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Date :     20-08-2002

Sujets :
L'Art d'aimer au travers d'une entrevue d'amour. Suivant OVIDE (43 av. J.-Chr. - 18 ap. J.-Chr.) et suivant Théophile GAUTIER (1811-1872)

Notice :

La production littéraire d'OVIDE, poète latin du Ie siècle de notre ère, ainsi que celle du romancier Théophile GAUTIER (1811-1872), sont en traitement au sein du Projet ITINERA ELECTRONICA.

En ce qui concerne Ovide, la constitution d' environnements hypertextes est envisagée pour l'ensemble des oeuvres de ce poète, comme cela a déjà été le cas pour une partie des Métamorphoses.
Le premier livre de l'Art d'aimer est aussi en chantier, texte latin et traduction française.

Le traitement de la production littéraire (et en prose) de Théophile GAUTIER s'inscrit dans le contexte de recherhes sur les Imaginaires et, en particulier, l'Imaginaire de comparaison, procédé dont cet auteur use et abuse à satiété.

Dépôt des oeuvres déjà traitées:
http://pot-pourri.fltr.ucl.ac.be/itinera/depot/francais.htm

Les traitements concomitants de l'Art d'aimer d'OVIDE et du roman goguenard Celle-ci et Celle-là (dans: Les Jeunes France) de Théophile GAUTIER ont amené notre regard et puis notre réflexion sur les propos et les considérations exprimés tantôt au Ie siècle de notre ère, puis, 18 siècles plus tard à propos d'une entrevue d'amour.

C'est pourquoi nous vous présentons ci-dessous les deux façons de pratiquer une telle rencontre en laissant, bien sûr, aux dames d'aujourd'hui la liberté d'apprécier, ou non, si de tels procédés ont ou peuvent encore avoir cours de nos jours.
Il ne faut voir dans l'Actualité de ce jour qu'un clin d'oeil dont l'origine se trouve dans un traitement simultané de deux oeuvres, l'une latine, l'autre française.


1. OVIDE, L'Art d'aimer, I, v.608 - 680
[texte latin repris à la Latin Library]:

[1,608] Conloquii iam tempus adest; fuge rustice longe
Hinc pudor; audentem Forsque Venusque iuuat.
Non tua sub nostras ueniat facundia leges:

[1,610] Fac tantum cupias, sponte disertus eris.
Est tibi agendus amans, imitandaque uulnera uerbis;
Haec tibi quaeratur qualibet arte fides.
Nec credi labor est: sibi quaeque uidetur amanda;
Pessima sit, nulli non sua forma placet.

Saepe tamen uere coepit simulator amare,
Saepe, quod incipiens finxerat esse, fuit.
Quo magis, o, faciles imitantibus este, puellae:
Fiet amor uerus, qui modo falsus erat.
Blanditiis animum furtim deprendere nunc sit,

[1,620] Ut pendens liquida ripa subestur aqua.
Nec faciem, nec te pigeat laudare capillos
Et teretes digitos exiguumque pedem:
Delectant etiam castas praeconia formae;
Virginibus curae grataque forma sua est.

Nam cur in Phrygiis Iunonem et Pallada siluis
Nunc quoque iudicium non tenuisse pudet?
Laudatas ostendit auis Iunonia pinnas:
Si tacitus spectes, illa recondit opes.
Quadrupedes inter rapidi certamina cursus

[1,630] Depexaeque iubae plausaque colla iuuant.
Nec timide promitte: trahunt promissa puellas;
Pollicito testes quoslibet adde deos.
Iuppiter ex alto periuria ridet amantum,
Et iubet Aeolios inrita ferre notos.

Per Styga Iunoni falsum iurare solebat
Iuppiter; exemplo nunc fauet ipse suo.
Expedit esse deos, et, ut expedit, esse putemus;
Dentur in antiquos tura merumque focos;
Nec secura quies illos similisque sopori

[1,640] Detinet; innocue uiuite: numen adest;
Reddite depositum; pietas sua foedera seruet:
Fraus absit; uacuas caedis habete manus.
Ludite, si sapitis, solas impune puellas:
Hac minus est una fraude tuenda fides.

Fallite fallentes: ex magna parte profanum
Sunt genus: in laqueos quos posuere, cadant.
Dicitur Aegyptos caruisse iuuantibus arua
Imbribus, atque annos sicca fuisse nouem,
Cum Thrasius Busirin adit, monstratque piari

[1,650] Hospitis adfuso sanguine posse Iouem.
Illi Busiris 'fies Iouis hostia primus,'
Inquit 'et Aegypto tu dabis hospes aquam.'
Et Phalaris tauro uiolenti membra Perilli
Torruit: infelix inbuit auctor opus.

Iustus uterque fuit: neque enim lex aequior ulla est,
Quam necis artifices arte perire sua.
Ergo ut periuras merito periuria fallant,
Exemplo doleat femina laesa suo.
Et lacrimae prosunt: lacrimis adamanta mouebis:

[1,660] Fac madidas uideat, si potes, illa genas.
Si lacrimae (neque enim ueniunt in tempore semper)
Deficient, uda lumina tange manu.
Quis sapiens blandis non misceat oscula uerbis?
Illa licet non det, non data sume tamen.

Pugnabit primo fortassis, et 'improbe' dicet:
Pugnando uinci se tamen illa uolet.
Tantum ne noceant teneris male rapta labellis,
Neue queri possit dura fuisse, caue.
Oscula qui sumpsit, si non et cetera sumet,

[1,670] Haec quoque, quae data sunt, perdere dignus erit.
Quantum defuerat pleno post oscula uoto?
Ei mihi, rusticitas, non pudor ille fuit.
Vim licet appelles: grata est uis ista puellis:
Quod iuuat, inuitae saepe dedisse uolunt.

Quaecumque est ueneris subita uiolata rapina,
Gaudet, et inprobitas muneris instar habet.
At quae cum posset cogi, non tacta recessit,
Ut simulet uultu gaudia, tristis erit.
Vim passa est Phoebe: uis est allata sorori;

[1,680] Et gratus raptae raptor uterque fuit.

Traduction française :

[M. HEGUIN de GUERLE - F. LEMAISTRE, Ovide. L'Art d'aimer, Classiques Garnier, 1927]

Mais voici l'instant de l'entretien. Loin d'ici, rustique pudeur! la Fortune et Vénus secondent l'audace. Ne compte pas sur moi pour t'enseigner les lois de l'éloquence;

[1,610] songe seulement à commencer, et l'éloquence te viendra sans que tu la cherches. II faut jouer le rôle d'amant; que tes discours expriment le mal qui te consume, et ne néglige aucun moyen pour persuader ta belle. II n'est pas bien difficile de se faire croire; toute femme se trouve aimable; et la plus laide est contente de la beauté qu'elle croit avoir. Que de fois d'ailleurs celui qui d'abord faisait semblant d'aimer finit par aimer sérieusement, et passa de la feinte à la réalité! Jeunes beautés, montrez-vous plus indulgentes pour ceux qui se donnent tes apparences de l'amour; cet amour, d'abord joué, va devenir sincère. Tu peux encore, par d'adroites flatteries, t'insinuer furtivement dans son coeur,

[1,620] comme le ruisseau couvre insensiblement la rive qui le dominait. N'hésite point à louer son visage, ses cheveux, ses doigts arrondis et son pied mignon. La plus chaste est sensible à l'éloge qu'on fait de sa beauté, et le soin de ses attraits occupe même la vierge encore novice. Pourquoi, sans cela, Junon et Pallas rougiraient-elles encore aujourd'hui de n'avoir point obtenu le prix décerné à la plus belle dans les bois du mont Ida? Voyez ce paon: si vous louez son plumage, il étale sa queue avec orgueil; si vous le regardez en silence, il en cache les trésors. Le coursier, dans la lutte des chars,

[1,630] aime les applaudissements donnés à sa crinière bien peignée et à sa fière encolure. Ne sois point timide dans tes promesses, ce sont les promesses qui entraînent les femmes. Prends tous les dieux à témoin de ta sincérité. Jupiter, du haut des cieux, rit des parjures d'un amant, et les livre, comme un jouet, aux vents d'Éole pour les emporter. Que de fois il jura faussement par le Styx d'être fidèle à Junon! son exemple nous rassure et nous encourage, Il importe qu'il y ait des dieux, comme il importe d'y croire: prodiguons sur leurs autels antiques et l'encens et le vin. Les dieux ne sont pas plongés dans un repos indolent et semblable au sommeil.

[1,640] Vivez dans l'innocence, car ils ont les yeux sur vous. Rendez le dépôt qui vous est confié; suivez les lois que la piété vous prescrit; bannissez la fraude; que vos mains soient pures de sang humain, Si vous étes sages, ne vous jouez que des jeunes filles; vous pouvez le faire impunément; en observant dans tout le reste la bonne foi. Trompez des trompeuses. Les femmes, pour la plupart, sont une race perfide; qu'elles tombent dans les pièges qu'elles-mêmes ont dressés. L'Égypte, dit-on, privée des pluies nourricières qui fertilisent ses campagnes, avait éprouvé neuf années de sécheresse continuelle: Thrasius vient trouver Busiris,

[1,650] et lui découvrit un moyen d'apaiser Jupiter: c'est, dit-il, de répandre sur ses autels le sang d'un hôte étranger, "Tu seras, lui répond Busiris, la première victime offerte à ce dieu; tu seras l'hôte étranger à qui l'Égypte sera redevable de l'eau céleste". Phalaris fit aussi brûler le féroce Perillus dans le taureau d'airain qu'il avait fabriqué, et le malheureux inventeur arrosa de son sang l'ouvrage de ses mains! Ce fut une double justice. Quoi de plus juste, en effet, que de faire périr par leur propre invention ces artisans de supplices? Parjure pour parjure, c'est la règle de l'équité; la femme abusée ne doit s'en prendre qu'à elle-même de la trahison dont elle donna l'exemple. Les larmes sont aussi fort utiles en amour; elles amolliraient le diamant.

[1,660] Tâche donc que ta maîtresse voie tes joues baignées de larmes. Si cependant tu n'en peux verser (car on ne les a pas toujours à commandement), mouille alors tes yeux avec la main. Quel amant expérimenté ignore combien les baisers donnent de poids aux douces paroles? Ta belle s'y refuse; prends-les malgré ses refus. Elle commencera peut-être par résister: "Méchant!" dira-t-elle; mais, tout en résistant, elle désire succomber, Seulement, ne va pas, par de brutales caresses, blesser ses lèvres délicates, et lui donner sujet de se plaindre de ta rudesse. Après un baiser pris, si tu ne prends pas le reste,

[1,670] tu mérites de perdre les faveurs même qui te furent accordées. Que te manquait-il, dès lors, pour l'accomplissement, de tous tes voeux? Quelle pitié! ce n'est pas la pudeur qui t'a retenu; c'est une stupide maladresse. -- C'eût été lui faire violence, dis-tu? -- Mais cette violence plaît aux belles, ce qu'elles aiment à donner, elles veulent encore qu'on le leur ravisse. Toute femme, prise de force dans l'emportement de la passion, se réjouit de ce larcin: nul présent n'est plus doux à son coeur. Mais lorsqu'elle sort intacte d'un combat où on pouvait la prendre d'assaut, en vain la joie est peinte sur son visage, la tristesse est dans son coeur. Phoebé fut violée; Ilaïre, sa soeur, le fut aussi;

[1,680] cependant l'une et l'autre n'en aimèrent pas moins leurs ravisseurs.

Conclusion d'OVIDE: I, v. 755 - 772

Finiturus eram, sed sunt diuersa puellis
Pectora: mille animos excipe mille modis.
Nec tellus eadem parit omnia; uitibus illa
Conuenit, haec oleis; hac bene farra uirent.
Pectoribus mores tot sunt, quot in ore figurae;

[1,760] Qui sapit, innumeris moribus aptus erit,
Utque leues Proteus modo se tenuabit in undas,
Nunc leo, nunc arbor, nunc erit hirtus aper.
Hi iaculo pisces, illi capiuntur ab hamis:
Hos caua contento retia fune trahunt.

Nec tibi conueniet cunctos modus unus ad annos:
Longius insidias cerua uidebit anus.
Si doctus uideare rudi, petulansue pudenti,
Diffidet miserae protinus illa sibi.
Inde fit, ut quae se timuit committere honesto,

[1,770] Vilis ad amplexus inferioris eat.
Pars superat coepti, pars est exhausta laboris.
Hic teneat nostras ancora iacta rates.

Traduction française:

J'allais finir; mais je dois dire que toutes les femmes n'ont pas la même humeur; il est, pour répondre aux mille différences de caractère qui les distinguent, mille moyens de les séduire. Le même sol ne donne pas toutes sortes de productions: l'un convient à la vigne, l'autre à l'olivier; celui-ci se couvre de vertes moissons. On voit dans le monde autant d'esprits divers que de visages.

[1,760] Un homme habile saura se plier à cette diversité d'humeurs, semblable à Protée, qui tantôt se transformait en onde légère, tantôt en lion, tantôt en arbre ou en sanglier au poil hérissé. Tel poisson se prend avec le harpon, tel autre avec la ligne, tel enfin reste captif dans les filets du pêcheur. Les mêmes moyens ne réussissent pas toujours: sache les varier selon l'âge de tes maîtresses. Une vieille biche découvre de plus loin le piège qu'on lui tend. Si tu te montres trop savant auprès d'une beauté novice, ou trop entreprenant auprès d'une prude, elle se défiera de toi et se tiendra sur ses gardes. C'est ainsi que parfois la femme qui craint de se livrer à un honnête homme s'abandonne aux caresses d'un vil manant. Une partie de ma tâche est achevée; une autre me reste à remplir. Jetons ici l'ancre qui doit arrêter mon navire.


2.Théophile GAUTIER, Les Jeunes France (roman: Celle-ci et Celle-là, 1833):

Dès qu'il eut fini, madame de M--- se penchant curieusement, reprit l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de plaisir : car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi réciproquement.

- Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont vraiment très-bien ces vers, le second, surtout, est charmant; j'aime aussi beaucoup la fin, il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame M--- en minaudant un peu.

- Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout-à-fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit et qui est prêt à se désister de son opinion.

- Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, répliqua madame de M--- en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un zeste d'orange, en vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments vous êtes de grands fous.

Rodolphe souscrivait de bon cœur à cette proposition, quelque peu hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries dans le goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une royale de 1830. Madame de M--- l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi je n'en sais rien; et vous ?

Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhémens et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime. La main de madame de M--- était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche. La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une très jolie position pour quelqu'un qui a de l'intelligence et qui sait s'en servir. Rodolphe avait à lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.

La main de madame de M--- était faite à ravir, les doigts effilés et menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable main de patricien, c'était assurément deux mains bien faites pour être l'une dans l'autre, cela parut démontré à notre héros après une rapide inspection. Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manoeuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat.

Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains, Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M---, ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de soie; il ne restait plus que deux pouces. Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitât un geste véhément, il la débita avec une chaleur très confortable, et le geste fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais sur la main même de madame de M---, qui était tournée la paume en l'air comme nous avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.
Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée. Il serra légèrement les doigts de madame de M--- entre ses doigts, de manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains : mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu arriver : les femmes sont quelquefois si étranges!

Madame de M---, qui était de profil, se mit de trois quarts; redressa un peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci : Monsieur, vous me tenez la main. A quoi Rodolphe répondit sans dire un mot en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait: Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main ? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si ---.
Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M---; puis elle ouvrit l'œil encore plus et gonfla dédaigneusement ses narines en raidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait une oeillade vers la porte. Traduction: Oui, monsieur, ma main est très jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très vertueuse; ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien à diriger vos attaques d'un autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer cette porte qui est toute grande ouverte; après, nous verrons. Rodolphe comprit à ravir et ne fit pas le plus léger contresens dans sa version.

- Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes; si vous le permettiez, je l'irais fermer. Madame de M--- inclina doucement la tête, et Rodolphe, reposant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.

- Elle joint fort mal et le vent y passe comme par un crible : si je poussais ce petit verrou, cela a maintiendrait; et Rodolphe poussa le verrou. Madame de M--- prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de madame de M---, non avec sa main droite comme auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout-à-l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable quoi qu'en puissent dire les ignorants. Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M---, et la taille fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos de la causeuse; Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la causeuse sans que madame de M--- eût été obligée de s'en apercevoir, tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.

Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manoeuvres anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de M---. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros. Devinez de quoi il lui parlait; il lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bacchique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille autres choses également intéressantes, à quoi madame de M--- prenait un singulier plaisir. De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. - Cela eût été par trop naïf. - Parler d'amour à une femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près agir comme un bravo qui vous dirait avant de tirer son stylet :
- Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner.

Ouverture des hostilités ---.

- Il y avait sous la régence une habitude charmante que l'on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe sans transition aucune.
- Les petits soupers, n'est-ce pas ? répliqua madame de M--- avec un clignement d'oeil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots : Monstrueux libertin!
- J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la régence. C'était le bon temps; il n'y avait alors que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.
- Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M---.
- Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ---. Je veux dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de madame de M---, repliée et cachée dans la sienne; cela était à la fois galant et respectueux ---.
Quel est votre avis là-dessus ? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa peau blanche et douce.
- Mon avis là-dessus ? Quelle singulière question me faites-vous là, Rodolphe! vous m'avez mis dans une situation à ne vous pouvoir répondre : si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une prude; et si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.
- Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire : mon respect pour vous doit vous rassurer là-dessus ---. C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.
- Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M--- toute rose, d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.
- Et moi aussi, répondit Rodolphe d'un air libre et dégagé quoique toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour de madame de M---, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque.

Madame de M---, qui était de trois-quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du monde, et comme la bouche de madame de M--- se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.

Madame de M--- aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.

La position topographique de cette main mérite une description particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce magnifique ouvrage. En général on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-mammaires, les fausses côtes et quelques unes des véritables.
Avant et depuis le déluge ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture. Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous laisse à choisir entre ces trois suppositions. Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place que madame de M--- avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir. Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de Madone allaitant l'enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin d'être aussi virginale.

D'ailleurs madame de M---, toute émue du baiser sensuel et recherché de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis au fond elle aimait Rodolphe; il se mettait fort bien, quoique un peu étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon; et, en dépit de son donquichotisme de passion, il était prodigieusement spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était pas un imbécile; car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot qu'il a tout-à-fait perdu sa valeur et sa signification primitives; bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami Rodolphe la matière d'un amant très confortable.

Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'être vaincue. J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une infinité d'autres choses singulièrement instructives que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.
Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle édification qu'il pût d'ailleurs en résulter pour le public.
J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et, que pour vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en étaient servis, s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.

J'en aurais appelé à vous, Molière, La Fontaine, Rabelais, Beroalde de Verville, Régnier et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois. Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, pour me soustraire aux : Je te l'avais bien dit, tu ne veux jamais me croire, dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré s'attirait l'animadversion de la critique. D'ailleurs le public n'y perdra rien, je me propose de restituer tous les passages scabreux et inconvenans dans une nouvelle édition, et de les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les éditions "ad usum Delphini"; afin que les dames n'aient pas la peine de lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits intéressants.

Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de M---, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux réponses.

MADAME DE M--- Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom. RODOLPHE Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse. MADAME DE M--- Allons, Rodolphe; mon ami, vous n'êtes pas raisonnable. RODOLPHE Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus ? C'est une mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas tout profit que d'être jolie femme. MADAME DE M--- Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine q


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002