ULYSSE ET L'ODYSSÉE

LE VOYAGE EN QUESTIONS

 

Liminaire : quatre points cardinaux du mythe

« Dis-moi, Muse, l’homme aux mille tours, celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, celui qui, de tant d’hommes, visita les cités et connut l’esprit, celui qui sur la mer souffrit tant de douleurs en son cœur, en luttant pour sa propre vie et pour le retour de ses compagnons. » (Odyssée, I, 1-5).

1. Ulysse est un homme et il en connaît toutes les souffrances, jusqu’à la suprême humiliation d’être obligé de mendier dans sa propre maison. Mais il assume cette condition en toute lucidité, puisqu’il a renoncé volontairement à l’immortalité, que lui a offerte la nymphe Calypso, pour choisir de retrouver son épouse humaine Pénélope. Sa condition dépend du sort, bon ou misérable, que chaque jour les dieux lui préparent. Comme tous les hommes, Ulysse apprend à connaître à travers la souffrance et l’opacité des choses.

2. Ulysse est l’homme « aux mille tours ». Selon Hésiode, Ulysse est un lointain descendant d’Hermès, le dieu du « leurre », mais aussi le dieu du voyage, du commerce, de la mémoire, de la recherche, de l’interprétation, de la critique, de la traduction ; le dieu de l’hermétisme. Sans doute le dieu le plus ambigu de la mythologie, parce qu’il est proche des hommes précisément, parce qu’il a « trop aimé les hommes ». Ulysse hérite de cette ambiguïté : la mètis ou la ruse qui le caractérise inclut à la fois la tromperie, le mensonge, et l’habileté de l’artisan. À la fois chef d’œuvre d’artisanat et traquenard géant, le cheval de Troie est son œuvre (Odyssée, chant VIII ; Énéide, chant II).

3. Ulysse est un voyageur et un errant. Qu’est-ce qu’un voyageur ? On a pu dire que le véritable nomade voyage avec sa maison, ou encore que le plus beau voyage est celui du retour chez soi : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage,/ Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,/ Et puis est retourné, plein d'usage et raison,/ Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » (J. du Bellay, Regrets). Mais le voyageur qui revient chez lui est souvent muet, incompris ou est même devenu un étranger, car le voyage transforme le voyageur, et Ulysse en sait quelque chose, lui qui, à son retour à Ithaque, n’a d’abord été reconnu que par son chien. L’errant s’est enrichi de son expérience, mais il peut parfois payer cette richesse par une nouvelle errance, comme l’Ulysse de la Divine Comédie de Dante qui préfère finalement se détourner d’Ithaque en une ultime errance « pour acquérir l’expérience du monde » à la recherche d’un horizon toujours inaccessible. Ithaque résume alors tous les fantasmes du voyage : elle est le lieu du retour, mais elle est aussi une île, le symbole géographique de l’utopie que l’on n’atteint jamais. Le voyageur est, enfin, un créateur d’histoires : celles qu’il a vécues ou celles qu’il aurait voulu avoir vécues, en toute hypothèse une « autodiégèse » hautement incontrôlable qui se raconte là où on ne l’attend pas : non pas à Ithaque, mais chez Alkinoos, le roi des Phéaciens, une île de nulle part ; et pour Énée, le décalque virgilien d’Ulysse, non pas dans le Latium, mais chez la reine Didon, dans une Carthage mythique.

4. Le destin d’Ulysse pose enfin la question du rapport de l’homme à l’altérité et à l’identité. Ulysse commence par refuser de partir à la guerre et il invente une ruse pour éviter de devoir quitter le pays où il est né. Il devient ensuite un des héros de la guerre de Troie, loin de chez lui, sur des terres hostiles, pour défendre une cause dont il n’avait que faire. Si, comme le dit superbement Adolphe Gesché, « on ne part en guerre que pour sauver Hélène », on peut comprendre que rien dans cette guerre ne devait passionner Ulysse, si ce n’est un serment qui le liait, si ce n’est aussi, en définitive, l’appel de l’ailleurs et de l’autre qui, en l’occurrence, sont le monde héroïque, ses folies et ses outrances. Mais contrairement à Achille, qui n’est jamais rentré chez lui, ou à Agamemnon, qui est rentré chez lui pour y trouver la haine et la mort, Ulysse renoue avec l’identité reconquise de celui qui n’a pour seule ambition que celle d’être un homme. L’Odyssée met en œuvre la religion de l’oîkos et de la famille, du retour chez soi mais après un long détour dans un univers tout à la fois monstrueux et chatoyant qui construit l’intelligence et le cœur à travers la curiositas. Dans le même temps où il aspire à rentrer chez lui, une autre force entraîne toujours Ulysse loin de chez lui : le danger et les délais ne le dissuadent pas d’entrer dans la grotte de Polyphème, de rester une année chez la magicienne Circé, d’écouter le chant des Sirènes au risque de défaire les liens qui l’attachent à lui-même.

« Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses sont fameuses parmi les hommes et dont la gloire touche au ciel. J’habite Ithaque, claire sous le soleil… » (Odyssée, IX, 19-21).

 

Un livre qui peut servir de fil conducteur au cours : Pietro Citati, La pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée, Gallimard, 2004 (traduit de l’italien par Brigitte Pérol) (Coll. L’Arpenteur)

 

 

Les illustrations d'Alice et Martin Provensen pour entrer dans le monde de l’Iliade et de l’Odyssée.