[0] Vie de Romulus [1] (1) Le grand nom de Rome a été porté par la renommée dans le monde entier, mais d'où vient-il et pour quelle raison la ville l'a-t-elle reçu? Ce sont des points sur lesquels les historiens ne sont pas d'accord. Les uns disent que les Pélasges, après avoir parcouru la plus grande partie de la terre et dompté plusieurs nations, s'arrêtèrent au lieu où est aujourd'hui Rome; et que, pour marquer la force (romè) de leurs armes, ils donnèrent ce nom à la ville qu'ils y bâtirent. Suivant d'autres, quelques Troyens, qui s'échappèrent après la prise de leur ville, se jetèrent dans des vaisseaux qu'ils trouvèrent tout prêts, et, portés par les vents sur les côtes de l'Étrurie, ils débarquèrent près du fleuve Tibre. (2) Leurs femmes étant déjà fatiguées du voyage, et hors d'état de soutenir plus longtemps les incommodités de la mer, une d'entre elles, nommée Romè, aussi distinguée par sa prudence que par sa noblesse, leur conseilla de brûler les vaisseaux; ce qu'elles firent. Leurs maris en furent d'abord très irrités; mais ensuite, cédant à la nécessité, ils s'établirent près du mont Palatin. Bientôt ils s'y trouvèrent beaucoup mieux qu'ils ne l'avaient espéré voyant que le terrain étaient fertile, et que les voisins les traitaient avec douceur, ils rendirent de grands honneurs à Romè, et entre autres ils donnèrent son nom à la ville dont ils lui devaient la fondation. (3) De là vient, dit-on, la coutume encore en vigueur que les femmes embrassent sur la bouche leurs parents et leurs maris; car les Troyennes, après avoir brûlé les vaisseaux, donnèrent cette marque de tendresse à leurs époux en tâchant, par des supplications, de fléchir leur colère. [2] (1) D'autres prétendent que la ville doit son nom à Romè, fille d'Italus et de Leucaria. Suivant d'autres, cette Romè était fille de Télèphe, fils d'Hercule, et femme d'Énée, ou bien, selon une autre tradition, fille d'Ascagne, le fils d'Énée. D'autres encore prétendent que Rome eut pour fondateur Romanus, fils d'Ulysse et de Circé; ou bien Romus, fils d'Émathion, que Diomède avait envoyé de Troie; ou encore Romis, roi des Latins, qui l'aurait bâtie après avoir chassé du pays les Tyrrhéniens, qui avaient passé de Thessalie en Lydie, puis de Lydie en Italie. (2) Même ceux qui croient, avec bien plus de raison, que c'est Romulus qui donna son nom à la ville, même ceux-là ne s'accordent pas davantage sur l'origine de ce prince. Les uns le font fils d'Énée et de Dexithéa, fille de Phorbas. Ils disent que dans son enfance il fut apporté en Italie avec son frère Rémus; que le débordement du Tibre ayant englouti tous les autres bateaux, celui où se trouvaient les enfants, poussé doucement par les flots sur un endroit accueillant du rivage, fut sauvé contre toute espérance; ce qui fit donner à ce lieu le nom de Rome. (3) D'autres ont dit que Romè, fille de cette même Troyenne Dexithéa, épousa Latinus, fils de Télémaque, dont elle eut Romulus. Mais quelques auteurs font naître celui-ci du commerce secret d'Aimilia, fille d'Énée et de Lavinie, avec le dieu Mars. D'autres enfin donnent à Romulus une origine entièrement fabuleuse. (4) Tarchétius, disent-ils, roi des Albains, le plus injuste et le plus cruel des hommes, eut dans son palais une apparition divine il vit s'élever de son foyer une figure qui y resta plusieurs jours. Il y avait alors en Tyrrhénie un oracle de Téthys, que Tarchétius envoya consulter, et qui ordonna qu'on fît approcher de cette figure une jeune fille, qu'il en naîtrait un fils qui deviendrait très célèbre, et qui par son courage, sa fortune et sa force (romè), surpasserait tous les hommes de son temps. (5) Tarchétius fit part à une de ses filles de la réponse de l'oracle, et lui ordonna de l'accomplir. Elle le refusa, et envoya à sa place une de ses suivantes. Tarchétius, l'ayant su, en fut si irrité qu'il commanda qu'on les prît toutes deux et qu'on les fît mourir. Mais Vesta lui apparut en songe, et lui défendit de leur ôter la vie. Il leur donna donc une toile à faire dans la prison, et leur promit de les marier quand elle serait achevée. (6) Elles y travaillaient toute la journée, et pendant la nuit d'autres femmes venaient, par ordre de Tarchétius, défaire leur ouvrage. Cependant la suivante accoucha de deux jumeaux, que le roi remit à un certain Tératius, pour qu'il les fît périr. (7) Cet homme les exposa sur le bord du fleuve, où une louve vint les allaiter, et où des oiseaux de toute sorte leur apportaient de la nourriture, et la leur donnaient par petites bouchées. Un bouvier qui s'en aperçut, frappé d'abord d'étonnement, osa cependant s'approcher, et emporta les enfants. (8) Ainsi sauvés, dès qu'ils furent assez grands, ils allèrent attaquer Tarchétius, et le défirent. Tel est le récit d'un certain Promathion, dans son Histoire d'Italie. [3] (1) Mais la tradition la plus vraisemblable et la plus généralement attestée, c'est celle dont Dioclès de Péparéthos a le premier publié l'essentiel parmi les Grecs et que Fabius Pictor suit le plus souvent. Quoiqu'il y ait même sur ce récit des variantes, je vais le rapporter sommairement. (2) La succession des rois d'Albe issus d'Énée passa de père en fils aux deux frères Numitor et Amulius. Celui-ci, dans le partage qu'il en fit, mit d'un côté la royauté, et de l'autre l'or et l'argent, avec les richesses qu'on avait rapportées de Troie. Numitor choisit la royauté; (3) et Amulius, devenu par les trésors qu'il avait, plus puissant que son frère, lui enleva facilement la couronne. Mais craignant que la fille de Numitor n'eût un jour des enfants, il la fit prêtresse de Vesta, pour qu'elle restât toute sa vie vierge et sans mari. Les uns l'appellent Ilia, d'autres Rhéa, d'autres encore Silvia. (4) Peu après, on s'aperçut qu'elle était enceinte, contrairement à la loi imposée aux Vestales. Elle aurait été condamnée au dernier supplice, si Antho, fille du roi, n'eût obtenu sa grâce. Amulius la fit enfermer dans une étroite prison, où personne n'avait la liberté de la voir. Elle mit au monde deux jumeaux d'une taille et d'une beauté singulières. (5) Amulius, encore plus alarmé, chargea un de ses domestiques de les noyer. Il s'appelait, dit-on, Faustulus; selon d'autres, Faustulus est le nom de celui qui les recueillit. Le domestique d'Amulius, les ayant mis dans un berceau, descendit vers le Tibre pour les y jeter; mais ce fleuve était si gonflé et si rapide, que, n'osant approcher du courant, il les déposa près du rivage, et se retira. (6) L'eau qui croissait toujours éleva doucement le berceau, et le porta sur un terrain mou et uni qu'on appelle aujourd'hui Cermalus, et qui se nommait autrefois Germanus, apparemment parce que les Latins donnent aux frères le nom de "germains". [4] (1) Il y avait près de là un figuier sauvage, qu'on nommait Ruminal, soit, comme le croient la plupart des auteurs, à cause de Romulus, soit parce que les troupeaux qui ruminent allaient au milieu du jour se reposer sous son ombre; ou plutôt parce que les nouveau-nés y furent allaités; car les anciens Latins appelaient la mamelle "ruma"; et aujourd'hui encore ils donnent le nom de Rumina à une déesse qui préside, dit-on, à la nourriture des enfants on lui sacrifie sans vin et l'on répand du lait sur les victimes. (2) On raconte que ces enfants, déposés ainsi par terre, furent allaités par une louve, et qu'un pivert venait partager avec elle le soin de les nourrir et de les garder. Ces deux animaux passent pour être consacrés à Mars; et les Latins honorent singulièrement le pivert. On ajouta donc aisément foi au témoignage de la mère qui disait les avoir eus du dieu Mars. (3) On dit cependant aussi qu'elle fut victime d'une supercherie d'Amulius, qui, lui apparaissant tout armé, l'enleva et lui ravit sa virginité. D'autres veulent aussi qu'une ambiguïté sur le nom de leur nourrice ait été l'occasion de cette fable. (4) Les Latins donnent en effet le nom de louves aux femelles des loups et aux prostituées. Telle était la femme de Faustulus, qui avait élevé chez lui ces enfants. Elle s'appelait Acca Larentia. (5) Les Romains lui offrent encore des sacrifices; et tous les ans, au mois d'avril, le prêtre de Mars va faire des libations sur son tombeau. Cette fête se nomme Larentia. [5] (1) Ils honorent aussi une autre femme du même nom, et voici à quel sujet. Un jour le gardien du temple d'Hercule imagina, sans doute dans un moment d'ennui où il ne savait que faire, de proposer à ce dieu une partie de dés, à condition que, s'il gagnait, Hercule lui accorderait une grâce à son choix; et que, s'il perdait, il donnerait au dieu un abondant repas et lui amènerait une belle femme pour partager son lit. (2) L'arrangement ainsi fait, il jette les dés d'abord pour Hercule, ensuite pour lui, et perd la partie. Fidèle à ses engagements, il dresse pour le dieu un repas magnifique et invite une belle courtisane, encore peu connue, nommée Larentia. Le souper se fit dans le temple, où il avait préparé un lit. Le repas fini, il y enferme cette femme, comme si le dieu eût dû venir la trouver. (3) On dit qu'en effet Hercule passa la nuit avec elle, et qu'en se retirant, il lui ordonna d'aller dès le matin sur la place, d'aborder le premier homme qu'elle rencontrerait, et d'en faire son ami. Un homme fort âgé, nommé Tarutius, fut le premier qui se présenta. Il était fort riche, et n'avait pas d'enfant ayant toujours vécu célibataire. Il fit bon accueil à Larentia, et s'attacha tellement à elle, qu'en mourant il lui laissa des biens considérables, dont elle donna par testament la plus grande partie au peuple romain. (4) Cette femme était devenue fort célèbre, et on l'honorait comme l'amie d'un dieu, lorsqu'elle disparut tout à coup près du lieu où la première Larentia est enterrée. C'est aujourd'hui le Vélabre, ainsi nommé parce que le Tibre étant sujet à déborder, on le traversait en bateau dans cet endroit, pour gagner le forum; et cette manière de passer l'eau s'appelle "velatura". (5) Quelques-uns disent que ceux qui donnaient des jeux au peuple faisaient tendre de toiles, en partant de là, les rues qui mènent du forum au cirque or les Romains donnent à la toile le nom de "velum". Telle est l'origine des honneurs qu'on rend chez les Romains à cette seconde Larentia. [6] (1) Faustulus, porcher d'Amulius, fit élever ces enfants chez lui, à l'insu de tout le monde. Quelques auteurs ont dit pourtant, avec assez de vraisemblance, que Numitor le savait, et qu'il contribuait secrètement à leur entretien. (2) On dit aussi que les enfants furent envoyés à Gabies, pour y apprendre les lettres et tout ce que doivent savoir les enfants bien nés. On rapporte encore qu'ils furent appelés Romulus et de Rémus, du mot "ruma", mamelle, parce qu'on avait vu une louve les allaiter. (3) Dès leur première enfance, leur taille avantageuse et la noblesse de leurs traits annonçaient déjà l'élévation de leur caractère. En grandissant, ils devenaient l'un et l'autre plus courageux et plus hardis, et montraient dans les dangers une audace et une intrépidité à toute épreuve. Mais Romulus l'emportait sur son frère par son intelligence et par sa capacité pour les affaires. Dans les rapports qu'il avait avec ses voisins en matière de pâturages et de chasse, il faisait voir en tout qu'il était né plutôt pour commander que pour obéir. (4) Ils étaient l'un et l'autre fort aimés de leurs égaux et de leurs inférieurs; quant aux intendants et aux chefs des troupeaux du roi, à qui ils ne voyaient aucun avantage sur eux du côté du courage, ils les méprisaient, et ne tenaient compte ni de leur colère ni de leurs menaces. (5) Toujours livrés à des occupations honnêtes, ils regardaient l'oisiveté et l'inaction comme indignes de personnes libres exercer continuellement leur corps, chasser, faire la course, repousser les brigands et les voleurs, défendre les opprimés contre toute espèce de violence; tel était chaque jour l'emploi de leur vie. Par cette conduite, ils s'étaient acquis une grande réputation. [7] (1) Un jour les bergers de Numitor s'étant pris de querelle avec ceux d'Amulius, et leur ayant enlevé quelques bestiaux, Romulus et Rémus, indignés de cette violence, se mirent à leur poursuite, les battirent, les dispersèrent, et reprirent le butin qu'ils avaient emmené. Numitor en ayant témoigné du mécontentement, ils s'en mirent peu en peine, et commencèrent même à rassembler auprès d'eux un grand nombre d'indigents et d'esclaves, à qui ils suggérèrent des prétextes de désobéissance et de révolte. (2) Mais pendant que Romulus était retenu ailleurs par un sacrifice (car il aimait les cérémonies religieuses, et était versé dans l'art de la divination), les bergers de Numitor, ayant rencontré Rémus peu accompagné, tombèrent brusquement sur lui. Il se livra un combat, où il y eut plusieurs blessés de part et d'autres l'avantage resta aux gens de Numitor qui firent Rémus prisonnier. (3) Ils le menèrent à Numitor, à qui ils exposèrent leurs griefs. Mais Numitor n'osa le punir lui-même, parce qu'il craignait le caractère violent d'Amulius. Il va donc trouver ce dernier, lui demande justice, et lui représente qu'il ne doit pas souffrir que son propre frère soit insulté par ses domestiques, qui se prévalent de ce qu'ils appartiennent au roi. (4) Les Albains ayant témoigné hautement leur indignation de voir traiter Numitor d'une manière si peu convenable à son rang, Amulius, touché de ces réclamations, lui livre Rémus pour en disposer à son gré. (5) Numitor le mène chez lui; et là, ayant considéré de plus près ce jeune homme, qui par sa taille et sa force surpassait tous ceux de son âge, il admire cette hardiesse et cette fermeté qui éclatent sur son visage, et le rendent insensible au danger dont il est menacé; d'ailleurs ce qu'on racontait de ses actions répondait à ce qu'il voyait en lui. Mais ce qui est plus extraordinaire, l'inspiration sans doute de quelque dieu qui jetait déjà les fondements des grandes choses qui arrivèrent depuis, peut-être une intuition ou une hasard, lui donnent un pressentiment de la vérité. Il demande à ce jeune homme qui il est, s'informe des particularités de sa naissance, et lui parle d'un ton de douceur et de bonté propre à lui donner de la confiance et de l'espoir. (6) « Je ne vous cacherai rien, lui répondit Rémus avec assurance, car vous me paraissez plus digne de régner qu'Amulius. Vous écoutez du moins et vous jugez, avant de punir; lui, il livre les accusés au supplice sans les entendre. Nous sommes deux jumeaux; nous avions cru jusqu'à présent être les fils de Faustulus et de Larentia; mais depuis qu'on nous a calomnieusement accusés devant vous, et que nous sommes dans la nécessité de défendre notre vie, nous entendons dire de nous des choses étonnantes, dont le danger où je me trouve va faire connaître le vrai ou le faux. (7) Nés, dit-on, d'une manière extraordinaire, nous avons été nourris, dans notre enfance, d'une manière encore plus merveilleuse. Abandonnés aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie, ces animaux eux-mêmes ont pris soin de nous nourrir. Exposés sur le bord d'un grand fleuve, nous y fûmes allaités par une louve, et un pivert nous apportait de la nourriture qu'il mettait toute préparée dans notre bouche. (8) On conserve encore le berceau dans lequel on nous avait mis. Il est garni de lames de bronze, sur lesquelles sont gravés des caractères à demi effacés, qui peut-être seront un jour pour nos parents des signes d'une reconnaissance inutile quand nous ne serons plus. » (9) Numitor, réfléchissant à ces paroles et rapprochant l'âge que paraissait avoir Rémus de l'époque de son exposition, ne rejeta pas une espérance si flatteuse; mais d'abord il chercha les moyens d'en conférer secrètement avec sa fille, qui était toujours étroitement gardée. [8] (1) Cependant Faustulus, informé que Rémus avait été fait prisonnier et qu'Amulius l'avait livré à Numitor, presse Romulus d'aller à son secours, et lui découvre enfin le secret de sa naissance; il ne leur en avait encore parlé qu'en termes obscurs, et uniquement ce qu'il le fallait pour leur inspirer des sentiments dignes de leur origine. En même temps il prend le berceau, et, pressé par la crainte du danger où est Rémus, il court le porter à Numitor. (2) Sa précipitation et son trouble donnèrent des soupçons aux gardes du roi qui étaient aux portes de la ville; et l'air d'embarras qu'il eut aux questions qu'on lui fit le rendit encore plus suspect. Dans l'agitation où il était, il laissa voir le berceau qu'il portait caché sous son manteau. Il se trouvait par hasard, au nombre des gardes, un des hommes qu'Amulius avait chargés d'exposer les enfants. (3) Le garde n'eut pas plutôt vu le berceau, qu'il le reconnut à sa forme et aux caractères qui y étaient gravés. Il se douta d'abord du fait; et croyant ne devoir pas négliger une pareille découverte, il alla sur-le-champ trouver le roi, et lui amena Faustulus pour un interrogatoire. (4) Dans une conjoncture si critique, Faustulus, sans céder entièrement à la crainte, ne conserva pas toute sa fermeté; il avoua que les enfants vivaient; mais il dit qu'ils étaient loin d'Albe à paître des troupeaux; que pour lui, il portait ce berceau à Ilia, qui lui avait souvent témoigné le désir de le voir et de le toucher, pour se fortifier dans la confiance où elle était que ses enfants vivaient encore. (5) Amulius, par une imprudence ordinaire aux personnes troublées et qui se laissent emporter à la colère ou à la crainte, envoya précipitamment à Numitor un homme de bien et ami de ce prince, pour lui demander s'il n'avait pas entendu dire que les enfants d'Ilia fussent en vie. (6) Cet homme arrive chez Numitor au moment où celui-ci allait se jeter au cou de Rémus et le serrer entre ses bras. Il le confirme dans ses espérances, le presse de saisir l'occasion qui se présente, et s'offre à le seconder. (7) La circonstance ne permettait aucun retard. Romulus approchait de la ville, et la plupart des habitants, qui craignaient Amulius autant qu'ils le haïssaient, en sortaient déjà pour aller se joindre à lui. Romulus amenait un corps considérable de troupes qu'il avait divisé en compagnies de cent hommes, commandées chacune par un capitaine qui portait en l'air au haut d'une pique une brassée d'herbe et de brindilles. C'est ce que les Romains appellent des manipules; et encore aujourd'hui, dans leurs armées, ils donnent, aux soldats d'une même compagnie le nom de manipulaires. (8) Rémus, de son côté, gagnait à son parti les citoyens qui étaient restés dans Albe, et Romulus s'avançait avec ceux du dehors. Le tyran, effrayé, et ne sachant ni rien faire, ni rien résoudre pour sa défense, fut arrêté et mis à mort. (9) La plupart de ces faits, rapportés par Fabius Pictor et par Dioclès de Péparéthos, qui le premier, je crois, a écrit l'histoire de la fondation de Rome, sont suspects à quelques écrivains, à cause de leur caractère dramatique et fabuleux. Mais peut-on se refuser à les croire, quand on considère les événements extraordinaires que produit la fortune, et surtout lorsqu'on pense à la grandeur de Rome, qui ne serait jamais parvenue à un si haut degré de puissance, si elle n'eût eu une origine divine, et marquée par les faits les plus merveilleux? [9] (1) La mort d'Amulius, ayant rétabli le calme dans la ville, Romulus et Rémus ne voulurent ni demeurer à Albe sans y régner, ni régner du vivant de leur aïeul. Après avoir remis Numitor sur le trône, et rendu à leur mère les honneurs qui lui étaient dus, ils résolurent d'aller s'établir ailleurs, et de bâtir une ville dans le lieu même où ils avaient été nourris. Ils ne pouvaient donner un prétexte plus honorable pour quitter Albe; (2) mais peut-être était-ce pour eux un parti nécessaire. Comme ils n'avaient autour d'eux que des troupes de bannis et d'esclaves fugitifs, ils devaient ou perdre toute leur puissance si ces troupes venaient à se disperser, ou bien aller habiter avec elles dans une autre ville; car les Albains n'avaient voulu ni s'allier avec ces bannis et ces esclaves, ni les admettre au nombre des citoyens. Une première preuve de ce refus, c'est l'enlèvement des Sabines que ces mêmes hommes ravirent non pour satisfaire une passion brutale, mais par nécessité, et parce qu'ils ne trouvèrent pas à contracter des mariages légitimes. Aussi eurent-ils toujours les plus grands égards pour les femmes qu'ils avaient enlevées. (3) Une seconde preuve, c'est que leur ville commençait à peine à se former qu'ils y bâtirent, pour les fugitifs, un lieu de refuge, qu'ils appelèrent le sanctuaire du dieu Asile. Tout le monde y était reçu sans distinction; on ne rendait ni l'esclave à son maître, ni le débiteur à son créancier, ni le meurtrier aux magistrats. Ils s'autorisaient, pour établir ce droit d'asile général, d'un oracle d'Apollon. Par ce moyen, Rome, qui n'avait pas compté d'abord plus de mille maisons, augmenta rapidement sa population. Mais je reviendrai là-dessus. (4) Quand on fut prêt à bâtir la ville, il s'éleva une dispute entre les deux frères sur le lieu où on la placerait. Romulus voulait la mettre à l'endroit où il avait déjà construit ce qu'on appelait la Rome quadrata, tandis que Rémus avait désigné sur le mont Aventin un lieu fortifié, qui prit de lui le nom de Rémorium, et qu'on appelle aujourd'hui Rignarium. (5) Ils convinrent de s'en rapporter au vol des oiseaux, qu'on consultait ordinairement pour les augures. Les deux frères, s'étant assis chacun séparément, six vautours, dit-on, apparurent à Rémus, et douze à Romulus. D'autres prétendent que Rémus vit véritablement les siens; mais que Romulus trompa son frère, et qu'il ne vit les douze vautours qu'après que Rémus se fut approché de lui. Quoi qu'il en soit, c'est de là qu'est venu l'usage de se servir surtout des vautours pour prendre les augures. (6) Hercule, rapporte Hérodore de Pont, était charmé de voir un vautour lorsqu'il commençait quelque entreprise. En effet, de tous les animaux, le vautour est le moins nuisible; il ne fait tort à rien de ce que les hommes sèment, plantent et nourrissent; il ne vit que de cadavres, et ne tue ni ne blesse rien de ce qui est vivant. Il ne touche même pas aux oiseaux morts, respectant en eux son espèce; il diffère en cela des aigles, des hiboux et des éperviers, qui attaquent et déchirent les autres oiseaux. Or, « Quel oiseau sera pur, s'il mange son semblable? » dit Eschyle. (7) De plus, les autres oiseaux sont, pour ainsi dire, sous nos yeux, et viennent à tout moment se présenter à nous mais il est rare de voir un vautour, et l'on trouve difficilement ses petits. Aussi cette rareté a-t- elle fait croire faussement à bien des gens qu'ils viennent dans nos climats d'un pays très éloigné. Mais les devins pensent que les choses très rares n'étant pas dans le cours ordinaire de la nature, elles nous sont envoyées par les dieux pour nous instruire de l'avenir. [10] (1) Quand Rémus sut qu'il avait été trompé par son frère, il en fut si mécontent, que pendant que Romulus faisait creuser les fondements des murailles, il se moquait de son ouvrage, empêchait les travailleurs, (2) et en vint même jusqu'à sauter le fossé. Il fut tué sur- le-champ par Romulus lui-même, disent les uns; selon les autres, par Céler, un de ses gardes. Faustulus périt dans cette occasion, avec Plistinus son frère, qui, dit-on, l'avait aidé à élever Romulus. [3] Céler s'enfuit en Tyrrhénie; c'est de son nom que les Romains ont appelé "celeres" les gens rapides et vifs. Ils donnèrent ce surnom de Céler à Quintus Métellus, qui, peu de jours après la mort de son père, offrit au peuple un combat de gladiateurs, qu'il avait préparé avec une promptitude étonnante. [11] (1) Romulus, après avoir enterré son frère et ses parents nourriciers dans la Rémonia, s'occupa de bâtir la ville. Il avait fait venir de Tyrhhénie des hommes qui lui apprirent les cérémonies et les formules qu'il fallait observer, comme dans une cérémonie religieuse. (2) On creusa un fossé autour du lieu qu'on appelle maintenant le Comitium; on y jeta les prémices de toutes les choses dont on use légitimement comme bonnes, et naturellement comme nécessaires. À la fin, chacun y mit une poignée de terre qu'il avait apportée du pays d'où il était venu. Après quoi on mêla le tout ensemble et on donna à cette fosse, comme à l'univers même, le nom de "mundus", monde. On traça ensuite tout autour, en forme de cercle, l'enceinte de la ville. (3) Le fondateur mettant un soc d'airain à une charrue y attelle un boeuf et une vache, et trace lui-même sur la ligne qu'on a tirée un sillon profond. Il est suivi par des hommes qui ont soin de rejeter en dedans de l'enceinte toutes les mottes de terre que la charrue fait lever, et de n'en laisser aucune en dehors. (4) La ligne ainsi tracée marque le contour des murailles; elle porte le nom de "pomerium", mot syncopé qui signifie "ce qui est derrière ou après le mur". Lorsqu'on veut faire une porte, on ôte le soc, on soulève la charrue, et l'on interrompt le sillon. (5) De là vient que les Romains regardent les murailles comme sacrées, à l'exception des portes. Si celles-ci étaient sacrées, on ne pourrait, sans blesser la religion, y faire passer les choses nécessaires qui doivent entrer dans la ville, ni les choses impures qu'il faut en faire sortir. [12] On convient généralement que Rome fut fondée le onzième jour avant les calendes de mai, un anniversaire que les Romains fêtent encore à présent, et qu'ils appellent le jour natal de leur patrie. Anciennement, dit-on, ils n'y sacrifiaient aucun être vivant; ils croyaient qu'une fête consacrée à la naissance de leur ville devait être entièrement pure, et qu'il ne fallait pas la souiller de sang. (2) Avant la fondation de Rome, ils célébraient, ce même jour, une fête champêtre qu'ils appelaient "Parilia". Mais aujourd'hui le début du mois chez les Romains ne correspond pas du tout à ce qui se passe chez les Grecs. On prétend que le jour où Romulus fonda la ville se trouva être exactement le trentième jour du mois, et que la conjonction de la lune et du soleil produisit ce jour-là une éclipse du soleil, qu'on croit être celle qui fut observée par le poète épique Antimaque de Téos, la 3e année de la 6e olympiade. (3) Varron, le plus savant des Romains dans l'histoire, avait un ami nommé Tarutius, philosophe et mathématicien, qui s'occupait, par curiosité, à tirer des horoscopes par le moyen des tables astronomiques, et qui passait pour y être très habile. (4) Varron lui proposa de déterminer le jour et l'heure de la naissance de Romulus, par des raisonnements déduits des événements concernant ce héros, comme on résout par l'analyse les problèmes de géométrie. Il prétendait que la même théorie, qui, sur une naissance donnée, prédit quelle sera la vie d'un homme, doit aussi, sur une vie connue, découvrir le moment précis de sa naissance. (5) Tarutius fit ce que Varron demandait. Après avoir attentivement considéré et comparé ce que Romulus avait fait et subi, la durée de sa vie et le genre de sa mort, il affirma, avec une singulière hardiesse, que le fondateur avait été conçu la première année de la 2e olympiade, le 23 du mois égyptien Choïac, à la troisième heure du jour, pendant une éclipse totale de soleil. Il ajouta qu'il était né le 21 du mois Thoüth, au lever du soleil, (6) et qu'il avait fondé Rome le 9 du mois Pharmouthi, entre la deuxième et la troisième heure. Ces astrologues prétendent que la fortune d'une ville, comme celle d'un particulier, dépend du moment de sa naissance, déterminé suivant la position exacte des astres. Peut-être de telles considérations séduiront-elles les lecteurs par leur côté curieux et étrange plus qu'elles ne les rebuteront par leur caractère fabuleux. [13] (1) Quand la ville fut fondée, Romulus divisa d'abord en plusieurs corps militaires tous les citoyens qui étaient en âge de porter les armes. Chaque division fut composée de trois mille hommes de pied et de trois cents cavaliers. Il les nomma légions, parce qu'elles étaient formées d'hommes choisis sur tous les autres. (2) De tout le reste des citoyens, il fit le peuple, et cette foule fut appelée "populus". Il prit les cent meilleurs pour en former son conseil il leur donna le nom de patriciens, et au corps entier celui de sénat. (3) Ce mot de sénat signifie exactement conseil des anciens. Ces sénateurs furent, dit-on, nommés patriciens, ou bien, disent certains, parce qu'ils étaient pères d'enfants légitimes, ou plutôt, selon d'autres, parce qu'ils pouvaient désigner leurs pères, ce que n'auraient pu faire la plupart de ceux qui s'étaient les premiers rassemblés dans la ville. Quelques auteurs dérivent ce nom de celui de patronat (4) c'est ainsi qu'ils appelaient et qu'ils appellent encore la protection que les grands accordent aux petits. On fait remonter ce droit à un des compagnons d'Évandre, nommé Patron, qui, protecteur zélé des indigents, laissa son nom à cette fonction protectrice. (5) Mais ne pourrait- on pas dire, avec plus de vraisemblance, que Romulus les nomma ainsi, parce qu'il croyait juste que les premiers et les plus puissants d'entre les citoyens eussent un soin et une sollicitude paternelle pour les faibles; et qu'en même temps il apprenait à ceux-ci que, loin de craindre les grands et de s'affliger des honneurs dont ils jouissent, ils doivent avoir pour eux du respect et de la bienveillance, les regarder comme leurs pères, et leur en donner le titre? (6) Aussi les sénateurs sont-ils, même à présent, qualifiés de chefs par les étrangers; et par les Romains, de pères conscrits, qualification très honorable, qui, étant pour eux de la plus grande dignité, ne les expose nullement à l'envie. Au début on les appela simplement pères; dans la suite, leur nombre s'étant considérablement accru, on les nomma pères conscrits. (7) C'était la dénomination la plus vénérable que Romulus eût pu trouver pour distinguer du peuple le corps sénatorial. Il fit une seconde division entre les grands et le peuple; il appela les uns patrons, ce qui veut dire protecteurs, et les autres, clients, c'est-à-dire, attachés à la personne. Il établit entre eux des rapports admirables de bienveillance fondés sur des obligations réciproques. (8) Les patrons expliquaient les lois à leurs clients, ils plaidaient leurs causes dans les tribunaux, les éclairaient par leurs conseils, et les aidaient de leur crédit dans toutes leurs affaires. Les clients faisaient la cour à leurs patrons; ils avaient pour eux le plus grand respect ils contribuaient à doter les filles et à payer les dettes de ceux qui étaient pauvres. Il n'y avait point de loi ni de magistrat qui pût forcer un client à déposer contre son patron, ni un patron contre son client. (9) La plupart de ces droits ont toujours subsisté; seulement, dans la suite, les grands ont regardé comme une honte et une bassesse de recevoir de l'argent des petits; et cet usage a été supprimé. Mais en voilà assez sur ce sujet. [14] (1) Ce fut dans le quatrième mois après la fondation de Rome, selon Fabius Pictor, que Romulus exécuta l'entreprise hardie de l'enlèvement des Sabines. Certains auteurs croient que, porté naturellement à la guerre, persuadé d'ailleurs, sur la foi de certains oracles, que les destins promettaient à Rome la plus grande puissance si elle était nourrie et élevée dans les armes, ce prince prit l'initiative de cette violence contre les Sabins en n'enlevant qu'un petit nombre de femmes, trente seulement, parce qu'il avait plus besoin de guerre que de mariages. (2) Mais il est plus vraisemblable que, voyant sa ville remplie d'étrangers, dont très peu avaient des femmes, et dont le reste n'était qu'un mélange confus de gens pauvres et obscurs qui, méprisés par les autres, ne paraissaient pas devoir lui être longtemps attachés, il espéra que cette violence pourrait être pour eux un commencement d'alliance avec des Sabins, lorsqu'ils seraient parvenus à apaiser leurs femmes. Voici comment il exécuta ce projet. (3) Il fit d'abord répandre le bruit qu'il avait découvert, caché sous la terre, l'autel d'un dieu. Son nom était Consus, c'est-à-dire le dieu du conseil car les Romains donnent le nom de conseil à leurs assemblées publiques et à leurs premiers magistrats celui de consuls, c'est-à-dire conseillers. D'autres veulent que ce dieu soit Neptune Équestre. (4) Cet autel en effet, placé dans le grand cirque, reste toujours couvert, sauf pendant les courses de chevaux, où on le découvre. D'autres affirment que les conseils devant être toujours secrets, c'est avec raison qu'ils tiennent couvert l'autel du dieu qui les donne. (5) Lorsque cette découverte fut connue, Romulus fit publier qu'à certain jour il ferait un sacrifice solennel, suivi de spectacles et de jeux. On s'y rendit en foule de toutes parts. Romulus, vêtu de pourpre et entouré des principaux citoyens, était assis dans le lieu le plus élevé. Il avait donné pour signal le geste, qu'il ferait en se levant, de prendre les pans de sa robe et de s'en envelopper. (6) Un grand nombre de soldats armés tenaient les yeux fixés sur lui. Le signal est à peine donné, que, tirant leurs épées, ils s'élancent au milieu de la foule en jetant de grands cris, enlèvent les filles des Sabins, et laissent ceux-ci s'enfuir sans les poursuivre. (7) Parmi les historiens, les uns prétendent que trente jeunes filles seulement furent enlevées; et que les curies ont pris leurs noms. Valérius Antias porte le chiffre à cinq cent vingt-sept, et Juba, à six cent quatre-vingt- trois. La meilleure justification de la conduite de Romulus, c'est qu'on ne prît qu'une femme mariée, Hersilie; encore est-ce par inadvertance; car ni la passion, ni le désir de nuire n'inspiraient cet enlèvement aux Romains; ils voulaient simplement mêler et fondre les deux nations par les alliances les plus intimes. (8) Hersilie, d'après les uns, épousa Hostilius, l'homme le plus en vue de Rome; d'après les autres, Romulus lui-même, à qui elle donna des enfants, une fille, qui fut appelée Prima, parce qu'elle naquit la première, et un seul fils, que le roi nomma, en raison de l'affluence des citoyens à son appel, Aollius, dont la postérité a fait Avillius. Mais ces détails, dus à l'historien, Zénodote de Trézène, sont contredits par beaucoup d'auteurs. [15] (1) On raconte qu'un groupe de ravisseurs, de condition modeste, emmenait une jeune fille qui surpassait toutes les autres par sa taille et par sa beauté. (2) Ils furent rencontrés par des citoyens d'un plus haut rang qui voulurent la leur enlever. Ils crièrent alors qu'ils la menaient à Talasius, jeune homme d'un grand mérite et généralement estimé; et à ce nom, les autres marquèrent leur satisfaction par des applaudissements et des louanges. Quelques-uns même d'entre eux les suivirent pour témoigner leur bienveillance envers Talasius, dont ils répétaient le nom à grands cris. (3) Comme ce mariage fut très heureux, les Romains ont toujours depuis célébré, dans leurs noces, le nom de Talasius, comme les Grecs celui d'Hyménée. Sextius Sylla, de Carthage, écrivain non moins favorisé des Grâces que des Muses, m'a dit que Romulus avait donné ce nom à ses soldats pour signal de l'enlèvement des Sabines; (4) que ceux qui les emmenaient criaient tous Talasius et que pour cela l'usage s'en était conservé dans les noces. Mais le plus grand nombre des auteurs, et entre autres Juba, croient que c'est pour les femmes mariées une exhortation et un encouragement à travailler, et en particulier à filer de la laine, ce que les Grecs appellent talasia; car, dans ce temps-là, les mots latins n'étaient pas encore répandus dans la langue grecque. S'il est vrai que les Romains se servissent alors de ce terme comme nous, on pourrait rapporter cette coutume à une origine plus vraisemblable. (5) Dans le traité de paix qui termina la guerre des Sabins et des Romains, les premiers stipulèrent que leurs filles ne seraient assujetties à d'autre travail qu'à filer de la laine. De là sans doute l'usage qui subsiste encore dans toutes les noces, que le père et la mère de la mariée, ceux qui l'accompagnent, et, en général, tous ceux qui assistent à la cérémonie, crient ensemble Talasius, par plaisanterie, et pour rappeler au mari qu'il ne doit exiger de la femme qu'on lui mène d'autre ouvrage que de filer de la laine. (6) C'est aussi de cet enlèvement que vient la coutume qui s'observe encore, que la nouvelle mariée ne passe pas d'elle-même le seuil de la maison de son mari, et qu'on la porte pour le lui faire franchir, parce qu'alors les Sabines qu'on avait enlevées y entrèrent par force. (7) Quelques auteurs veulent que l'usage de séparer avec la pointe d'un javelot les cheveux de la nouvelle épouse, signifie que les premiers mariages des Romains furent faits par violence et à la pointe de l'épée. J'en ai parlé plus longuement dans les "Questions Romaines". Cet audacieux enlèvement se fit le 18 du mois qui s'appelait alors Sextilis, et maintenant Août, jour auquel on célèbre les Consualia. [16] (1) Les Sabins étaient un peuple nombreux et guerrier; ils habitaient des bourgs sans murailles, parce que, descendus d'une colonie de Spartiates, ils croyaient ne devoir mettre leur confiance qu'en eux-mêmes, et n'avoir aucune crainte mais alors se voyant liés par les otages précieux que leurs ennemis avaient entre les mains, et craignant pour leurs filles, ils envoyèrent à Romulus des ambassadeurs chargés de lui faire les propositions les plus justes et les plus modérées; c'était de leur rendre leurs filles, de réparer l'acte de violence qui avait été commis, et de n'employer à l'avenir que les voies légitimes de la persuasion, pour unir les deux peuples par un traité de paix et par des alliances. (2) Romulus ayant refusé de rendre les filles et exhorté les Sabins à ratifier les mariages, la plupart de ces peuples passèrent beaucoup de temps à délibérer, et ne firent leurs préparatifs qu'avec lenteur. Mais Acron, roi des Céniniens, homme d'un grand courage et très expérimenté dans la guerre, qui depuis longtemps avait regardé avec méfiance les premières entreprises de Romulus, jugea, par l'enlèvement des Sabines, que c'était un voisin redoutable, et qu'on ne pourrait plus réduire si on ne se hâtait de le réprimer. Il leva le premier l'étendard de la guerre, et, se mettant à la tête d'une nombreuse armée, il marcha contre Romulus, qui, de son côté, sortit à sa rencontre. (3) Quand les deux rois furent en présence, ils se mesurèrent des yeux, et se défièrent à un combat singulier pendant lequel les deux armées resteraient immobiles. Romulus fit voeu, s'il remportait la victoire, de consacrer à Jupiter les armes d'Acron. Il le vainquit, le tua de sa main, mit son armée en déroute, et se rendit maître de sa capitale. Il ne fit d'autre mal aux habitants qu'il y trouva, que de les obliger de démolir leurs murailles, et de le suivre à Rome, où ils jouiraient des mêmes droits que ses citoyens. Rien ne contribua davantage à l'agrandissement de Rome que cette incorporation des peuples vaincus. (4) Quant à Romulus, voulant s'acquitter de son voeu d'une manière qui fût agréable à Jupiter et qui donnât à son peuple un spectacle intéressant, il fit couper un grand chêne qui se trouvait dans son camp, le tailla en forme de trophée, et y ajusta les armes d'Acron, chacune à sa place. Lui-même, vêtu de pourpre et portant sur ses longs cheveux une couronne de laurier, (5) il chargea le trophée sur son épaule droite, et marcha à la tête de son armée, qui chantait des airs de victoire. Il fut reçu à Rome avec les plus vifs témoignages d'admiration et de joie. Cette procession fut l'origine et le modèle de tous les triomphes qui suivirent on appela ce trophée l'offrande de Jupiter Férétrien, (6) du mot "ferire", qui, chez les Romains, veut dire frapper, parce que Romulus avait demandé à Jupiter de frapper Acron et de le tuer. Varron dit que ces dépouilles sont appelées opimes, du mot "ops", qui signifie richesse mais il est plus vraisemblable que c'est du mot "opus", action, car ces dépouilles opimes ne peuvent être consacrées que par un général d'armée qui a tué de sa propre main le général ennemi. (7) Cette chance n'est encore arrivé qu'à trois généraux romains d'abord à Romulus, qui avait tué Acron, roi des Céniniens; ensuite à Cornélius Cossus, qui avait mis à mort l'Étrusque Tolumnius; enfin à Claudius Marcellus, qui triompha de Viridomare, roi des Gaulois. Cossus et Marcellus entrèrent dans Rome sur un char attelé de quatre chevaux, portant leurs trophées sur leurs épaules. Denys d'Halicarnasse a tort de dire que Romulus était aussi monté sur un char; (8) car on assure que Tarquin, fils de Démarate, fut le premier des rois de Rome qui éleva les triomphes à cette pompe et à cette magnificence. Selon d'autres, Publicola fut le premier triomphateur qui entra dans Rome sur un char. Quant à Romulus, on voit encore à Rome ses statues avec ce trophée, et elles sont toutes pédestres. [17] (1) Après la défaite des Céniniens, pendant que les autres Sabins faisaient encore leurs préparatifs, les habitants de Fidènes, de Crustumérium et d'Antemnes se réunirent pour attaquer les Romains et leur livrèrent bataille. Ils eurent le même sort que les Céniniens; leurs villes furent prises, leurs terres distribuées au sort, et eux-mêmes transférés à Rome. (2) Dans cette distribution de terres, Romulus excepta celles qui appartenaient à des pères dont on avait enlevé les filles, et à qui il en laissa la possession. Les autres Sabins, irrités de cette conduite, désignent Tatius comme leur général, et marchent droit sur Rome. Les approches de cette ville n'étaient pas aisées; elle était défendue par la forteresse où est aujourd'hui le Capitole, et dont la garnison était commandée par Tarpéius, et non par sa fille Tarpéia, comme le prétendent quelques auteurs, qui prennent ainsi Romulus pour un niais. Cette fille, désireuse d'avoir les bracelets d'or qu'elle voyait les Sabins porter, offrit de leur livrer le fort, et demanda, pour prix de sa trahison, ce que les Sabins portaient à leur bras gauche. (3) Tatius le lui ayant promis, elle ouvrit la nuit une des portes de la citadelle, et y fit entrer les Sabins. Antigone n'est pas le seul qui ait dit qu'il aimait ceux qui trahissaient, mais non pas ceux qui avaient trahi; non plus qu'Auguste, lorsqu'il dit, à propos du Thrace Rhoimétalcès, qu'il aimait la trahison, et qu'il haïssait le traître. Cette disposition est commune à tous ceux qui se servent des méchants; comme on fait quelquefois usage du fiel et du venin de certains animaux, de même on emploie les traîtres quand on a besoin d'eux; mais après en avoir obtenu ce qu'on voulait, on déteste leur perfidie. (4) Tatius, plein de ce même sentiment envers Tarpéia, ordonne aux Sabins, pour remplir les conditions du traité, de ne pas lui refuser ce qu'ils portaient au bras gauche. Lui-même le premier ayant détaché son bracelet, il le lui jeta à la tête avec son bouclier tous les soldats suivent son exemple; et en un instant Tarpéia est accablée sous le poids de l'or et des boucliers qui pleuvait sur elle de toutes parts. (5) Sulpicius Galba, cité par Juba, écrit que Tarpéius lui-même fut condamné à mort par Romulus, comme coupable de trahison. Mais de tous les historiens qui ont parlé de Tarpéia, les moins dignes de foi sont ceux qui disent, comme Antigone, qu'elle était fille de Tatius, général des Sabins; qu'obligée malgré elle de vivre avec Romulus, elle livra la forteresse à son père, qui la punit de sa trahison. (6) Le poète Simylos extravague absolument quand il croit que Tarpéia livra le Capitole non aux Sabins, mais aux Gaulois, dont elle aimait le roi. Il s'exprime ainsi « Mais Tarpéia qui habitait près du roc escarpé du Capitole ne fut pas une bonne gardienne pour Rome; désirant épouser le porte-sceptre des Gaulois, elle ne veilla pas sur les demeures de ses pères. » (7) Et, quelques vers plus loin, il dit de sa fin « Les Boïens et les peuples innombrables des Gaulois ne la plongèrent pas dans les flots du Pô; jetant les armes arrachées de leurs mains guerrières sur la misérable jeune fille, ils lui firent une parure de mort. » [18] (1) Tarpéia fut enterrée dans le lieu même, qui prit le nom de roche Tarpéienne, et le conserva jusqu'à ce que Tarquin l'Ancien l'eût consacré à Jupiter alors on transporta ailleurs les ossements de Tarpéia, et son nom se perdit. Il n'est resté qu'à une des roches du Capitole, qui s'appelle encore aujourd'hui la roche Tarpéienne, d'où l'on précipitait les criminels. (2) Romulus, voyant les Sabins maîtres de la forteresse, transporté de colère, les défie au combat. Tatius accepte hardiment, sûr d'avoir une retraite solide s'il était forcé de reculer. (3) Le champ de bataille, étant resserré entre plusieurs montagnes, devait rendre nécessairement le combat difficile et rude pour les deux partis. Il était d'ailleurs si étroit, qu'il ne laissait pas la facilité de fuir l'ennemi, ni de le poursuivre. (4) Enfin le Tibre, qui avait débordé, avait, en se retirant, laissé dans la plaine où est aujourd'hui le Forum un bourbier profond, qu'il n'était facile ni d'apercevoir ni d'éviter, parce qu'il était couvert d'une croûte épaisse, d'où il eût été impossible de sortir, si l'on s'y fût engagé. Les Sabins, qui ne connaissaient pas le terrain, allaient donner dans cette fondrière, lorsqu'un heureux hasard les en préserva. (5) Un de leurs hommes en vue, nommé Curtius, fier de son courage et de sa réputation, s'était avancé loin du corps de l'armée; son cheval tomba dans le bourbier et s'y enfonça. Curtius fit tout son possible pour l'en retirer; mais voyant ses efforts inutiles, il y laissa son cheval et se sauva. (6) L'endroit s'appelle encore aujourd'hui, de son nom, le lac Curtius. Les Sabins, ayant évité ce danger, engagèrent le combat, qui fut sanglant et longtemps douteux; il périt beaucoup de monde dans les deux partis, entre autres Hostilius, mari d'Hersilie, et, à ce qu'on croit, aïeul de Tullus Hostilius, qui fut roi de Rome après Numa. (7) Il y eut sans doute encore en peu de jours plusieurs combats; mais le dernier fut le plus mémorable de tous. Romulus, blessé à la tête d'un coup de pierre qui manqua de le renverser, et hors d'état de tenir tête à l'ennemi, quitta le champ de bataille. Il se fut à peine retiré, que les Romains plièrent, et furent repoussés jusqu'au mont Palatin. (8) Romulus, ayant pansé sa blessure, voulait reprendre ses armes pour arrêter les fuyards, et leur criait de toute sa force de tenir ferme et de combattre; mais voyant que la fuite était générale et que personne n'osait faire face à l'ennemi, il lève les mains au ciel, et conjure Jupiter d'arrêter ses troupes, de ne pas permettre l'effondrement de la puissance romaine mais de la redresser. (9) Il avait à peine fini sa prière, qu'un grand nombre de fuyards eurent honte d'abandonner ainsi leur roi; et, par un changement subit, le courage prenant en eux la place de la frayeur, ils s'arrêtèrent à l'endroit où est maintenant le temple de Jupiter Stator, c'est-à-dire "qui arrête". Là ils se regroupent, et repoussent les Sabins jusqu'au lieu où sont maintenant le palais appelé Regia et le temple de Vesta. [19] (1) Comme ils se préparaient de part et d'autre à recommencer le combat, ils sont arrêtés par le spectacle le plus étonnant et le plus difficile à exprimer en paroles. (2) Les Sabines qui avaient été enlevées, accourant de tous côtés avec de grands cris, et comme poussées par une fureur divine, se précipitent au travers des armes et des monceaux de morts, se présentent à leurs maris et à leurs pères, les unes avec leurs enfants dans les bras, les autres les cheveux épars; et toutes ensemble, adressant la parole tantôt aux Sabins, tantôt aux Romains, leur donnent les noms les plus tendres. (3) Les deux partis, également, touchés de ce spectacle, les reçoivent au milieu d'eux. Alors leurs cris percèrent jusqu'aux derniers rangs, et leur état remplit tous les coeurs d'un sentiment de pitié qui devint encore plus vif lorsque, après des remontrances aussi libres que justes, elles finirent par les prières les plus pressantes (4) « Qu'avons-nous fait? leur dirent-elles; et par quelle offense avons-nous mérité et les maux que nous avons déjà soufferts, et ceux que nous souffrirons encore? Enlevées par force, et contre toute justice, par les hommes à qui nous appartenons maintenant; longtemps négligées, après un tel outrage, par nos frères, nos pères et nos proches, nous avons eu le temps de nous attacher à ces Romains qui étaient l'objet de toute notre haine, et de former avec eux des liens si intimes, que nous sommes forcées aujourd'hui de craindre pour ceux de nos ravisseurs qui ont encore les armes à la main, et de pleurer ceux d'entre eux qui sont morts. (5) Vous n'êtes pas venus nous venger de cette injustice pendant que nous étions encore filles, et vous venez aujourd'hui arracher des femmes à leurs maris et des mères à leurs enfants! L'abandon et l'oubli dans lequel vous nous avez laissées alors ont été moins déplorables que les secours que vous nous donnez maintenant. Malheureuses que nous sommes! (6) voilà les marques de tendresse que nous avons reçues de nos ennemis; voilà les marques de pitié que vous nous avez données. Si vous vous faites la guerre pour d'autres motifs qui nous soient inconnus, du moins devez-vous poser les armes par égard pour nous, qui vous avons unis par les titres de beaux-pères, d'aïeux et d'alliés, avec ceux que vous traitez en ennemis (7) mais si c'est pour nous que vous combattez, emmenez-nous avec vos gendres et vos petits-fils; rendez-nous nos pères et nos proches, sans nous priver de nos maris et de nos enfants. Nous vous en conjurons, épargnez-nous un second esclavage. » Ce discours d'Hersilie, soutenu par les prières des autres, amena une suspension d'armes, et les généraux entrèrent en pourparlers. (8) Cependant les femmes mènent leurs maris et leurs enfants à leurs pères et à leurs frères; elles apportent des provisions à ceux qui en manquent, font transporter chez elles les blessés, les pansent avec soin, leur font voir qu'elles sont maîtresses dans leurs maisons; que leurs maris, pleins de respect pour elles, les traitent avec toutes sortes d'égards et de bienveillance. (9) D'après cela, le traité fut bientôt conclu, aux conditions suivantes Que les femmes qui voudraient rester avec leurs maris ne seraient, comme nous l'avons déjà dit, assujetties à d'autre travail ni à d'autre service que de filer de la laine; que les Romains et les Sabins habiteraient la ville en commun; qu'elle serait appelée Rome du nom de Romulus, et que les Romains prendraient celui de Quirites, du nom de Cures, patrie de Tatius; enfin, que Romulus et Tatius régneraient ensemble, et partageraient le commandement des armées. (10) Le lieu où le traité fut fait s'appelle encore à présent le Comitium, du mot latin "comire", s'assembler. [20] (1) La ville étant ainsi augmentée du double de citoyens, on prit entre les Sabins cent nouveaux sénateurs, qui furent incorporés aux anciens. On porta les légions à six mille hommes de pied et à six cents cavaliers. (2) Le peuple fut divisé en trois tribus la première, des Rhamnenses, du nom de Romulus; la seconde, des Tatienses, du nom de Tatius, et la troisième, des Lucerenses, en mémoire du bois sacré où la plupart des habitants trouvèrent un asile, et obtinrent ensuite le droit de cité; car, chez les Romains, les bois sacrés s'appellent "luci". Le nom de tribu que porte encore chacune de ces divisions prouve qu'il n'y en eut d'abord que trois; leurs chefs s'appellent tribuns. (3) Chaque tribu fut partagée en dix curies, qui portaient, dit-on, les noms des Sabines enlevées mais je crois cette opinion fausse, car la plupart ont les noms des lieux où elles furent placées. (4) Au reste, on décerna plusieurs honneurs à ces femmes il fut réglé qu'on leur céderait le haut du pavé dans les rues; qu'on ne proférerait en leur présence aucune parole déshonnête; qu'on ne se déshabillerait pas devant elles; que les juges qui connaissaient des crimes capitaux ne pourraient les citer à leur tribunal; que leurs enfants porteraient au cou l'ornement appelé bulle, à cause de sa forme, et qu'ils auraient aussi la robe bordée de pourpre. (5) Les deux rois ne délibéraient pas ensemble d'emblée sur les affaires publiques; chacun d'eux les examinait séparément avec ses cent sénateurs; ensuite ils se réunissaient tous pour décider. Tatius habitait où est maintenant le temple de Monéta; et Romulus, près des degrés qu'on appelle l'Escalier de Cacus, c'est-à-dire près de la descente du Palatin vers le grand Cirque. (6) C'est là qu'on voyait aussi, disait-on, le cornouiller sacré, dont la légende rapporte ainsi l'origine Romulus, voulant un jour éprouver sa force, lança du mont Aventin, jusqu'à ces degrés, un javelot dont le bois était de cornouiller. Le fer entra si avant dans la terre, qu'il fut impossible de l'arracher comme le terrain était bon, le bois eut bientôt germé; il prit racine, jeta des branches, et produisit une belle tige de cornouiller. (7) Les successeurs de Romulus, jaloux de conserver cet arbre, qu'ils honoraient comme un des monuments les plus sacrés, le firent entourer d'un mur. Si quelqu'un, en passant, croyait s'apercevoir que son feuillage n'était ni vert ni touffu, et qu'il se flétrissait faute de nourriture, il en avertissait à haute voix toutes les personnes qu'il rencontrait; elles accouraient aussitôt, comme à un incendie, et demandaient de l'eau à grands cris; tous les voisins y apportaient des vases pleins, et l'arrosaient. (8) Lorsque Gaius César, dit-on, fit réparer ces degrés, les ouvriers, en creusant près de l'arbre, endommagèrent par mégarde ses racines, et le firent périr. [21] (1) Les Sabins adoptèrent les mois des Romains. Nous avons rapporté, dans la vie de Numa, tout ce qu'il y a à dire d'intéressant sur cet sujet. Romulus emprunta aux Sabins la forme de leurs boucliers; il changea son armure et celle des soldats romains, qui auparavant portaient des boucliers argiens. Les deux peuples mirent en commun leurs sacrifices et leurs fêtes; et, sans retrancher aucune de celles qu'ils célébraient chacun en particulier, ils en instituèrent de nouvelles. De ce nombre est la fête des Matronalia, établie en l'honneur des Sabines qui avaient fait cesser la guerre; et celle des Carmentalia, (2) en l'honneur de Carmenta, que certains considèrent comme la Parque qui préside à la naissance des hommes, et qui, pour cette raison, est spécialement honorée par les mères. D'autres disent qu'elle était la femme de l'Arcadien Évandre, et qu'inspirée par Apollon, elle rendait ses oracles en vers; ce qui lui fit donner le nom de Carmenta, parce que les Romains appellent les vers "carmina" mais on convient généralement que son vrai nom était Nicostratè. (3) Quelques auteurs cependant disent, avec plus de vraisemblance, que le mot Carmenta signifie "privée de sens", et qu'il désigne l'enthousiasme et la fureur prophétique dont elle était saisie; car, en latin, "carere" veut dire être privé, et "mens" signifie entendement. Nous avons déjà parlé des Parilia. (4) Les Lupercales, à en juger par l'époque de leur célébration, doivent être une fête d'expiation elles se font pendant les jours néfastes du mois de février, dont le nom même signifie "purificateur". Le jour de la fête s'appelait anciennement Februata. Son nom veut dire en grec la fête des loups; cela prouve qu'elle est très ancienne, et qu'elle date du temps des Arcadiens qui suivirent Évandre en Italie. (5) C'est du moins l'opinion commune. Mais elle peut aussi avoir pris son nom de la louve qui allaita Romulus. Et ce qui porte à le croire, c'est que les Luperques commencent leurs courses à l'endroit même où Romulus fut exposé. (6) Il serait difficile de comprendre les raisons des rites qui s'y pratiquent on y égorge des chèvres; on fait approcher deux jeunes gens des premières familles de Rome; on leur touche le front avec un couteau ensanglanté, et aussitôt on le leur essuie avec de la laine imbibée de lait. (7) Après cette dernière cérémonie, ils sont obligés de rire; ensuite les Luperques font des lanières avec les peaux de ces chèvres, et courant tout nus avec une simple ceinture de cuir, ils frappent de ces lanières tous ceux qu'ils rencontrent. Les femmes en âge d'avoir des enfants n'évitent pas ces coups, pensant qu'ils contribueront à leur assurer des couches heureuses et une délivrance facile. (8) Une autre particularité de cette fête, c'est que les Luperques y sacrifient un chien. Un poète nommé Boutas, qui, dans ses vers élégiaques, rapporte les origines fabuleuses des coutumes romaines, dit que Romulus, après avoir vaincu Amulius, courut, transporté de joie, jusqu'au lieu où son frère et lui avaient été allaités par la louve; que la fête est une imitation de cette course, et que les jeunes gens des meilleures familles courent ainsi, "frappant de tous côtés, comme on vit autrefois Romulus et Rémus, loin d'Albe délivrée, courir en agitant leur redoutable épée." (9) Il ajoute que le rite consistant à leur toucher le front avec un couteau ensanglanté fait allusion aux meurtres commis à pareil jour, et au danger que coururent Rémus et Romulus; enfin que l'intervention du lait rappelle la première nourriture des jumeaux. Caïus Acilius raconte qu'avant la fondation de Rome, Romulus et Rémus égarèrent un jour quelques troupeaux; qu'après avoir fait leur prière au dieu Faune, ils se dépouillèrent de leurs habits pour pouvoir courir après ces bêtes sans être incommodés par la chaleur; et que c'est pour cela que les Luperques courent tout nus. (10) Quant au chien qu'on sacrifie, si cette fête est réellement un jour d'expiation, il est immolé sans doute comme une victime propre à purifier. Les Grecs eux-mêmes se servent de ces animaux pour de semblables sacrifices. Si au contraire c'est un sacrifice de reconnaissance envers la louve qui nourrit et sauva Romulus, ce n'est pas sans raison qu'on immole un chien, l'ennemi naturel des loups; peut-être aussi veut-on le punir de ce qu'il trouble les Luperques dans leurs courses. [22] (1) On dit que Romulus institua aussi la vénération religieuse du feu, et qu'il préposa, pour le garder, des vierges nommées Vestales. D'autres, qui rapportent cet établissement à Numa, conviennent néanmoins que Romulus fut un prince très religieux, versé dans la science de la divination, et qu'il portait, pour l'exercer, ce qu'on appelle le lituus. C'était un bâton recourbé, avec laquelle les augures, à chaque séance de divination par le vol des oiseaux, délimitent des zones d'observation dans le ciel. (2) On gardait avec soin ce bâton dans le Capitole, mais il fut perdu à la prise de Rome par les Gaulois. Après que ces Barbares eurent été chassés, on le retrouva sous un monceau de cendres, sans qu'il eût été endommagé par le feu qui avait tout consumé à l'entour. (3) Romulus établit aussi des lois, dont une est rigoureuse c'est celle qui, en défendant aux femmes de quitter leurs maris, autorise les maris à répudier leurs femmes quand elles ont empoisonné leurs enfants, qu'elles ont de fausses clefs, ou qu'elles se sont rendues coupables d'adultère. Si un mari répudiait sa femme pour toute autre cause, la loi ordonnait qu'une partie de ses biens fût dévolue à la femme et l'autre consacrée à Cérès; l'auteur de la répudiation devait offrir un sacrifice aux dieux infernaux. (4) Une autre singularité de ses lois, c'est que, n'ayant porté aucune peine contre le parricide, Romulus donne ce nom à toute espèce d'homicide il regardait apparemment ce dernier crime comme le plus horrible de tous, et le parricide comme impossible. (5) Pendant plusieurs siècles, l'expérience justifia cette opinion de Romulus; en effet, six cents ans s'écoulèrent sans qu'on eût vu se commettre à Rome un seul forfait de ce genre. Lucius Hostius, qui vivait après les guerres d'Annibal, fut le premier qui en donna l'exemple. Mais c'en est assez sur cette matière. [23] (1) Il y avait cinq ans que Tatius régnait, lorsque quelques-uns de ses parents et de ses amis, ayant rencontré des ambassadeurs qui allaient de Laurente à Rome, voulurent leur enlever de force tout ce qu'ils avaient; et comme ceux-ci ne se laissaient pas faire mais se défendirent, ils furent massacrés. (2) Romulus voulait qu'un crime si atroce fût puni sur-le- champ; mais Tatius traîna l'affaire en longueur, cherchant à gagner du temps. C'est la seule occasion où on les vit publiquement en désaccord; jusque-là ils s'étaient conduits avec la plus grande modération, et avaient agi de concert dans toutes les affaires. (3) Les parents de ceux qui avaient été tués, désespérant d'obtenir justice à cause de l'intérêt que Tatius avait à ce meurtre, se jetèrent sur lui un jour qu'il faisait avec Romulus un sacrifice à Lavinium, et le tuèrent mais rendant hommage à l'équité de Romulus, ils le reconduisirent honorablement en le comblant de louanges. Romulus rapporta le corps de Tatius, lui fit des obsèques convenant à son rang, et l'enterra sur le mont Aventin, près du lieu appelé Armilustrium; mais il ne pensa point à venger sa mort. (4) Quelques historiens racontent que la ville de Laurente, craignant sa vengeance, lui livra les meurtriers, et qu'il les renvoya en disant que le meurtre avait été justement puni par le meurtre. (5) Cette conduite fit soupçonner et dire qu'il était bien aise d'être délivré d'un collègue. Mais elle n'excita aucun trouble ni aucun mouvement séditieux parmi les Sabins. Les uns par l'amour qu'ils avaient pour lui; les autres par la crainte de sa puissance; d'autres enfin, parce qu'ils le regardaient comme un dieu, persévérèrent dans les sentiments de respect et d'admiration qu'ils avaient toujours eus pour lui. (6) Plusieurs peuples étrangers lui payaient également ce tribut d'hommage. Les anciens Latins lui envoyèrent des ambassadeurs pour faire avec lui un traité d'alliance et d'amitié. Il s'empara de Fidènes, ville voisine de Rome. Les uns disent que ce fut par surprise; qu'il envoya d'abord un corps de cavalerie pour en rompre les portes, et qu'il parut ensuite lui-même avec le reste de son armée. D'autres prétendent que les Fidénates avaient lancé les premiers des attaques sur le territoire de Rome, emmené du butin et fait beaucoup de dégât dans la campagne et la banlieue de la ville. Romulus, qui leur avait dressé une embuscade, tomba sur eux à leur retour, et prit leur ville, (7) qu'il ne fit cependant pas détruire. Il y établit une colonie romaine, et y envoya, le jour des ides d'avril, deux mille cinq cents citoyens pour l'habiter. [24] (1) Peu de temps après Rome fut frappée d'une épidémie qui emportait subitement et sans maladie ceux qui en étaient atteints; elle s'étendit sur les arbres et sur les troupeaux, qu'elle frappa de stérilité; il plut du sang dans la ville; en sorte qu'aux maux qui sont la suite nécessaire d'un tel fléau se joignit une frayeur superstitieuse, (2) qui s'accrut encore lorsqu'on vit la ville de Laurente affligée de la même calamité. On ne douta plus alors que ce ne fût la vengeance divine qui s'appesantissait sur les deux villes, pour punir le meurtre de Tatius et celui des ambassadeurs. En effet, les meurtriers n'eurent pas été plutôt livrés de part et d'autre que le fléau cessa. Romulus purifia Rome et Laurente par des expiations, que l'on continue même aujourd'hui près de la porte Férentine. (3) L'épidémie n'avait pas encore cessé dans Rome, lorsque les Camériens, persuadés que les Romains souffraient trop de la maladie pour pouvoir se défendre, vinrent faire des incursions sur leurs terres. (4) Mais Romulus, sans perdre un instant, marcha contre eux, les défit, en laissa six mille sur la place. S'étant rendu maître de leur ville, il fit transférer à Rome la moitié de ceux qui avaient échappé à la déroute, et envoya à Caméria deux fois autant de Romains qu'il était resté d'habitants. C'était le jour des calendes d'août, (5) et il n'y avait guère que seize ans que Rome était bâtie tant sa population s'était accrue dans ce petit nombre d'années! Parmi les dépouilles de Caméria, Romulus amena un char d'airain attelé de quatre chevaux, qu'il consacra dans le temple de Vulcain; il y fit aussi placer sa propre statue couronnée par la Victoire. [25] (1) Quand les voisins virent la puissance romaine si solide, les plus faibles restèrent soumis, contents de vivre en sécurité. Mais les plus puissants, excités par la crainte et par la jalousie, sentirent que, loin de mépriser Romulus, ils devaient s'opposer à ses progrès et réprimer son ambition. (2) Les Véiens, maîtres d'un territoire très étendu et d'une ville considérable, furent, parmi les Tyrrhéniens, les premiers à commencer la guerre. Ils prirent pour prétexte de réclamer Fidènes, comme une ville qui leur appartenait prétention non seulement injuste, mais ridicule de la part de gens qui, n'ayant donné aucun secours aux Fidénates lorsqu'ils étaient en guerre avec les Romains, venaient réclamer les maisons et les terres après qu'elles étaient passées en d'autres mains. (3) Renvoyés avec mépris par Romulus, ils se partagèrent en deux corps d'armée, dont l'un vint attaquer les Romains près de Fidènes, et l'autre marcha contre Romulus. À Fidènes, ils eurent l'avantage, et tuèrent deux mille Romains; mais l'autre corps de troupes fut battu par Romulus, qui leur tua plus de huit mille hommes. (4) Il y eut près de Fidènes une seconde action, où, de l'aveu de tout le monde, le succès fut dû en entier à Romulus, qui déploya autant d'adresse que de courage, et fit paraître une force et une promptitude plus qu'humaines. Mais ce qu'ont dit quelques historiens, à savoir que, de quatorze mille hommes qui restèrent sur le champ de bataille, Romulus en tua de sa main plus de la moitié, est une fable qu'il faut absolument rejeter. En effet, n'accuse-t-on pas les Messéniens d'une excessive vanité, pour avoir dit qu'Aristomène offrit trois fois le sacrifice de l'Hécatomphonie, parce qu'il avait tué à chaque fois trois cents Lacédémoniens? (5) Romulus, ayant mis les Véiens en déroute, ne s'amusa pas à poursuivre les fuyards; il marcha droit sur Véies, dont les habitants, consternés d'un si grand échec, ne firent aucune résistance, et eurent recours aux prières. Ils obtinrent un traité de paix et d'alliance pour cent ans, à condition de livrer aux Romains une portion considérable de leur territoire, appelée Septempagium, c'est-à-dire la septième partie, et de leur céder les salines qu'ils avaient près du Tibre. Ils donnèrent pour otages cinquante de leurs principaux citoyens. (6) Après cette victoire, Romulus triompha le jour des ides d'octobre. Il était suivi d'un grand nombre de prisonniers, et entre autres du général des Véiens, homme déjà vieux, et qui, dans cette occasion, ne s'était pas conduit avec la sagesse et l'expérience qu'on devait attendre de son âge. (7) De là vient qu'encore aujourd'hui, dans les sacrifices de victoire, on conduit au Capitole en traversant le Forum, un vieillard vêtu de pourpre, qui porte au cou une de ces bulles qu'on donne aux enfants. Il est précédé d'un héraut qui crie "Sardiens à vendre!", parce que les Tyrrhéniens passent pour une colonie venue de Sardes en Lydie, et que Véies est une ville tyrrhénienne. [26] (1) Ce fut la dernière guerre de Romulus. Dès ce moment, il ne sut pas éviter l'écueil ordinaire à presque tous ceux que des faveurs singulières de la fortune ont élevés à une très grande puissance. Enflé de ses succès, plein d'une orgueilleuse confiance en lui-même, il perdit l'attitude démocratique qu'il avait conservée jusqu'alors, et prit les manières odieuses d'un despote. Il offensa d'abord les citoyens par le faste de ses habits. (2) Vêtu d'une tunique de pourpre, et par-dessus d'une robe brodée de même, il donnait ses audiences assis sur un trône à dossier, et entouré de ces jeunes gens qu'on appelait Célères, à cause de leur promptitude à exécuter ses ordres. (3) Il ne paraissait en public que précédé de licteurs armés de baguettes avec lesquelles ils écartaient la foule, et ceints de courroies dont ils liaient sur-le- champ ceux qu'il ordonnait d'arrêter. Les Latins disaient anciennement "ligare" pour "lier", et aujourd'hui ils disent "alligare"; c'est de là que ces appariteurs étaient appelés licteurs, et qu'on donnait à leurs baguettes le nom de faisceaux. (4) Je croirais plutôt qu'on a ajouté la lettre c à l'ancien mot "liteurs", pour en faire "licteurs"; que ce premier terme avait la même signification que le mot grec qui désigne les ministres publics, et qui vient de "leïtos", que les Grecs emploient aujourd'hui pour dire le peuple, tandis que "laos" désigne la populace. [27] (1) Numitor son aïeul étant mort, Romulus devait réunir à son domaine le royaume d'Albe. Mais il en avait laissé le gouvernement au peuple, pour gagner par là sa confiance, et s'était seulement réservé d'y nommer tous les ans un magistrat suprême. Il apprit ainsi aux grands de Rome à désirer un état indépendant et sans roi, où ils pussent commander chacun à leur tour. (2) Les patriciens, décorés simplement d'un vain titre et de quelques marques d'honneur, mais n'ayant aucune part aux affaires, étaient appelés au conseil plutôt pour obéir à la coutume, que pour donner des avis. Ils écoutaient en silence les ordres du roi, et se retiraient ensuite sans avoir d'autre avantage sur le peuple que d'être instruits les premiers de ce qui avait été décidé. (3) Ce n'était pas encore ce qui les eût le plus blessés; mais quand Romulus, de sa seule autorité et sans leur approbation, sans même les avoir consultés, eut distribué aux soldats les terres qu'il avait conquises, et rendu aux Véiens leurs otages, alors le sénat se crut indignement outragé. Aussi lorsque peu de temps après Romulus disparut d'une manière inattendue, le soupçon de sa mort tomba sur les sénateurs. (4) Elle arriva le jour des nones de juillet, appelé alors Quintilis; et son époque est la seule chose qu'on en sache d'une manière sûre; car, encore à présent, il se pratique ce jour-là plusieurs cérémonies qui rappellent cet événement. (5) Il ne faut pas s'étonner de l'imprécision dont je parle, puisque, même dans le cas de Scipion l'Africain, qui mourut dans sa propre maison en sortant de table, le genre de mort ne fut pas clairement établi les uns croient à une mort naturelle, causée par la maladie; les autres, à un suicide par empoisonnement; d'autres enfin prétendent que les ennemis du grand homme, ayant fait irruption nuitamment chez lui, l'étouffèrent. Pourtant le corps de Scipion fut exposé à tous les regards, et sa vue pouvait permettre à tout le monde de soupçonner ou de deviner son mal. (6) Mais Romulus, lui, disparut tout à coup, sans qu'il restât aucune partie de son corps ni de ses vêtements. Les uns conjecturèrent que les sénateurs s'étaient jetés sur lui dans le temple de Vulcain, qu'ils l'avaient mis en pièces, et que chacun avait emporté sous sa robe une partie de son corps. D'autres croient que cette disparition n'eut lieu ni dans le temple de Vulcain, ni en présence des sénateurs seuls; mais que Romulus, tenant ce jour-là une assemblée du peuple hors de la ville, près du marais de la Chèvre, il se fit tout à coup dans l'air un bouleversement extraordinaire, et il survint une tempête si affreuse, qu'il serait impossible de la décrire. (7) La lumière du soleil fut totalement éclipsée; une nuit horrible couvrit les airs; on n'entendait de toutes parts que de grands éclats de tonnerre, que des vents impétueux qui soufflaient avec violence. Le peuple effrayé se dispersa; mais les sénateurs se rapprochèrent les uns des autres. (8) Dès que l'ouragan fut passé, et que le jour eut repris sa lumière, les gens du peuple revinrent au lieu de l'assemblée. Leur premier soin fut de demander et de chercher le roi, qui ne paraissait pas mais les sénateurs, arrêtant leurs enquêtes, leur ordonnent d'honorer Romulus, qui, disaient-ils, venait d'être enlevé parmi les dieux, et qui désormais serait pour eux, au lieu d'un roi doux et humain, une divinité propice. (9) Le petit peuple les crut sur parole; ravi de joie et plein d'espérance, il se retira en adorant le nouveau dieu. Mais d'autres, animés par le ressentiment et la vengeance, poussèrent plus loin leurs recherches et causèrent de vives inquiétudes aux sénateurs, les accusant d'être les meurtriers du roi et de chercher à couvrir leur crime par des contes ridicules. [28] (1) Pendant le tumulte que cet incident fit naître, un des premiers patriciens, généralement estimé pour sa vertu, qui avait suivi Romulus d'Albe à Rome, et avait joui de la confiance et de la familiarité de ce prince, Julius Proculus, s'avança au milieu de la place publique; et là, en présence de tout le peuple, il jura, par ce qu'il y avait de plus sacré, qu'en revenant de l'assemblée Romulus lui était apparu plus grand et plus beau qu'il ne l'avait jamais vu, et couvert d'armes plus brillantes que le feu; qu'à cette vue, saisi d'étonnement, (2) il lui avait dit « Ah! prince, que vous avons-nous fait? et pourquoi nous avez-vous quittés, en nous exposant aux accusations les plus graves et les plus injustes, en laissant toute la ville privée d'un père et plongée dans un deuil inexprimable? » Que Romulus lui avait répondu « Les dieux veulent, Proculus, qu'après avoir vécu si longtemps avec les hommes, quoique fils d'un dieu, après avoir bâti une ville qui surpassera toutes les autres en puissance et en gloire, je retourne au ciel d'où je suis descendu. (3) Adieu; allez dire aux Romains qu'en pratiquant la tempérance, en exerçant leur courage, ils s'élèveront au plus haut point de la puissance humaine. Pour moi, sous le nom de Quirinus, je serai votre dieu tutélaire. » Le caractère de Proculus, et le serment qu'il avait fait, firent ajouter foi à son témoignage. D'ailleurs l'assemblée, par une sorte d'inspiration divine, fut saisie d'un tel enthousiasme que personne ne pensa à le contredire, et que, renonçant à leurs soupçons, ils se mirent tous à invoquer et à adorer Quirinus. (4) Cette histoire ressemble fort aux fables que les Grecs racontent sur Aristéas le Proconésien, et sur Cléomèdes d'Astypalée. Ils disent qu'Aristéas étant mort dans la boutique d'un foulon, et ses amis s'y étant transportés pour enlever le corps, il disparut tout à coup; des gens qui revenaient d'un voyage dirent qu'ils l'avaient rencontré sur le chemin de Crotone. (5) Cléomèdes, dit-on, était d'une taille et d'une force de corps extraordinaires, mais sujet à des accès de démence et de fureur, pendant lesquels il s'était souvent porté aux plus grandes violences. Un jour enfin, étant entré dans une école d'enfants, il rompit par le milieu, d'un coup de poing, la colonne qui soutenait le comble. Le toit s'écroula, (6) et tous les enfants furent écrasés. Cléomèdes, voyant qu'on courait après lui, se jeta dans un grand coffre qu'il ferma, et dont il tint le couvercle si fortement, que plusieurs personnes, en réunissant leurs efforts, ne purent jamais l'ouvrir. On brisa donc le coffre, où on ne le trouva ni vivant ni mort. Les Astypaléens, fort surpris, envoyèrent consulter l'oracle d'Apollon, et la Pythie leur fit cette réponse "Cléomèdes sera le dernier des héros". (7) On dit aussi que le corps d'Alcmène disparut comme on allait le porter au tombeau, et qu'on ne trouva sur son lit qu'une pierre. On débite bien d'autres contes aussi dénués de vraisemblance, en voulant faire partager à des êtres d'une nature mortelle les privilèges de la divinité. À la vérité, ce serait une preuve d'impiété et de bassesse morale que de refuser à la vertu toute participation de la nature divine; mais vouloir confondre la terre avec le ciel, ce serait une folie. (8) Tenons-nous-en donc à ce qu'il y a de plus certain, et disons avec Pindare "Le corps, chez tous les hommes, obéit à l'appel de la mort, dont la vigueur est insurmontable; mais il laisse après lui, vivante, son image d'éternité, car seule elle émane des dieux. " Elle est en effet venue du ciel et elle y retourne, non pas avec le corps, mais seulement lorsqu'elle s'en est le plus possible dégagée et séparée, lorsqu'elle est devenue tout à fait pure, désincarnée et sainte. (9) C'est là ce qu'Héraclite appelle "l'âme sèche et la plus parfaite, qui s'élance hors du corps comme l'éclair de la nue. " Mais celle qui, confondue, et, pour ainsi dire, amalgamée avec le corps, s'est rendue toute charnelle, semblable à une vapeur épaisse et ténébreuse, s'enflamme difficilement et s'élève avec peine. (10) Gardons-nous donc d'envoyer au ciel, contre leur nature, les corps des hommes vertueux; mais soyons fermement persuadés qu'après leur mort, et par leur nature même et par la volonté des dieux, ils sont, pour prix de leurs vertus, changés d'hommes en héros, de héros en génies; et, s'ils ont passé tous les jours de leur vie, comme dans une initiation aux mystères, dans l'innocence et dans la sainteté, s'ils ont fui toutes les passions et tous les désirs d'une chair terrestre et mortelle, alors leurs âmes, élevées à la nature des dieux, non par un décret public, mais par la vérité même, et sur les motifs les plus justes, jouissent de la condition la plus belle et la plus heureuse. [29] Le surnom de Quirinus donné à Romulus est, selon les uns, le même que celui de Mars. D'autres lui donnent la même origine qu'à celui de Quirites que portent les Romains. Suivant d'autres, enfin, les anciens nommaient "quiris" le fer d'une lance ou la lance même; la statue de Junon, qu'on portait au bout d'une pique, était appelée Quiritis; on donnait le nom de Mars à la lance consacrée dans le palais de Numa; ceux qui s'étaient distingués dans les combats recevaient une lance pour prix de leur valeur. Romulus fut donc surnommé Quirinus, parce qu'il était un dieu guerrier, ou le dieu même des combats. (2) On lui dédia un temple sur une des collines de Rome, qui, de son nom, fut appelée le mont Quirinal. Le jour auquel il disparut s'appelle "la Fuite du peuple", et "nones Caprotines", parce qu'on fait ce jour-là un sacrifice hors de la ville, près du marais de la Chèvre; et le nom latin de chèvre est "capra". (3) Ceux qui vont à ce sacrifice prononcent, avec de grands cris, plusieurs noms romains, tels que Marcus, Lucius, Caïus, pour imiter la fuite qui eut lieu dans cette occasion, et la manière dont ils s'appelaient les uns les autres dans le trouble et la frayeur où ils étaient. (4) Suivant d'autres auteurs, ce n'est pas l'imitation d'une fuite, mais d'une course hâtive et précipitée; et voici la raison qu'ils en donnent. Quand les Gaulois qui s'étaient rendus maîtres de Rome en eurent été chassés par Camille, la ville eut bien de la peine à se remettre de l'état d'épuisement auquel elle était réduite. Plusieurs peuples du Latium, profitant de sa faiblesse, se réunirent pour l'attaquer. Ils avaient à leur tête Lucius Postumius, (5) qui, ayant établi son camp près de Rome, envoya dire aux Romains, par un héraut, que les Latins voulaient renouer, par de nouveaux mariages, leur ancienne alliance, qui commençait à s'affaiblir; (6) que s'ils leur envoyaient un grand nombre de leurs filles et de leurs femmes sans maris, ils auraient la paix avec eux, comme ils l'avaient eue avec les Sabins par le même moyen. Devant cette proposition les Romains étaient partagés entre la crainte de la guerre et le sentiment que livrer leurs femmes ne valait pas mieux que d'être emmenés en captivité. (7) Dans cette perplexité, une esclave nommée Philotis, ou Tutula selon d'autres, vint leur conseiller de ne suivre aucun de ces deux partis, mais d'employer la ruse pour éviter à la fois de faire la guerre et de livrer des otages. La ruse consistait à envoyer aux ennemis Philotis elle-même, avec les plus belles esclaves, vêtues en femmes de condition libre la nuit, Philotis élèverait, du camp des ennemis, un flambeau allumé; à ce signal, les Romains sortiraient en armes, et viendraient facilement à bout des Latins, qu'ils trouveraient endormis. (8) Son conseil fut suivi, et les ennemis donnèrent dans le piège. Philotis plaça le signal convenu au haut d'un figuier sauvage, sur lequel elle avait étendu par derrière des couvertures, afin que les ennemis ne pussent voir la lumière du flambeau, et qu'elle ne fût vue que des Romains. Dès que ceux-ci l'aperçurent, ils sortirent promptement, en s'appelant les uns les autres aux portes de la ville, afin de s'animer réciproquement. (9) Ils surprirent les ennemis et les taillèrent en pièces. C'est, dit-on, pour conserver le souvenir de leur victoire, qu'ils célèbrent la fête de "la Fuite du peuple"; et ils appellent ce jour les nones Caprotines, du mot "caprificus", nom du figuier sauvage chez les Romains. Ce jour-là, on donne aux femmes un grand festin hors de la ville, sous des tentes faites de branches de figuier. (10) Les esclaves font une quête, en parcourant la ville et en s'amusant elles se frappent et se jettent des pierres, pour imiter ce que firent alors les esclaves qui avaient assisté les Romains dans le combat. (11) Mais peu d'historiens adoptent ce récit. Cette manière de s'appeler les uns les autres en plein jour, cette sortie de la ville pour aller sacrifier au marais de la Chèvre, tout cela s'accorde mieux, semble-t-il, avec la première opinion à moins que les deux événements ne soient arrivés le même jour, à des époques différentes. (12) Quand Romulus disparut d'entre les hommes, il était âgé de cinquante-quatre ans, et en avait régné trente-huit.