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Date :     08-10-2001

Sujets :
Mohamed ARKOUN, l'Islam et la rivalité mimétique selon René GIRARD - La rivalité mimétique d'après René Girard

Notice :

Concerne:

Premier article:

un entretien entre Mohamed ARKOUN, professeur émerite à la Sorbonne, et Patrice de BEER ainsi que Henri TINCQ, journalistes du journal Le MONDE.
Entretien publié dans ce journal daté du Dimanche 7 et du Lundi 8 octobre 2001.

Dans la revue LATINTER , et plus précisément dans le numéro 1 de l'année 2001 (avril 2001), Alain Meurant a présenté, aux pages 17 à 22, une synthèse d'un exposé qu'il a fait en janvier 2001 devant un parterre d'enseignants classiques à l'occasion d'une journée de recyclage.

L'exposé renferme aussi une synthèse du système GIRARD d'après l'auteur René GIRARD, système qui repose sur une théorie du désir mimétique. Théorie que A. Meurant a appliqué aux couples gémellaires qui jalonnent la mythologie ancienne.

Mohamed ARKOUN, dans l'article du monde repris ci-dessous, applique ce système à la rivalité mimétique des trois grandes religions du Livre:

Article:

Mohamed ARKOUN, professeur émérite d'histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, Paris-III. "Ce ne sont pas les bombes et les bateaux qui vont résoudre toute cette histoire".

On ne peut séparer la violence imputée à l'Islam des effets du colonialisme puis de l'étatisation de la religion. Jusqu'au XIIIe siècle, le réformisme a été un des piliers de la religion du prophète.

"La violence est-elle consubstantielle à l'islam ?"

Poser ainsi la question est choquant. C'est isoler l'islam de toute la problématique anthropologique de la violence. Bien avant l'intervention de ce qu'on nomme l'islam, il y avait dans toutes les sociétés primitives des rites sacrificiels, des actes de violence guerrière. Et cela continue dans nos sociétés dites modernes.

Or comment expliquer que, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les affrontements soient presque tous mis d'abord en relation avec le djihad islamique, ce qui a construit l'idée tenace que la guerre sainte est consubstantielle à l'islam ? Comme on parlait de banque islanùque, de commerce islamique, d'architecture islamique. A-t-on jamais observé ce phénomène avec le christianisme ou le judaïsme ?

J'admets que la responsabilité de cet usage non critique incombe aux musulmans eux-mêmes, qui lient effectivement l'islam aux combats en cours, soit dans les sociétés dites aussi islamiques, soit avec des adversaires désignés par le terme fortement idéologisé d' "Occident". Si des acteurs sociaux dans les pays dits musulmans font des usages doctrinalement infondés de "leur" religion, il appartient à l'analyste et aux observateurs critiques de déconstruire le discours social adressé à l'imaginaire collectif pour le mobiliser dans des luttes dont les enjeux sont exclusivement politiques et sociaux.

Les racines du mal relèvent d'une anthropologie plus profonde, dans ce que René Girard a analysé comme une rivalité mimétique autour d'un même capital symbolique. Une rivalité mimétique qui remonte à l'âge de Mahomet et opposait déjà chrétiens, juifs et musulmans naissants autour de trois piliers: le monothéisme, la fonction prophétique, la Révélation.

Ce capital symbolique avait déjà été monopolisé pendant des siècles par la Bible hébraïque et par le message de Jésus de Nazareth. Or voilà qu'un troisième acteur surgit et dit que ce qui a été transmis par les précédents prophètes n'est pas complet, que leur message a été altéré. La rivalité mimétique commence par la différenciation : une autre expression du divin surgit, qui concurrence celles qui existent. Sans cette différenciation, il n'y a pas d'islam. Mais cette rivalité engendre de la violence entre les peuples du livre dès les premiers temps de l'islam.

On est en face d'un "triangle" composé des trois forces mobilisatrices que sont la violence, le sacré et la Vérité. René Girard n'a étudié que les rapports entre violence et sacré. Moi, j'ajoute la Vérité. C'est la sourate 9 du Coran qui m'a ouvert les yeux. C'est elle qui justifie le djihad par l'idée de Vérité. C'est au nom d'une Vérité religieuse que j'accepte d'aller au combat et de me sacrifier, que je peux avoir à tuer d'autres hommes. Mais ce triangle anthropologique de la sacralisation de la violence n'est pas propre à l'islam ni à toute vérité religieuse. Elle peut être la Vérité de la patrie à défendre, comme c'était le cas pour les soldats de la guerre de 1914. Le pouvoir sacralisateur de la réalité religieuse ou de la patrie charnelle, c'est la même chose.

"Comment expliquer que l'exégèse plutôt tolérante et humaniste de l'islam au Moyen Age soit restée bloquée en cours de route ?"

J'ai passé ma thèse de doctorat à la Sorbonne sur « L'Humanisme arabe » au Xe siècle. Oui, il y a eu une pensée humaniste arabe dans tout le Moyen Age, fondée sur la philosophie, la morale et la religion. Que s'est-il passé pour que nous ne pussions plus en parler au présent ? Qu'est devenu cet humanisme tolérant ? Ce n'est pas la faute au Coran puisqu'il n'a pas empêché le mouvement humaniste de s'exercer, de Cordoue à Téhéran. Ce qui est en jeu cette fois, c'est l'histoire économique et militaire dans l'espace méditerranéen telle qu'elle s'est déroulée à partir des XIIe et XIIIe siècles, c'est-à-dire de cette époque où l'Europe prend son essor inteflectuel, scientifique, technique et devient dominante. De mimétique, la rivalité devient militaire et tourne principalement autour des routes du commerce.

Les centres politiques de l'islam disparaissent peu à peu au profit de confréries religieuses. L'Etat central, qui était porteur de cet humanisme arabe, s'affaiblit. Quand les Français arrivent en Algérie, ils trouvent des confréries, pas des Etats. C'est ce qui va permettre une colonisation facile. Une colonisation qui apporte des fragments d'une modernité vivante, dynamique, émancipatrice, mais des fragments seulement, et que des élites arabes, très étroites, vont accueillir avec reconnaissance.

Le basculement qui va intervenir dans le dernier quart du siècle, disons entre 1960 et 2000, achève cette période, et il est effroyable. Toute cette violence est imputée à l'islam, mais c'est une violence liée plutôt à la dialectique des forces politiques et économiques qui s'exercent depuis le XIIIe siècle, amplifiée par la colonisation et les guerres de libération. On retrouve aujourd'hui le même affrontement entre des imaginaires sociaux nourris par l'histoire ou la culture et, pour ce qui nous concerne, par ce que j'oserais appeler l'occultation officielle de l'histoire de la souveraineté française sur l'Algérie. Avec le débat sur la torture, une petite porte a été entrouverte, mais je crois que si on avait ouvert plus franchement et plus tôt cette page d'histoire, on serait mieux armé aujourd'hui pour traiter de cette question le la violence dans l'islam et pour supporter le drame que nous vivons.

"Le « martyre », le suicide que choisissent les terroristes, en Israël ou dans les réseaux afghans, a-t-il une quelconque validité dans l'islam" ?

Je récuse le mot de « martyre » utilisé dans les cas que vous citez. Bien sûr que le mot chahid existe dans le Coran, mais il est ici complètément décontextualisé, comme le font toutes les exégèses à caractère idéologique et politique, surtout lorsque l'acte terroriste entraîne la mort de tant d'innocents absolus.

Dans le Coran, la martyr, le héros est toujours celui qui meurt pour la face de Dieu. Mais de quelle grande cause s'agit-il ici? S'agit-il de défendre une Oumma blessée par une force matérialiste, athée; par un Occident qui aurait décrété la mort de Dieu? C'est le discours nationaliste qu'ils entendent dans leurs écoles. On répète comme une litanie que l'Occident est impérialiste et colonial, que l'islam fut puissant avant d'être détruit par l'Occident. On leur dit que l'islam avait donné un modèle de construction politique de la Cité autrement plus efficace que les prétendues démocraties européennes ou américaines. On leur demande de couper toute relation avec cet Occident qui leur a fait tant de mal. Voilà les "mots" qui construisent des mythes sans rapport avec une réalité historique et c'est tout ce travail de déconstruction des mythes qu'il faut entreprendre.

Ces Palestiniens, Afghans, Algériens, qui ont grandi dans un climat nationaliste farouche et religieux - dans le sens d'une religion confisquée par l'Etat - sont habités par une vision aussi imaginaire que celle de l'Occident sur l'islam. L'islam est théologiquement protestant et politiquement catholique. C'est-à-dire que le musulman est théologiquement habilité au libre examen des Ecritures sacrées, qu'un Luther, dans le christianisme, ne va réclamer qu'au XVIe siècle. Mais tous les Etats post-coloniaux ont fait un coup de force théologique en détournant à leur profit la liberté spirituelle des musulmans d'avoir accès au libre débat sur les lectures du texte coranique.

"Dans cette construction des mythes et ce travail de déconstruction à opérer, quelle est la part de la fascination pour des Lieux saints ?"

Ne prenons qu'un exemple, mais il est le plus révélateur: Jérusalem. Comme Médine, divisée au début de l'hégire entre les polythéistes, les juifs, les chrétiens et les premiers musulmans, Jérusalem est devenue l'espace favori de cette rivalité mimétique entre peuples du Livre. A la prise de Jérusalem par les Arabes, la construction du dôme du Rocher avait été un acte politique, mais surtout un acte de prise de possession du capital symbolique de cette ville hors du commun. Ainsi Jérusalem est-elle devenue cet espace, unique au monde, où se sont retrouvés les signes les plus sacrés des trois religions monothéistes.

Mais pour que ces trois expériences spirituelles du divin puissent s'exprimer pacifiquement, il aurait fallu créer à Jérusalem une culture du religieux capable d'accueillir les différences. Au lieu de cela, une rivalité mimétique est née, qui a détruit cette expérience humaine incomparable, capitalisée à partir de ces trois textes fondateurs que sont la Bible, l'Evangile et le Coran, et devenue une référence essentielle pour l'esprit humain. La responsabilité en revient en partie à la pensée européenne qui, du fait des excès des Lumières, n'a pas su créer les conditions de cette culture du religieux, pourtant propre à toute expérience humaine.

Si cette culture moderne, humaniste du religieux a une place magnifique pour s'exprimer, c'est à Jérusalem. Si le travail de déconstruction des mythes que j'appelle de mes voeux est opéré, c'est à Jérusalem que devront converger les aspirations de tous ceux qui ont soif de spiritualité, de morale et qui, las du dieu dollar ou du primat économique ou marchand, veulent restituer à l'homme sa juste place et son âme.

"L'islam est-il capable de se réformer en se tournant vers l'avenir, ou seulement en se retournant vers ses origines" ?

Le réformisme a été l'un des piliers de l'histoire de l'islam. Pendant la période classique, jusqu'au XIIIe siècle, il y a eu des réformistes comme Ghazali ou les Andalous Shatibi et Ibn Hazou. Les classiques étaient inventifs. Ils proposaient des alternatives herméneutiques. La pensée était pluraliste et aucune école ne pouvait faire prévaloir sa solution sans débat.

Le décor a changé complètement quand les Etats post-coloniaux ont pris le pouvoir. On a assisté à une étatisation de la religion, dans laquelle le ministre des affaires religieuses prenait les décisions sous le contrôle du parti unique. On ne peut plus parler de réforisme. Les oulémas sont la voix de leur maître, qui les paie. Après 1945, le discours nationaliste va monopoliser tous les pouvoirs. Il n'y a plus d'alternative à l'expression idéologisée et à la transcription fondamentaliste de la religion.

C'est pourquoi il est urgent de créer cette alternative, seule réponse possible en Europe à la violence fondamentaliste. Ce ne sont pas les bombes et les bateaux qui vont résoudre toute cette histoire.

"La sacralisation de la violence n'est pas propre a l'islam ni à toute vérité religieuse."

"A quoi attribuez-vous l'incompréhension du monde occidental envers l'islam ?"

Femand Braudel a lancé la première grande aventure historique sur le monde méditerranéen. Il est le premier à avoir ouvert les archives turques, comme européennes, pour regarder le jeu des puissances et leurs rivalités de l'époque. La Méditerranée a connu des ruptures successives. D'abord en 1492 avec l'expulsion d'Espagne des juifs et des musulmans, une date que nous devrions apprendre à nos enfants. L'Europe s'est tournée vers l'Atlantique tout en prenant possession de la Méditerranée. Or l'histoire de respace méditerranéen qui continue d'être enseignée dans nos écoles ignore la rupture idéologique qui s'est effectuée, sur la base de la rupture religieuse de 1492 et qui s'est accentuée avec la colonisation: on enseigne encore la séparation totale entre les deux rives de la Méditerranée. La ligne de Braudel, selon laquelle il faut regarder tous les protagonistes qui ont façonné le visage des peuples de la Méditerranée, n'est pas reprise par les Français eux-mêmes.

Au contraire on assiste à une polarisation, à une fantasmisation du regrad européen sur l'islam. Les acteurs sociaux musulmans ont fait un usage tellement envahissant et idéologique de l'islam que les observateurs extérieurs sont presque obligés de faire la même chose. Que des gens pressés reprennent ce discours, soit. Mais je n'accepte pas que les "historiens patentés de l'islam" dans les grandes universités occidentales adoptent cette même approche idéologisée, c'est-à-dire non analysée.

"En vous écoutant, on comprend l'importance que vous accordez à l'éducation pour améliorer les relations entre les mondes musulman et européen, comme pour moderniser l'islam et l'ouvrir sur le reste du monde."

Un grand nombre d'Algériens comme moi ont grandi avec la connaissance lucide dé la pensée française critique, que nous aimons et qui nous fait ce que nous sommes. Mais nous sommes en même temps extrêmement sévères et exigeants à l'égard d'un imaginaire français et occidental nourri par une double démission - l'occultation officielle de la page coloniale de l'histoire française, comme l'ont montré les réactions officielles à propos de la torture en Algérie, et l'occultation au niveau de l'enseignement de l'histoire réelle des peuples méditerranéens.

Les manuels d'histoire gomment des pages entières de l'histoire de France, comme celles qui touchent à la présence de la France au Maghreb. Les relations entre la France et le Maghreb ne seraient pas ce qu'elles sont si Maghrébins et Français avaient entendu de la bouche de leurs professeurs des exposés tels que la grande tradition historique française est capable d'en faire.

L'islam doit être enseigné dans un espace intellectuel et scientifique qui dépasse ses expressions cultuelles. Les professeurs devraient être formés et un enseignement organisé dans les lycées, collèges et institutions de recherchg scientifique. Or très peu de mes collègues chercheurs en France, en Amérique ou en Europe, sont convaincus de la nécessité d'une islamologie appliquée faisant appel à l'érudition, utilisant toutes les ressources des sciences sociales et qui soit appliquée au terrain. Or ce terrain est occupé par les fondamentalistes qui se livrent à un lavage de cerveau des jeunes sans défense. Et je devrais, moi l'érudit, rester absent de ce combat ?

Propos recueillis par Patrice de Beer et Henri Tincq


Deuxième article:

René GIRARD, Ce qui se joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à l'échelle planétaire dans: Le MONDE, édition du mardi 6 novembre 2001.

Texte:

"Ce qui se joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à l'échelle planétaire".
Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l'Occident. L'islam fournit le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux encore.

" Votre théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle s'appliquer à l'actuelle situation de crise internationale ?"

L'erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la "différence", alors que la racine de tous les conflits, c'est plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c'est-à-dire le désir d'imiter l'autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n'est pas dans cette "différence" qui l'éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains sont essentiellement des rapports d'imitation, de concurrence.

Ce qui se vit aujourd'hui est une forme de rivalité mimétique à l'échelle planétaire. Lorsque j'ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d'emblée à un niveau qui est au-delà de l'islam, celui de la planète entière. Sous l'étiquette de l'islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l'Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d'étrangers que d'Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu'ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d'entraînement, les auteurs des attentats n'étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.

"Loin de se détourner de l'Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas s'empêcher de l'imiter, d'adopter ses valeurs sans se l'avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite individuelle et collective. Faut-il comprendre que les "ennemis" de l'Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant?"

Ce sentiment n'est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu'un homme comme Ben Laden n'a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française: il a un pied dans un camp et un pied dans l'autre, et il n'en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s'intègrent avec facilité, alors que d'autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu'ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité.

"Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s'est passé, puisqu'ils vivent en permanence ces rapports de concurrence."

L'Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L'idéologie de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou l'autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c'est l'islam qui fournit aujourd'hui le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons", disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant... Ben Laden, c'est plus inquiétant que le marxisme où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et un idéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident.

"Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l'islam ? Si le christianisme, c'est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu'à dire que l'islamisme est la permission du sacrifice et l'islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion de "modèle" qui est au coeur de votre théorie mimétique."

L'islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n'a rien à voir avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, d'un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons dans le christianisme. Je pense à l'agonie du Christ: "Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné! ( ... ) Que cette coupe s'éloigne de moi." Le rapport mystique de l'islam avec la mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamistes kamikazes pour des "cowards" (poltrons), mais, très vite, ils ont changé d'appréciation. Le mystère de leur suicide épaississait le mystère de leur action terroriste.

Oui, l'islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer. Alors imaginez ce qui se passe aujourd'hui quand il a, si j'ose dire, réussi. Il est évident que dans le monde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.

"Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l'Eglise, de la "semence" de chrétiens ...".

Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut s'apitoyer sur lui, mais il n'envie pas sa mort. Il la redoute même. Le martyr sera pour lui un modèle d'accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l'islam, c'est différent. on meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l'islam ? On fait souvent référence à la secte des "hachachins" au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l'analyser. Il faut seulement le constater.

"Iriez-vous jusqu'à dire que la figure dominante de l'islam est celle du combattant guerrier et que dans le christianisme c'est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?"

Ce qui me frappe dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidité de sa diffusion. Il s'agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s'étaient fondus dans les sociétés qu'ils avaient conquises, mais l'islam est resté tel qu'il était et a converti les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n'est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J'irais même jusqu'à dire que c'est une reprise - rationaliste à certains points de vue - de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l'heure. Dans la foi musulmane il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d'un grand nombre de peuples à l'état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l'essentiel du christianisme: la croix. Comme le christianisme, l'islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c'est le contraire, c'est la fin des mythes violents et archaïques.

"Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d'une violence structurelle, parce qu'ils ont fait naître une notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente?"

On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textes ne prouvent pas qu'ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s'exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes: "Les taureaux de Balaam m'encerclent et vont me lyncher,"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l'extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l'homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.

Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d'où vient réellement la menace ? Aujourd'hui nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements de foules sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l'est dans le récit de Job. Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c'est un vrai procès de Moscou qu'on lui fait. Procès prophétique. N'est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l'Antiquité.

Est-ce si différent dans l'islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu'il épargne son fils. Parce qu'Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d'animaux, il tue son frère. Autrement dit, l'animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C'est-à-dire qu'il fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d'antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.

"Vous insistez dans votre dernier livre sur l'autocritique occidentale, toujours présente à côté de l'ethnocentrisme. "Nous autres Occidentaux, écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi." Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours ?"

Elle subsiste et elle est légitime pour repenser l'avenir, pour corriger par exemple cette idée d'un Locke ou d'un Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et généreuse. C'est une idée absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est étonnant qu'après un échec aussi flagrant que celui du marxisme l'idéologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capable de mieux se défendre. Affirmer que "l'histoire est finie" parce que cette idéologie l'a emporté sur le collectivisme, c'est évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, l'écart des salaires s'accroît d'une manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde. Ce qu'on attend de l'après-attentats, c'est bien sûr une idéologie renouvelée, plus raisonnable, du libéralisme et du progrès.

[Propos recueillis par Henri Tincq.]


Dernière mise à jour: 8 novembre 2001


 
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