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Date :     17-08-2001

Sujets :
Jacques POUCET, Les Rois de Rome et l'anticipation ou l'anachronisme chez Virgile

Notice :

Concerne l'ouvrage de Jacques POUCET, Les Rois de Rome. Tradition et Histoire.

Académie royale de Belgique, Mémoire de la Classe des Lettres, tome XXII, 2000, 517 pp.

et, plus particulièrement le Chapitre V Anachronisme et Histoire pp. 285-328

Extrait de l'ouvrage:

[p. 286]

Pour J. Bottéro on n'est pas nécessairement en présence d'une duperie : les responsables croyaient peut-être sincèrement que Moïse en était l'auteur, d'une manière ou d'une autre. Mais il reste que ces obligations, qui avaient pris naissance dans un milieu chronologiquement et topographiquement bien détermine, n'avaient rien a voir avec l'époque où Moïse avait vécu et l'endroit où il avait édicté sa Loi primitive. Il reste aussi que cette réglementation relativement récente se voyait du même coup valorisée par le recul dans le passé et la sanction d'un personnage beaucoup plus illustre que les prêtres judéens du VIIe siècle. Anachronisme qui n'est pas sans signification ni sans résultat.

Le phénomène de l'anachronisme, on le voit, est très largement répandu.

Sa présence dans le récit traditionnel sur les origines lointaines et les premiers siècles de Rome n'est contestée par personne, on en examinera dans un instant les multiples manifestations. Mais il ne faudrait pas croire qu'il se limite à la période royale, il a également été repéré dans l'annalistique républicaine. On citera ainsi. pêle-mêle et sans prétention à l'exhaustivité, les récits sur Valérius Publicola, sur les sécessions de la plèbe, sur Spurius Cassius, sur Spurius Maelius, sur la première stasis et Coriolan, sur Camille et les événements de 390, sur les Lois sextoliciniennes, sur la première guerre samnite, sur les guerres entre Rome et le Latium en 340, etc.

Bref, nombreux, très nombreux même, sont les faits histo- riques postérieurs, qui, au mépris de la chronologie, ont été transposés dans la tradition annalistique. Ces anachronismes sont de plusieurs types. Les uns portent sur des points de détail, d'autres constituent, à eux seuls, des pans entiers du récit , certains même structurent l'ensemble d'un épisode. Les mobiles de leur introduction sont variables mais, dans un certain nombre de cas, encore identifiables. D'autre part, si personne ne met en doute l'existence de nombreux anachronismes au sein de la tradition annalistique, en revanche lorsqu'il s'agit, pour un motif déterrniné, de poser un diagnostic d'anachronisme, tous les Modernes ne s'accordent pas : la discussion est souvent ouverte. D'où l'importance des aspects méthodologiques : comment repérer avec précision un anachronisme?

Typologie, fonction, méthodologie, tels seront les grands axes de notre réflexion. Mais avant de les aborder, il a paru utile de dire quelques mots de la perception que les Anciens avaient de ce phénomène, qui, dans la méthodologie de l'historien d'aujourd'hui, se présente, selon les mots de Lucien Febvre, comme "le péché des péchés, [ ... J entre tous irrémissible."

1. La perception du phénomène par les Anciens

Plusieurs textes prouvent que les Anciens avaient bien identifié l'anachronisme. Ainsi, a propos d'Euripide une scholie au vers 254 d'Hécube note : «Tel est Euripide. Il attribue les événements de son temps aux héros et mêle les époques ». Cette observation

[p.288]

générale synthétise un certain nombre de remarques ponctuelles, d'où se dégage un vocabulaire spécifique : g-prolepsis, g-proleptikos, g-anachronismos, g-anachronizo.

Les Latins eux aussi sont sensibles au problème de l'anticipatio, terme qu'ils utilisent quand ils ne recourent pas à la terminologie grecque. On a notamment conservé l'écho de discussions portant sur Virgile, elles nous retiendront quelque peu, vu les rapports de l'Énéide avec l'Histoire.

Aulu-Gelle (X, 16) nous a ainsi transmis l'essentiel d'une discussion, qui figurait chez Hygin, sur des erreurs historiques censées commises par Virgile au sixième livre de l'Énéide.

Le premier exemple cité est indiscutablement un anachronisme. Palinure aux Enfers demande à Énée de lui assurer une sépul- ture décente et, à cet effet. de se rendre à Vélia. Or, précise Aulu-Gelle/Hygin, cette ville ne sera fondée que «plus de six cents ans après la venue dÉnée en Italie».
Et le critique continue en explicitant ce qu'on pourrait appeler la position des Anciens sur l'anachronisme dans une oeuvre poétique: «il est, écrit-il, habituellement concédé au poète lui-même,lorsqu'il parle

[p. 289]

en son propre nom, de mentionner par anticipation de l'histoire (g-kata g-prolepsin historiae) certains points qu'il a pu connaître par la Suite » .

Discutant le même exemple, Servius (Aen., VI, 359) sera plus précis encore :

Il fait bien savoir que Vélia n'existait pas encore à l'époque où Énée est venu en Italie. Il s'agit donc d'une anticipation (anticipatio), laquelle, comme nous l'avons dit plus haut , est acceptable si c'est le poète lui-même qui parle, mais si c'est quelqu'un d'autre, elle est tout à fait blâmable. C'est le cas ici de Palinure [ ... ] .

Servius avait déjà abordé la question (III, 703), à propos des voyage d'Énée. Selon Virgile, les Troyens sont censés voir au loin «sur des escarpements, Agrigente et ses puissantes murailles ». Le commentateur avait écrit à ce sujet :

Il faut bien noter que Virgile dit cela par rapport à son temps et non par rapport au temps de l'oeuvre. En effet, à l'époque des navigations d'Énée, Camarine n'était pas encore asséchée. Géla et Agrigente n'étaient pas encore fondées. C'est courant chez lui, mais ici c'est blâmable parce que les choses sont racontées du point de vue d'Énée.

Même observation du même Servius (Aen., VI, 900), cette fois à la fin du chant VI. lorsque Virgile écrit qu'Énée, «longeant le rivage, gagne alors le port de Caiète» :

Du point de vue du poète, c'est une anticipation, car Caiète n'était pas encore fondée.

En matière épique, la règle semble donc simple. Lorsqu'il parle en son nom propre, le narrateur, qui connaît évidemment l'avenir, peut en faire état sans qu'on puisse lui reprocher d'anachronisme.

p. 290]

Dans le chef des personnages par contre - à moins bien sûr qu'il ne s'agisse de prophéties -, de tels anachronismes sont blâmables (uitiosae). Ce jugement, présent chez Servius, vient en droite ligne d'Hygin.

Source latine:

Aulu-Gelle, Nuits attiques, X, 16:

XVI. Quos errores Iulius Hyginus in sexto Vergilii animaduerterit in Romana historia erratos.

I. Reprehendit Hyginus Vergilium correcturumque eum fuisse existimat, quod in libro sexto scriptum est.

II. Palinurus est aput inferos petens ab Aenea, ut suum corpus requirendum et sepeliendum curet. Is hoc dicit: eripe me his, inuicte, malis, aut tu mihi terram inice, namque potes, portusque require Velinos.

III. "Quo" inquit "modo aut Palinurus nouisse et nominare potuit portus Velinos aut Aeneas ex eo nomine locum inuenire, cum Velia oppidum, a quo portum, qui in eo loco est, Velinum dixit, Seruio Tullio Romae regnante post annum amplius sescentesimum, quam Aeneas in Italiam uenit, conditum in agro Lucano et eo nomine appellatum est?

IV. Nam qui ab Harpalo" inquit "regis Cyri praefecto ex terra Phocide fugati sunt, alii Veliam, partim Massiliam condiderunt.

V. Inscitissime igitur petit, ut Aeneas portum Velinum requirat, cum id nomen eo tempore fuerit nusquam gentium.

VI. Neque simile" inquit "illud uideri debet, quod est in primo carmine: Italiam fato profugus Lauiniaque uenit litora,

VII. et aeque in sexto libro: Chalcidicaque leuis tandem superastitit arce,

VIII. quoniam poetae ipsi quaedam kata prolepsin historiae dicere ex sua persona concedi solet, quae facta ipse postea scire potuit, sicut Vergilius sciuit de Lauinio oppido et de colonia Chalcidicensi.

IX. Sed Palinuros qui potuit" inquit "scire ea, quae post annos sescentos facta sunt, nisi quis eum diuinasse aput inferos putat proinde ut animae defunctorum solent?

X. Sed et si ita accipias, quamquam non ita dicitur, Aeneas tamen, qui non diuinabat, quo pacto potuit requirere portum Velinum, cui nomen tunc, sicut diximus, nullum usquam fuit?"

XI. Item hoc quoque in eodem libro reprehendit et correcturum fuisse Vergilium putat, nisi mors occupasset.

XII. "Nam cum Thesea" inquit "inter eos nominasset, qui ad inferos adissent ac redissent, dixissetque: quid Thesea, magnum quid memorem Alciden? et mi genus ab Ioue summo est, postea tamen infert: sedet aeternumque sedebit infelix Theseus.

XIII. Qui autem" inquit "fieri potest, ut aeternum aput inferos sedeat, quem supra cum is nominat, qui descenderint illuc atque inde rursum euaserint, praesertim cum ita sit fabula de Theseo, atque si Hercules eum euellerit e petra et in lucem ad superos eduxerit?"

XIV. Item in his uersibus errasse Vergilium dicit: eruet ille Argos Agamemnoniasque Mycenas ipsumque Aeaciden, genus armipotentis Achilli, ultus auos Troiae, templa intemerata Mineruae.

XV. "Confudit" inquit "et personas diuersas et tempora. Nam neque eodem tempore neque per eosdem homines cum Achaeis et cum Pyrro bellatum est.

XVI. Pyrrus enim, quem dicit Aeaciden, de Epiro in Italiam transgressus cum Romanis depugnauit aduersus Manium Curium, in eo bello ducem.

XVII. Argiuum autem bellum, id est Achaicum, multis post annis a L. Mummio imperatore gestum est.

XVIII. Potest igitur" inquit "medius eximi uersus, qui de Pyrro inportune inmissus est, quem Vergilius procul dubio exempturus" inquit "fuit."

Trad.:

CHAPITRE XVI. Erreurs historiques relevées par J. Hygin dans le sixième livre de l'Éneide.

Hygin trouve dans le sixième livre de l'Enéide des erreurs que Virgile n'aurait pas manqué, dit-il, de corriger, si la mort ne l'eût surpris.

Palinure, dans les enfers, prie Énée de rechercher son corps et de lui donner la sépulture : "Héros invincible, dit-il, arrache-moi à ce supplice; jette sur moi un peu de terre, tu le peux; retourne au port de Vélia." Comment, dit le critique, Palinure a-t-il pu connaître et nommer le port de Vélia ? Comment Enée a-t-il pu trouver l'endroit que lui désignait Palinure, puisque la ville de Vélia n'a été bâtie sur le rivage de Lucanie que plus de six cents ans après l'arrivée d'Énée en Italie, sous le règne de Servius Tullius? En effet, les Phocéens, chassés de leur pays par Harpalus, lieutenant de Cyrus, s'en allèrent fonder les uns Vélia, les autres Marseille. Il est donc ridicule de prier Énée de retourner au port de Vélia, puisque le nom même de cette ville n'existait pas.

On peut être moins sévère pour ce passage du premier livre : " Exilé par le destin, il vint en Italie, sur le rivage de Lavinium; " et pour cet autre du sixième livre: " Enfin il se posa d'un vol léger sur la citadelle de Chalcis. "

Le poète, parlant en son nom, peut bien par anticipation faire figurer dans ses vers des faits qu'il a pu apprendre dans l'histoire : ainsi Virgile savait qu'une ville avait porté le nom de Lavinium, que les habitants de Chalcis avaient fondé une colonie en Italie. Mais Palinure, comment aurait-il pu connaître ce qui n'a eu lieu que six cents ans après lui? à moins qu'on ne dise qu'il l'a deviné, profitant du privilège dont jouissent les morts. Mais quand cela serait (et Virgile n'en parle pas), Énée, qui n'était pas devin, pouvait-il retourner au port de Vélia, dont le nom, nous l'avons dit, n'existait pas?

Voici une autre erreur qu'Hygin relève, et qu'il croit que Virgile aurait corrigée aussi. Virgile met Thésée au nombre de ceux qui sont descendus aux enfers et en sont revenus, dans le vers suivant : " Parlerai-je de Thésée, du grand Alcide? Et moi aussi je descends de Jupiter. "
Le poète dit ensuite : " Le malheureux Thésée est assis, et demeurera assis éternellement. "

Comment pourra-t-il demeurer assis éternellement, lui qui tout à l'heure faisait partie de ceux qui ont pu descendre aux enfers et en revenir? Observez même que Thésée, selon la fable, fut détaché par Hercule de la pierre où il était assis, et ramené au jour.

Virgile est également en faute dans les vers suivants :
Il détruira Argos et Mycène, patrie d'Agamemnon ; et, vainqueur de l'Éacide, descendant du terrible Achille, il vengera les Troyens ses ancêtres, et le temple profané de Minerve. "
C'est confondre et les hommes et les temps. La guerre contre les Achéens, et celle que Rome eut avec Pyrrhus, n'ont pas eu lieu à la même époque. Pyrrhus, que Virgile appelle Éacide, ayant passé de l'Épire en Italie, eut à combattre contre Manius Curius, qui commandait les troupes romaines dans cette guerre; mais la guerre Argienne ou Achaïque fut faite longtemps après par L. Mummius. On peut donc, dit Hygin, retrancher le second vers, où il est mal à propos parlé de Pyrrhos, et que Virgile aurait certainement supprimé.


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Dernière mise à jour : 17/02/2002