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Le supplément pédagogique (l' Elenchus paedagogicus)

Numéro d'ordre: 6

AUTEUR: Anne de Leseleuc
TITRE: Les calendes de septembre

Références: Ed. 10/18, Coll. "Grands détectives", n. 2606, 1996, 190 pp.

Présentation - Auteur:
Anne de Leseleuc est docteur en Histoire et Civilsations de l'Antiquité
Diplômée supérieure de l'École du LOUVRE (en Antiquité Nationale), elle fut tour à tour chargée de missions au Musée des Antiquités Nationales puis rédactrice à l'Action Artistique du Ministère des Affaires Etrangères.
[A. de Leseleuc, op. cit., verso 2ième page de garde. et Anne de Leseleuc, bibliographie]

Présentation - Roman:
Lorsque débute les calendes de septembre, Marcus Aper, brillant avocat né en Gaule au début du 1ier siècle de notre ère, vient de s'installer à Rome. C'est alors qu'éclate l'affaire d'Illyrie. Les contribuables de cette province refusent de payer l'impôt. Le légat se rend à Rome où l'empereur choisit Marcus pour défendre la cause du légat. A l'ouverture du procès le légat est assassiné ... Marcus Aper va mener l'enquête. [Page de couverture (dos) du roman]

Extrait(s):

A. Plaidoirie de Marcus Aper, avocat, enquêteur et défenseur du légat romain Gordianus assassiné (pp. 124-127):

C'est donc dans ce climat favorable que Marcus Aper prit la parole. Il eut un bref moment de panique, car les tablettes, qu'il avait classées dans l'ordre des arguments à aborder, avaient été apportées par Messalla en vrac dans une sacoche. Le méticuleux Nestor lui faisait cruellement défaut. Le rouquin, furieux d'être privé de l'honneur d'assister son maître, avait prétendu que la tournée des confiseurs ne pouvait attendre! Alors, Marcus, dédaignant toutes notes, se jeta dans l'improvisation en attaquant sans préambule dans le vif du sujet:
- Gordianus ne fut pas un fléau rendu à Rome, mais une victime immolée à Rome! L'horreur me saisit quand je pense qu'il se trouve des hommes qui osent l'accuser même après sa mort! C'est plus commode, il n'est plus là pour se défendre! Que dis-je se défendre? Non, pas se défendre, mais accuser! Je le ferai donc à sa place. J'accuse le negotiator pannonien Herennius d'avoir ordonné son assassinat, et son complice Niger de l'avoir exécuté!
Nigrinus bondit de son banc:
- Nous ne sommes pas ici pour juger un meurtre!
Des cris fusèrent de partout. L'assistance était déchaînée, des bas-côtés, du fond de la nef, des tribunes, hommes et femmes acclamaient Aper et conspuaient Nigrinus. Les Pannoniens, bien qu'en petit nombre, étaient encore plus excités que la multitude; ils hurlaient leur haine pour le légat, accusaient Marcus de calomnies, de mensonges, d'atteinte à l'honneur d'Herennius.
Il suffit à l'empereur de se lever, et le calme revint. Le public redoutait d'être privé de son spectacle. Titus resta debout quelques minutes dans un silence absolu. Il se rassit et fit signe à Marcus de poursuivre.
L'avocat attaqua lentement d'une voix calme et grave qui força l'attention:
- Mon honorable confrère a raison, nous ne sommes pas ici pour juger les assassins de Gordianus, mais rassurez-vous, leur procès aura lieu! Nous sommes ici pour défendre l'honneur de Gordianus, loyal serviteur de l'Empire -, pour prouver qu'il faisait son devoir en exigeant le paiement des taxes! Et surtout pour apporter les preuves du chantage dont il a été la victime, chantage auquel il a refusé de se soumettre, preuve de son innocence et cause de sa mort!
L'auditoire était tout ouïe. Marcus en profita pour rappeler la carrière militaire et les longues années passées par Gordianus dans l'administration. Il décrivit le dispendieux munus qu'il avait offert sur ses deniers à ses administrés de Savaria. Il fallait à Marcus auréoler son défunt client par l'admiration populaire avant d'aborder le terrain épineux de l'amphithéâtre de Pietas Julia.
En effet, la loi interdisait aux magistrats d'utiliser les deniers publics pour faire des cadeaux à leur cité. Sur ce point, Marcus ne savait comment présenter sa défense. Il ne pouvait nier, redoutant qu'on ne vît un vol pur et simple dans un acte qu'il n'osait avouer. Refuser de reconnaître un fait évident en aurait augmenté la gravité au lieu de la diminuer, surtout qu'il en était fait mention dans les lettres d'Herennius. Dans cet embarras, après avoir entraîné l'assistance dans une admiration sans réserve pour les hautes vertus de Gordianus, il se lança dans une envolée lyrique:
- Et voilà l'homme que ses assassins appellent un fléau, voilà l'homme qui n'a vécu que pour la grandeur de Rome! Voilà l'homme qui a voulu doter sa cité natale d'un monument qui témoignera à jamais de la gloire de son empereur! Pourrait-on le lui reprocher?
Il fut interrompu par un tonnerre d'applaudisse ments. Alors, élevant le ton, Marcus fit taire la foule:
- Je vous prie de faire le silence. Rien de ce que j'ai dit ne mérite d'être applaudi, je ne vous ai encore rien dit! Maintenant, je réclame l'attention des jurés, car le temps est venu d'apporter les preuves. Oui! je vous apporte la preuve qu'il y a eu un complot, que ce complot avait Herennius pour chef, que tous les Pannoniens dont le défenseur a fait le panégyrique ont participé à ce complot qui avait pour but d'exercer un chantage sur la personne du légat de l'empereur. Je demande que soient lues à haute voix par la Cour les quatre lettres écrites de la main d'Herennius et qui étaient en possession de Gordianus.
Dans le feu de sa plaidoirie, Marcus ne s'était pas aperçu que Nestor l'avait rejoint et qu'il était déjà sur l'estrade. Nestor remit les papyrus à un centumvir qui les lut à voix haute.
La lecture une fois achevée, Nigrinus, dominant de son timbre métallique le brouhaha d'indignation, demanda qu'il lui soit accordé le droit de réponse.
- Et nous, dit Marcus, sollicitons de la cour l'autorisation d'auditionner Herennius!
La séance durait depuis cinq heures, Titus ordonna une suspension. En raison de la gravité des débats, il annonça qu'exceptionnellement la reprise d'audience aurait lieu dans deux heures et que l'audition d'Herennius était accordée. Ordre fut donné aux gardes d'amener le prisonnier.

B. La mort de Pline l'Ancien à Pompéi lors de l'éruption du Vésuve (p. 63):

Le péril n'était pas encore à Stabiae, pourtant il se rapprochait.
Mon oncle trouva Pomponianus sur la plage.
Celui-ci, décidé à fuir, avait fait charger ses paquets
sur des bateaux. Pline embrassa son ami et voulut calmer
ses craintes par le spectacle de sa tranquillité. Il le
décida à souper en attendant les vents favorables. Tandis
que l'inquiétude tenait tout le monde éveillé, il se
retira dans une chambre, se coucha et s'endormit. Son
notarius, qui ne l'a pas quitté, m'a même assuré qu'il
l'entendit ronfler! Mais la cour par laquelle on accédait
à son appartement s'est emplie de cendre, au point
que s'il était resté plus longtemps dans sa chambre, il
n'aurait plus pu en sortir. On le réveilla et on décida
de quitter la maison que les tremblements de terre faisaient
osciller. A l'air libre, ils durent se protéger la
tête contre les fragments de pierres ponces qui tombaient
du ciel. Le notarius me raconta que mon oncle
conseilla alors d'aller sur la plage pour voir s'il était
possible de prendre la mer, mais elle était encore
grosse et redoutable. Soudain, les flammes et l'odeur
du soufre ont fait fuir ses compagnons. C'est alors que
mon oncle a eu un malaise. Il s'appuya sur son notarius
et sur un esclave; mais il s'écroula sans vie. Je
suppose que l'air épaissi par la cendre avait obstrué sa
respiration et fermé son larynx qu'il avait délicat et
souvent oppressé. Son notarius le veilla. Il échappa
miraculeusement à la mort et porta le corps de mon
oncle à bord dès qu'il fut possible de prendre la mer.

Source(s):

Pline Le Jeune, Lettres,, VI, 16, par. 12 - 20 [Latin Library]:

La mort de l'oncle de Pline le Jeune en 79 ap. J.-Chr. lors de l'éruption du Vésuve

(12) Stabiis erat diremptus sinu medio - nam sensim circumactis curuatisque litoribus mare infunditur -; ibi quamquam nondum periculo appropinquante, conspicuo tamen et cum cresceret proximo, sarcinas contulerat in naues, certus fugae si contrarius uentus resedisset. Quo tunc auunculus meus secundissimo inuectus, complectitur trepidantem consolatur hortatur, utque timorem eius sua securitate leniret, deferri in balineum iubet; lotus accubat cenat, aut hilaris aut - quod aeque magnum - similis hilari.

(13) Interim e Vesuuio monte pluribus locis latissimae flammae altaque incendia relucebant, quorum fulgor et claritas tenebris noctis excitabatur. Ille agrestium trepidatione ignes relictos desertasque uillas per solitudinem ardere in remedium formidinis dictitabat. Tum se quieti dedit et quieuit uerissimo quidem somno; nam meatus animae, qui illi propter amplitudinem corporis grauior et sonantior erat, ab iis qui limini obuersabantur audiebatur.

(14) Sed area ex qua diaeta adibatur ita iam cinere mixtisque pumicibus oppleta surrexerat, ut si longior in cubiculo mora, exitus negaretur. Excitatus procedit, seque Pomponiano ceterisque qui peruigilauerant reddit.

(15) In commune consultant, intra tecta subsistant an in aperto uagentur. Nam crebris uastisque tremoribus tecta nutabant, et quasi emota sedibus suis nunc huc nunc illuc abire aut referri uidebantur.

(16) Sub dio rursus quamquam leuium exesorumque pumicum casus metuebatur, quod tamen periculorum collatio elegit; et apud illum quidem ratio rationem, apud alios timorem timor uicit. Ceruicalia capitibus imposita linteis constringunt; id munimentum aduersus incidentia fuit.

(17) Iam dies alibi, illic nox omnibus noctibus nigrior densiorque; quam tamen faces multae uariaque lumina soluebant [solabantur]. Placuit egredi in litus, et ex proximo adspicere, ecquid iam mare admitteret; quod adhuc uastum et aduersum permanebat.

(18) Ibi super abiectum linteum recubans semel atque iterum frigidam aquam poposcit hausitque. Deinde flammae flammarumque praenuntius odor sulpuris alios in fugam uertunt, excitant illum.

(19) Innitens seruolis duobus assurrexit et statim concidit, ut ego colligo, crassiore caligine spiritu obstructo, clausoque stomacho qui illi natura inualidus et angustus et frequenter aestuans erat.

(20) Ubi dies redditus - is ab eo quem nouissime uiderat tertius -, corpus inuentum integrum illaesum opertumque ut fuerat indutus: habitus corporis quiescenti quam defuncto similior.

Traduction française:

12. Ce dernier [Pomponianus] était à Stabies, de l'autre côté du golfe (car le rivage revient sur lui-même de façon à former une courbe insensible que remplit la mer). En cet endroit, alors que le péril n'était pas encore là, mais avait été vu et en se développant s'était approché, Pomponianus avait fait charger ses paquets sur des bateaux, décidé à fuir si le vent contraire tombait. Ce vent à ce moment était tout à fait favorable à mon oncle qui arrive, embrasse son ami tremblant, le console, l'encourage et voulant calmer ses craintes par le spectacle de sa tranquillité à lui, se fait descendre dans le bain; en en sortant il se met à table et soupe avec gaîté, ou, ce qui n'est pas moins beau, en feignant la gaîté.

13 Pendant ce temps, le sommet du mont Vésuve brillait sur plusieurs points de larges flammes et de grandes colonnes de feu dont la rougeur et l'éclat étaient avivés par l'obscurité de la nuit. Mon oncle répétait que des foyers laissés allumés par les paysans dans leur fuite hâtive et des villas abandonnées brûlaient dans la solitude, voulant par là calmer les craintes. Alors il se livra au repos et dormit d'un sommeil qui ne peut être mis en doute, car sa respiration, rendue par sa corpulence grave et sonore, était entendue par ceux qui allaient et venaient devant sa porte.

14 Mais la cour par laquelle on accédait à son appartement était déjà remplie de cendres mêlées de pierres ponces qui en avaient élevé le niveau au point qu'en restant plus longtemps dans sa chambre il n'en aurait pu sortir. On le réveille, il vient rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient passé toute la nuit debout.

15 On tient conseil: restera-t-on dans un lieu couvert ou s'en ira-t-on dehors? Des tremblements de terre fréquents et amples agitaient les maisons qui semblaient arrachées à leurs fondements et oscillaient dans un sens, puis dans l'autre.

16 A l'air libre en retour tombaient des fragments de pierre ponce, légers et poreux, il est vrai, mais qu'on redoutait. C'est a quoi on se résigna après comparaison des dangers. Chez mon oncle triompha le meilleur des deux points de vue; chez les autres, la plus grande des deux peurs. Ils mettent des oreillers sur leur tête et les attachent avec des linges: ce fut leur protection contre ce qui tombait du ciel.

17 Déjà le jour était levé partout, mais autour d'eux une nuit plus épaisse que toute autre nuit et qu'atténuaient pourtant une foule de feux et des lumières de toute sorte. On résolut d'aller sur le rivage et de voir de près s'il était maintenant possible de prendre la mer; mais elle était encore grosse et redoutable.

18 Là, on étendit un linge sur lequel mon oncle se coucha; il demanda à plusieurs reprises de l'eau fraîche et en but; ensuite les flammes et l'odeur de soufre qui les annonçait font fuir ses compagnons et le réveillent;

19 il s'appuie sur deux esclaves pour se lever et retombe immédiatement. Je suppose que l'air épaissi par la cendre avait obstrué sa respiration et fermé son larynx qu'il avait naturellement délicat, étroit et souvent oppressé.

20 Quand le jour revint (c'était le troisième depuis celui qu'il avait vu pour la dernière fois), son corps fut trouvé intact, en parfait état et couvert des vêtements qu'il avait mis à son départ; son aspect était celui d'un homme endormi plutôt que d'un mort.

[Anne-Marie GUILLEMIN, Pline le Jeune, Lettres, t.II, Lv. IV-VI, Paris, "Les Belles Lettres", 1962]

Références sur la Toile:

Critique littéraire:

Descripteurs: Marcus Aper; Vésuve; Rome; Pline l'Ancien; Pline le Jeune; Titus;


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Dernière mise à jour : 21 novembre 2000