur conflit.

Au total l'originalité de Polybe est sans doute d'avoir vécu les bouleversements de son siècle avec une conscience aiguë des effets qu'ils produisaient sur la cité, la culture et les valeurs traditionnelles, et d'avoir tiré de cette expérience, avec une lucidité sans défaut, tout à la fois une vision des événements et une conception de la science historique qui allaient lui survivre. Il l'a fait d'une manière rugueuse, abordant l'exercice de la réflexion et de l'écriture sans l'appui que donnaient la gymnastique de la sophistique et la pratique de la rhétorique, comme un héros dorien, dédaigneux de ces artifices. Il s'est colleté avec ses idées, empruntant, pour les transcrire, à tous les langages qu'il connaissait, celui de la politique, de l'administration et des sciences de l'époque, celui même de ses vainqueurs. C'est le mouvement de sa pensée en formation qu'il faut suivre sans s'arrêter aux aspérités d'un raisonnement qui se cherche et aux formulations toujours insatisfaites. Polybe est une sorte d'«homme nouveau» de la littérature, un mélange de politicien provincial, d'officier d'état-major, d'enquêteur autodidacte qui peut rebuter mais que domine une volonté rarement égalée de comprendre «ta kath hemas», le monde qui l'entoure.

L'HISTOIRE GRECQUE APRÈS POLYBE

Par certains côtés Polybe est le dernier très grand historien de langue grecque. En même temps il est le premier témoin clairvoyant de l'ascension romaine. Son oeuvre a eu un profond retentissement. C'est à Polybe que se réfère, six siècles plus tard, l'historien païen de la décadence de l'Empire, Zosime, en présentant son ouvrage comme le pendant de celui qu'avait écrit l'ami des Scipions. C'est l'oeuvre de Polybe que prétendront poursuivre Posidonios et Strabon comme avait fait Xénophon continuant Thucydide. Et pourtant il ne fera pas école : son observatoire personnel avait été trop particulier, trop privilégié, pour que semblable occasion fût donnée à un autre.

En dehors de Polybe il y a peu de noms à citer entre Cynoscéphales et Actium. On dirait qu'Alexandrie, tout entière à la philosophie et à la philologie, s'est peu tournée vers l'Histoire. Tout au plus cite-t-on Agatharchidès de Cnide (IIe siècle) dont l'Histoire contemporaine et les oeuvres géographiques sont perdues et dont les fragments semblent pourtant très prometteurs. Pour le Ie siècle av. J.-C. on mentionne Timagène dont l'influence fut profonde sur l'historiographie romaine.


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Dernière mise à jour : 02/03/2006