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Date :     09-08-2001

Sujets :
S. Georgia NUGENT, If Socrates had e-mail ou l'anxiété devant les nouvelles technologies;

Notice :

concerne: S. Georgia NUGENT, If Socrates had e-mail - Si Socrate avait [eu] le courrier électronique

Crédit: Andrea L. FOSTER, How a Princeton Classicist leads in Intructional Technology, dans:The Chronicle of Higher Education, édition du 29 juin 2001

Synthèse (de l'article):

A.L. FOSTER consacre son article à S. Georgia NUGENT de l'Université de Princeton qui y occupe actuellement la position d' associate provost après avoir commencé au même endroit sa carrière académique en 1979 comme assistant professeur. Son travail de fin d'études (senior thesis)avait été consacré en 1973 à: Les femmes dans l'Enéide de Virgile et dans la Divine Comédie de Dante (Women in Virgil's Aeneid and Dante's Divine Comedy).

Mme Nugent a fait partie de la première arrivée de femmes à Princeton en 1969. Elle est philologue classique de formation; ses recherches portent principalement sur l'héroïsme et les femmes dans les romans épiques et la tragédie grecques. Elle met la dernière main à un livre qui s'intitulera The representation of women in roman epic.

Elle est à la base de la création en 2000 d'un Educational Technologies Center (Centre pour les technologies d'éducation) dont l'objectif est de venir en aide aux membres de l'Université dans leurs efforts d'intégration de matériel des domaines des nouvelles technologies (images digitalisées, à titre d'exemple) dans l'éducation à distance et l'enseignement à l'Université. Education et formation dispensées à des anciens ("alumni") de l'Université.

Mais, constate S. G. Nugent, les chercheurs voient l'apprentissage à distance avec beaucoup de suspicion. Elle voit un parallèle entre cette attitude et celle qu'ont manifestée à l'époque Homère et Platon vis-à-vis de l'écriture. Dans le Phèdre de PLATON, Socrate argumente que l'écriture encourage l'oubli, le faux savoir et le secret. Elle empêche le dialogue et est accessible à tout un chacun (roturiers).

Les chercheurs d'aujourd'hui craignent, eux, que l'enseignement à distance ne menace leur intimité, ne réduise la durée d'attention des apprenants et n'élimine le contact de personne à personne.

article If Socrates had e-mail

En 1997, Mme Nugent avait illustré ces sitations parallèles à l'occasion d'une conférence intitulée If Socrates had e-mail ...; note présentée lors du symposium The transformation of Learning in the age of technology tenu à la Library of Congress le premier mars 1997. Cette allocution n'a pas connu de publication mais Mme Nugent a eu l'amabilité de nous en fournir une version électronique. Nous l'en remercions vivement.

Elle analyse deux autres "innovations - inventions" qui dans l'antiquité ont fait l'objet d'autant d'interrogations que celles naissant aujourd'hui relativement aux disturbing phenomena que semblent être les nouvelles technologies d'information et de communication. Ces innovations sont l'apparition du langage et de l'écriture.

En appui de l'invention du langage elle cite Saint Augustin qui, dans les Confessions, 1.6.8, décrit ainsi sa prime enfance:

... et ecce paulatim sentiebam ubi essem, et uoluntates meas uolebam ostendere eis per quos implerentur, et non poteram, quia illae intus erant, foris autem illi, nec ullo suo sensu ualebant introire in animam meam.

Trad.: Et voici que peu à peu je remarquais où j'étais, et que je voulais manifester mes volontés à ceux qui pouvaient les satisfaire; mais j'en étais incapable: elles étaient au dedans de moi et eux au dehors; et aucun de leurs sens ne leur permettait de pénétrer dans mon âme.
[Joseph TRABUCCO, Saint Augustin. Les Confessions, Paris, Garnier]

1.8.13 ... cum gemitibus et uocibus uariis et uariis membrorum motibus edere uellem sensa cordis mei, ut uoluntati pareretur, nec ualerem quae uolebam omnia nec quibus uolebam omnibus, prensabam memoria cum ipsi appellabant rem aliquam et cum secundum eam uocem corpus ad aliquid mouebant, uidebam et tenebam hoc ab eis uocari rem illam quod sonabant cum eam uellent ostendere.

Trad.: ... quand je voulais exprimer les sentiments de mon coeur par des cris, des plaintes et des gestes divers, afin qu'on fît ce que je voulais, mais je ne pouvais traduire tout ce que je voulais, ni me faire entendre de tous ceux que je voulais. Alors, je captais par la mémoire les noms que j'entendais donner aux choses, et qui s'accompagnaient de mouvements vers les objets; je voyais et je retenais que l'objet avait pour nom le mot qu'on proférait quand on voulait le désigner. [ibidem]

1.8.13 ... ita uerba in uariis sententiis locis suis posita et crebro audita quarum rerum signa essent paulatim conligebam measque iam uoluntates edomito in eis signis ore per haec enuntiabam. sic cum his inter quos eram uoluntatum enuntiandarum signa communicaui, et uitae humanae procellosam societatem altius ingressus sum, pendens ex parentum auctoritate nutuque maiorum hominum.

Trad.: Ainsi ces mots que je comprenais, que différentes phrases me faisaient entendre fréquemment, à leurs places respectives, je comprenais peu à peu leur signification, et ils me servaient à exprimer mes volontés d'une bouche déjà rompue à les prononcer. C'est ainsi que je commençais à échanger avec les personnes de mon entourage les signes de mes volontés et que j'entrai plus avant dans la société orageuse des hommes, soumis à l'autorité de mes parents et aux caprices de mes aînés. [ibidem]

S. G. Nugent relève, d'un côté, l'effort intellectuel extraordinaire qu'a réalisé Saint Augustin pour s'imaginer lui-même encore sans capacité de parole et, d'autre part, le pouvoir exceptionnel que nous offre l'acquisition de la parole.
Cependant, le fait du language n'est pas une donnée naturelle mais une contingence liée à une capacité acquise d'interagir avec le monde qui nous entoure.
Le language crée donc une passerelle entre l'intérieur d'un individu et le monde externe; de la même manière les media de communication établissent un lien (link) entre des individus et l'espace environnant. Et l'anxiété découle de ces possibilités de mise en relation (linkage.)

Dans la culture occidentale, la parole a été considérée comm un bien presque universellement; il s'est cependant trouvé des esprits qui auraient préféré que la femme soit restée sans pouvoir prononcer une parole. Ainsi, dès l'antiquité, des auteurs comme Hésiode, Euripide et Thucydide ont exprimé des réticences devant le fait que les femmes puissent communiquer à d'autres grâce à la parole. La capacité de parole rend en effet un chacun permeable en lui-même, dans son corps et dans son esprit, d'une façon qui pouvait être considérée comme problématique pour les femmes.

L'invention de l'écriture au titre de nouvelle technologie - et de ce fait similaire au développement de l'INTERNET - a produit aussi bien de l'anxiété dans les sphères culturelles.

Comme exemple, Mme Nugent cite HOMERE et le 6ième chant de l'Iliade. Il y est fait mention du tirage au sort qui a eu lieu pour désigner celui qui affronterait Hector. Chaque chef grec a indiqué une marque sur son billet avant de le jeter dans le bouclier. Le tirage au sort à lieu mais le billet tiré doit être montré à chacun des chefs, l'un après l'autre, jusqu'à ce que Ajax reconnaisse la marque qu'il avait faite sur son billet. Ces marques constituent une des premières références à l'écriture que nous connaissons. Rappelons que l'oeuvre d'Homère a été composée initialement de façon orale et non comme un texte écrit. Homère appelle ces marques des semata lugra ou signes lugubres (tristes).

L'apparition de l'écriture semble donc inspirer des craintes et des suspicions; peures renforcées par ce qui est arrivé au héros Bellérophon chargé, dans le même chant de l'Iliade d'apporter un message dont le contenu est Tuez le porteur de ce message.

Cf. HYGIN, Fables, 57:

LVIL STHENEBOEA.
Bellerophon cum ad Proetum regem exul in hospitium uenisset, adamatus est ab uxore eius Stheneboea; qui cum concumbere cum ea noluisset, illa uiro suo mentita est se ab eo compellatam.
2. At Proetus re audita conscripsit tabellas de ea re et mittit eum ad Iobatam regem, patrem Stheneboeae, quibus lectis talem uirum interficere noluit, sed ad Chimaeram eum interficiendum misit, quae tripartito corpore flammam spirare dicebatur.
[3. idem: prima leo, postrema draco, media ipsa chimaera.]
4. Hanc super Pegasum sedens interfecit, et decidisse dicitur in campos Aleios, unde etiam coxas eiecisse dicitur.
5. At rex uirtutes eius laudans alteram filiam dedit ei in matrimonium. Stheneboea re audita ipsa se interfecit.

Trad.: LVII. STHÉNÉBÉE.
Alors que Bellérophon exilé était venu demander l'hospitalité au roi Proetus, Sthénébée, l'épouse de celui-ci, s'éprit de lui; comme il avait refusé de coucher avec elle, elle prétendit auprès de son mari qu'il s'en était pris à elle.
2. Quand il eut appris cela, Proetus rédigea une lettre à ce propos et envoya auprès du roi Iobatès, le père de Sthénébée; celui-ci, après l'avoir lue, se refusa à tuer pareil homme mais l'envoya se faire tuer par la Chimère au triple corps qui, dit-on, soufflait des flammes.
[3. De même: la première partie, un lion; la dernière, un serpent; la partie médiane, la chimère proprement dit.].
4. Chevauchant Pégase, il la tua, et, dit-on, tomba dans la plaine d'Alé, ce qui lui valut, dit-on également, de se luxer les hanches. 5. Le roi, admirant sa valeur, lui donna sa seconde fille en mariage. Quand elle l'eut appris, Sthénébée se suicida.

Texte repris à: La chimère

Le côté positif - la force - de l'écriture est la possibilité de transporter un message à travers l'espace et le temps, sans qu'il puisse être déformé, - tout comme c'est le cas pour les nouvelles technologies -, la faiblesse, ou le côté négatif, réside, elle, dans les éventuels abus liés aux contenus de ces messages comme le Tuez le porteur de ce message.

Mme Nugent avance un deuxième témoin en la personne de Socrate qui, à la fin du traité Phèdre de Platon, dénigre l'écriture par opposition au langage. L'écriture amène la perte de la mémoire car les hommes se fieront davantage aux signes (externes) qu'à leur mémoire. L'écriture procure une apparence de savoir: ceux qui s'y fieront "verront" bien des choses mais ne les apprendront pas, ils vont s'imaginer savoir beaucoup de choses alors qu'ils ne savent rien. Ils seront remplis non pas de savoir mais de prétention de savoir et ils seront une charge pour leurs concitoyens.

Autre reproche: l'inflexibilité (inflexibility) de l'écriture. Les mots écrits nous parlent comme s'ils étaient intelligents mais si vous leur demandez quelque chose à propos de leur contenu, parce que vous voulez vous instruire, ils continuent perpétuellement de vous dire la même chose. L'écriture n'amène pas un "dialogue socratique": il n'y aura pas un jeu de questions et de réponses.

Critique qui (nous) paraît inappropriée en ce qui concerne l'écriture.
Car, c'est justement dans cette "inflexibilité" que nous, modernes, nous situons la force de l'écriture. A l'opposé, le texte électronique est, lui, potentiellement transformable (potential mutability) partout et à de nombreuses reprises. Possibilités de transforations qu'un livre écrit ne connaît pas mais que l'on peut redouter d'une version électronique.

En fait, Socrate est irrité de la démocratisation du savoir que l'écriture menace de rendre possible: car comment tenir un savoir (écrit) à l'abri de mains inappropriées? L'écriture peut en effet entraîner la création d'un savoir "privé" ("secret", private) qui fait fi d'un examen et d'une discussion publics sur l'Agora. Si l'on peut donc dire que Socrate redoutait que l'écriture crée du secret, aujourd'hui, avec les nouvelles technologies, la menace pèse justement et à l'inverse sur le secret, sur l'intimité. L'absence de "secret" est redoutée.

Ce qui revient à dire que dans certains cas, relativement aux innovations technologiques, les préoccupations des anciens et des modernes sont fort similaires mais que dans d'autres cas elles sont tout à fait opposées.

En conclusion, Socrate déclare qu'il n'y a guère de différence entre l'homme qui parle et l'homme qui écrit mais la seule chose qui importe est de savoir s'il comprend son âme (understand the soul).

Sur quoi Mme Nugent conclut sa note en disant: We can do no better (nous ne pouvons pas faire mieux).


suite de la synthèse de l'article de A.L. FOSTER:

Pour Mme Nugent l'anxiété vis-à-vis de l'enseignement à distance est déplacée. Les professeurs peuvent utiliser l'outil qu'apportent les nouvelles technologies de la même façon qu'ils utilisent livres, articles ou transparents tout en rendant les cours et, ipso facto, aussi les disciplines plus intéressants et attractifs aux étudiants.
Et les cours à distance (courseware) mis au point au bénéfice des alumni peuvent, en retour, servir aussi pour l'enseignement dispensé aux étudiants présents sur le site. De la même façon des projets en ligne créés pour et avec les étudiants sont susceptibles d'atteindre aussi les alumni. Mme Nugent appelle de tels aller-retour le cercle pédagogique (pedagogical circle).

Les cours élaborés pour les anciens de Princeton serviront aussi aux alumni des Universités de Stanford, d'Oxford et de Yale. Ces 4 universités ont, en effet, créé une University Alliance for Life-Long Learning qui se décrit comme une association qui ne cherche pas le profit (non-profit). C'est ainsi que Princeton a rejeté l'offre de rejoindre les sociétés d'éducation à distance à profit Fathom et Global Education Network qui commercialisent du contenu éducatif dans le monde entier.


Autres publications de (ou relativement à) S. G. NUGENT sur le Web:


 
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Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher

Dernière mise à jour : 17/02/2002