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Date :     17-08-2001

Sujets :
Luciano CANFORA, Jules César, le dictateur démocrate;

Notice :

Concerne: Luciano CANFORA, Jules César, le dictateur démocrate.

Titre et édition originaux: Giulio Cesare, il dittatore democratico, 1998, Giuseppe Laterza & Figli Spa, Rome-Bari

Traduit de l'italien par Corinne Paul-Maier avec la collaboration de Sylvie Pittia.

Edition: Flammarion, Coll. Grandes biographies, Paris 2001, 496 pp.

Analyse: (Crédit: Danielle De Clercq)

L.Canfora a réussi la gageure de composer un  vaste ouvrage d'une haute exigence scientifique dont la lecture demeure abordable pour tout amateur non spécialisé. Cette biographie fouillée de César trouve tout naturellement, comme référence indispensable, place dans la bibliothèque de tout qui est amené à s'intéresser au personnage. Comme toujours, L. Canfora exploite de nombreuses sources antiques et les études modernes de référence avec rigueur et sens critique, réfutant à l'occasion les positions  d'historiens incontournables comme Momssen et Syme, sans non plus dédaigner de citer Napoléon, émule du condottiere romain (Précis des guerres de César. 1819). Parmi les auteurs antiques, une place particulière est accordée, à côté de Cicéron et de Plutarque, à Suétone, qui a pu consulter l'oeuvre historique d'un contemporain de César, Asinius Pollion, lequel a souvent pris le contrepied des interprétations  des événements que donne César dans ses propres écrits. Est également soulevée l'incidence de la politique culturelle augustéenne sur la relation des événements en ce qui concerne l'importance réelle du rôle d'Octave dans l'entourage du dictateur, notamment dans la guerre d'Espagne contre les pompéiens.

César est trop connu pour que sa biographie soit à nouveau résumée ici. L. Canfora a particulièrement développé et, à l'occasion démystifié, les événements qui exercent sur notre présent et notre inconscient collectif, une répercussion particulière, parmi lesquels la conquête de la Gaule, dénoncée sans équivoque comme un génocide*, et la mise à mort du dictateur, en replaçant chacun des protagonistes de ce drame, tous proches de César, dans leur parcours politique, affectif et philosophique. L'auteur s'attache particulièrement au cheminement de César dans l'affirmation de son pouvoir, avec son rejet du modèle sullanien, sa conception, au moins extérieurement, laïque et instrumentale de la religion, son visage de chef militaire proche de ses soldats, sa longue recherche de (ré)conciliation avec Pompée et les partisans vaincus ou repentis de celui-ci, son sempiternel antagonisme avec Caton d'Utique, son rapprochement en fin de vie avec les optimates.

L'ouvrage révèle essentiellement et sans concession aucune l'homme politique et le conquérant que fut César. Les allusions à sa vie privée et affective sont brèves et délibérément sobres, qu'il s'agisse de sa réputation de bisexualité, de son amour pour Servilia, mère de Brutus, ou encore pour Cléopâtre.

L'ouvrage est dense certes, mais jamais verbeux et toujours méthodique. Des notes concernant les personnages qui ont cotoyé César,  les institutions romaines, les repères chronologiques et les sources, figurent in fine pour permettre au lecteur de mieux (encore) s'y retrouver dans les péripéties de cette biographie riche en événements et rebondissements.La vaste bibliographie est l'objet d'une présentation commentée.

*Le "livre noir" de la conquête de la Gaule fut écrit par Pline l'Ancien. Dans le livre sept de son Histoire Naturelle (§91-99). ...."en ne révélant pas l'ampleur du massacre dont furent cause les guerres civiles, César a reconnu l'énormité de son crime" (VII 92), il y a, il faut le rappeler, dit P, les un million deux cent mille personnes massacrées par César à la seule fin de conquérir la Gaule."
Je ne peux placer parmi ses titres de gloire, écrit-il, un si grand outrage fait au genre humain."

... Plutarque retient les chiffres ronds d'un million de victimes et d'un million de prisonniers (Pompée 67, 10; César 15, 5) et parle dans la vie de Caton d'Utique (51, 1) de trois cent mille Germains tués.....Ces carnages et ces masses sans fin de prisonniers sont, pour le biographe grec, le signe d'une grandeur inégalée. Pline dénonce, profondément indigné, l'offense faite à l'humanité, le crime perpétré par César... qui là n'avait pas cherché à dissimuler la tuerie ... p.124)

... La Gaule, le monde celtique, furent ainsi immergés, par la violence et le génocide, dans l'océan de la "civilisation "romaine. Il fallait être Napoléon III pour, s'identifiant peu ou prou, à l'imperator, exalter César et tout en même temps élever des monuments à Vercingétorix. Des hommes réagirent, au premier rang desquels Camille Jullian. Le plus grand historien de la Gaule dénonça la perte tant humaine que culturelle représentée par ce génocide, mettant en lumière un développement autonome de la Gaule celtique que la conquête vint briser net. Des vues confirmées par les récentes fouilles de Bibracte. Il ne s'agissait pas, il ne s'agit toujours pas de s'inventer une" autre histoire", qui n'a pas été, mais simplement de ne pas faire de l'histoire de la conquête romaine un gloria élevé à un impérialisme qui aurait le visage du destin ... (p.125)

... La romanisation de la Gaule est un phénomène d'une telle portée historique que l'on est forcément amené à se demander ce qui doit l'emporter au terme du bilan. Ce décompte des morts et des silences de César clairement proposé par Pline doit-il ou non être tenu pour secondaire au regard de ce qui suivit la conquête: cet événement crucial pour la formation à venir de l'Europe (médiévale, puis moderne) que fut la romanisation des Celtes.

La question du coût humain a été posée pour le Nouveau Monde, non moins férocement conquis par la Vieille Europe ... Il est permis, de nos jours, de se demander "Quelle histoire aurions-nous eu sans Pizarre?". il ne l'est toujours pas de se dire "Quelle Europe aurions-nous eu sans César?"

... Le démantètelement de la vieille république fut pendant des décennies et des décennies au centre de toutes les discussions. Du coût humain de la romanisation de la Gaule, il n'était point question ...

Simone Weil ..., après Jullian, dans ses écrits sur Hitler et la politique extérieure romaine de la fin des années trente, remit en lumière le massacre, à des siècles de distance, soulignant combien nous aurions eu une version différente des faits s'il avait été quelque historien d'origine celtique, moins servile à l'égard de Rome que ne l'étaient, selon elle,  les Grecs pour raconter cette conquête.

"Devenus trop humains", les Modernes, comme l'avait affirmé Goethe, ne pouvaient éprouver que de la répugnance pour les "triomphes de César". (p.126)


A propos de:

Autres livres récents sur César:

  • Colleen McCullough, César imperator, L'Archipel, 14/04/2001, 450 pp., 141,55 FF

Dernière mise à jour: 28 août 2001


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002