VIRGILE

Didon et Énée

 

Énéide I, 418-465

 

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v. 418-419 : respectivement basée sur un rythme dactylique et spondaïque, la métrique de ces deux vers oppose un mouvement rapide et un mouvement lent.

imminetarces : rejet du verbe et marque de la hauteur aux deux extrémités du vers : la hauteur des villes est un signe de leur opulence et de leur puissance ; ainsi Rome et les villes capitales se distinguent par la hauteur de leurs tours et de leurs bâtiments.

miratur : anaphore à l'intonation des deux vers successifs 421, 422. Ce verbe marque l'irruption du merveilleux dans la poésie épique : il signifie l'étonnement du héros devant un fait prodigieux, extraordinaire, hors norme qui s'impose à sa vue et que l'on ne peut contester. Énée est effectivement fasciné par la vue de cette ville en construction, qui lui apparaît comme un phénomène prodigieux, après le temps des destructions qui se sont accumulées depuis la chute de Troie jusqu'à la récente tempête, en passant par toutes les années d'errance sur la Méditerranée ; Carthage est pour Énée une sorte de « Terre promise ».

magalia quondam : cfr. VIII, 348 ; cette « métamorphose » de la ville rappelle un mot d'Auguste rapporté par Suétone à propos de ses grands travaux romains (Aug. 28, 5) : « Il l'embellit tellement, qu'il se vanta avec raison d'avoir trouvé une ville de briques et d'en avoir laissé une de marbre ».

instant : mis en évidence en tête de vers et de phrase : l'effervescence de ce chantier impressionne les naufragés accablés et fatigués par leurs malheurs, qui ont désappris l'enthousiasme des constructeurs de cités. Du vers 423 au vers 429, Virgile multiplie les expressions binaires et les variations (pars, pars ; hic, hic ; alii, alii ; inf. de narration/indicatifs présents), pour expliciter et décrire le verbe instant : ce chantier englobe toutes les couches de la population carthaginoise ; il implique à la fois des travaux de construction et d'administration, qui concernent l'activité militaire (arcem), politique (iura, magistratus, senatum), économique (portus) et culturelle (theatris). L'enthousiasme des ouvriers est bientôt confirmé par la comparaison avec l'activité fébrile et diversifiée de la ruche.

sulco : il s'agit du sillon qui entoure les habitations privées, mais aussi les villes elles-mêmes, comme, par exemple, le fameux sillon tracé par Romulus autour de la première enceinte de Rome et transgressé par Rémus.

iura, magistratus, senatum : anachronisme évident et volontaire : la ville en construction qu'admire Énée n'est pas une cité punique du VIIIe s. ACN, mais une cité complexe qui reproduit une infrastructure et des institutions romaines dont l'époque d'Auguste était familière. En aucun autre passage de l'Énéide n'apparaît une cité aussi moderne avec ses élections (legunt est placé au centre du vers 426), ses lois, ses théâtres à colonnes, ses rues pavées, ses bassins portuaires creusés de main d'homme ; plus tard, il sera même question des machines employées pour la réalisation de ces grands travaux (IV, 89). Pour raconter le séjour d'Énée à Carthage, Virgile a pris le parti de ne plus situer son récit dans une civilisation de type homérique, relativement simple, proche des réalités rurales, primitive jusque dans le luxe modéré d'un temple ou d'un banquet ; Carthage est une ville somptueuse, grandiose, bâtie sur des schémas romains, suffisamment proche de Rome et puissante pour pouvoir un jour devenir sa plus dangereuse rivale. L'anachronisme de la liaison entre Énée et Didon se double d'un anachronisme du décor qui la voit naître : Didon est une reine orientale, opulente, elle doit incarner la séduction du luxe et des richesses qui menacera bientôt Énée et Rome par delà les siècles ; cette rencontre ne pouvait se faire que dans une ville à la mesure de cette menace.

hic : anaphore de l'adverbe, renforcée par la répétition de alii placé en chiasme dans les deux membres de phrase : alii effodiunt >< locant alii.

qualis : introduit une longue comparaison de type homérique, où le poète compare l'activité des Tyriens avec celle de la ruche. Virgile a tiré cette comparaison de la description qu'il a faite de la vie des abeilles dans les Géorgiques, 4, 149-169 dont il n'hésite pas à citer des fragments.

v. 436 : indépendante qui échappe à la construction de la comparative introduite par qualis ; ce vers fait la synthèse de la comparaison : feruet opus rappelle instant ardentes Tyrii (v. 423), et, en mźme temps, conclut la comparaison sur un chiasme : instant ardentes Tyrii était suivi de la description des activités du chantier carthaginois ; en revanche, les activités de la ruche précŹdent la phrase de conclusion introduite par feruet opus.

caput acris equi : voir J. BAYET, L'omen du cheval à Carthage, dans REL, t. 19 (1941), p. 166-190. Comme on l'a dit dans l'introduction générale, l'archéologie des temps légendaires participe aux visées idéologiques de l'épopée ; elle est un moyen dont les historiens et les poètes ont su s'inspirer pour diffuser les thèmes de l'hégémonie des villes capitales. La découverte qui a donné naissance à la ville de Carthage a un correspondant à Rome, où Fabius Pictor, un annaliste du IIIe siècle ACN, rapporte que l'on avait déterré le crâne de la « tête d'Olus » à l'endroit où l'on avait commencé de creuser les fondations du temple de Jupiter sur le Capitole (caput Oli) ; un devin étrusque, consulté pour interpréter le sens de cette trouvaille, avait annoncé que ce lieu serait la « tête de l'Italie ». À l'époque augustéenne, l'historien Tite-Live confirme le prodige qui devait faire du Capitole « le sommet de l'empire et la tête du monde » (I, 55, 1-6). En faisant figurer sur ses monnaies l'effigie d'un cheval fougueux, symbole de force guerrière dont le présage avait été envoyé par Junon, l'épouse royale de Jupiter, et en liant son origine au sacrifice d'un taureau, symbole de puissance économique, Carthage manifestait clairement au monde ses prétentions hégémoniques ; pour gagner cette guerre des symboles, Rome devait trouver mieux et rien ne valait une tête humaine découverte à l'endroit même où l'on fondait le temple de Jupiter, le père des dieux et des hommes. Au cœur d'un monde entièrement construit sur des imaginaires circulaires, le conflit des deux centres devait aboutir à la disparition de l'un d'eux, le présage humain l'emportant sur les présages animaliers, mais Énée ne pouvait avoir été séduit que par un mirage urbain proche de sa véritable destination et dont l'étiologie mythique garantissait une promesse digne de tenter le héros virgilien.

Sidonia : Didon est effectivement appelée Sidonienne, car elle vient de Tyr, ville de Phénicie, fondée par les habitants de Sidon.

donis … numine diuae : désigne la richesse à la fois matérielle et spirituelle du temple, rempli des offrandes des fidèles et des faveurs de la puissance divine.

aerea : la richesse matérielle du temple est soulignée dans la profusion d'airain ou de bronze que l'on trouve trois fois en deux vers, à l'intonation ou à la chute (v. 448-449). Dans l'Odyssée, le seuil du palais d'Alcinoos est également fait de bronze (Hom., Od. VII, 81 sq).

miratur : le rejet laisse une pause entre la vue des objets et le sentiment éprouvé par Énée.

ambobus : Achille a été l'ennemi le plus cruel pour les Troyens et en particulier pour Priam, dont il a tué le fils Hector en combat singulier ; Achille a été également cruel pour les siens, pour les Atrides : son absence au combat a provoqué la mort de nombreux Achéens, et la « colère d'Achille », blessé par Agamemnon qui lui a ravi sa captive Briséis, est, du reste, le sujet même de l'Iliade : « Chante, ô Muse, la colère d'Achille ».

constitit : en tête de vers et de phrase, mise en relief du verbe qui produit un effet de surprise, en revenant subitement à l'action narrative après la description des tableaux du temple.

sunt lacrimae rerum : deux interprétations sont possibles, selon que l'on considère rerum comme un génitif objectif ou un génitif subjectif :

•  génitif objectif : il y a des larmes pour les choses qui en valent la peine ; les larmes rendent justice à la souffrance et au malheur des hommes :

• génitif subjectif (ou possessif ici) : « les choses ont des larmes », « les objets pleurent », comme si, ayant une âme, ils pouvaient s'associer à la douleur des hommes. Devant les frises qui décrivent le malheur des Troyens en une ekphrasis rhétorique, Virgile semble suggérer que non seulement les mots peuvent dire la souffrance humaine, mais aussi les choses. Sur l'importance des larmes dans l'Énéide, voir notamment la thèse de Philippe Heuzé. En tout cas, ces représentations manifestent qu'existe déjà un lien de sympathie et d'amitié entre Carthage et l'ancienne Troie avant la rencontre de Didon et Énée. Ce temple, qui est pourtant dédié à Junon, hostile aux Troyens, est le signe prémonitoire du sentiment d'amour qui va bientôt éclore chez Didon, puisqu'avant même de connaître Énée, la reine a déjà inscrit le récit des aventures des Troyens sur les frises de son temple.

inani : mis en évidence à la fin du vers. Pour les anciens, la peinture est un simulacre, un art de l'illusion ; elle n'a pas de réalité, elle ne fait que représenter les choses, par rapport à la narration ou à la poésie épique qui perpétuent plus efficacement la gloire des grands hommes. Virgile souligne la vanité de ces représentations en séparant l'adj. et le subst. dans une construction où l'adjectif prend valeur d'attribut ; en même temps, il souligne toute l'émotion de son héros, arrivé au point de retrouver courage et espérance à la seule vue de vaines peintures.

 

Responsable académique : Paul-Augustin Deproost
Analyse : Jean Schumacher
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Dernière mise à jour : 14 octobre 2011