Projets ITINERA ELECTRONICA - HODOI ELEKTRONIKAI - HELIOS

Actu' ITINERA+ (Actualités - Nouvelles)


  Accueil     Liste des actualités     Recherche     Actualité     Administration  

Date :     06-01-2011

Sujets :
Lecture : La roche Tarpéienne (C. McCULLOUGH) ; Lecture : L'antidote de Mithridate (C. McCULLOUGH); Lecture, Les pourparlers de Sylla (C. McCULLOUGH) ; ITINERA ELECTRONICA : 5 nouveaux environnements hypertextes : Apulée, Boèce, Paul Diacre, Quintilien, Salvien ; Statistiques de consultation - décembre 2010 ;

Notice :

1. Lecture : La roche Tarpéienne (C. McCULLOUGH) :

Livre : Colleen McCULLOUGH, La revanche de Sylla
Tome I bis de la série : Les maîtres de Rome
Titre original : The first man in Rome (1990)
Traduction française par Jean-Paul MOURLON
Éditions de l'Archipel, Paris, 2002, 409 pp.

Extrait : p. 382-383 :

"... La roche Tarpéienne, qui faisait saillie sur le flanc sud-ouest du Capitole, surplombait un précipice qui ne dépassait pas quatre-vingts pieds de profondeur ; mais, juste en dessous d'elle, se dressaient des aiguilles rocheuses acérées. Les condamnés furent conduits là-bas, près des murs Serviens, devant le temple de Jupiter Optimus Maximus. En bas, dans la partie inférieure du Forum, les foules semblaient s'être rassemblées pour voir mourir les partisans de Lucius Appuleius Saturninus. Des foules au ventre vide, mais qui ne songeaient guère à manifester leur mécontentement ; elles voulaient voir des hommes jetés du haut de la roche Tarpéienne, car cela ne s'était pas produit depuis fort longtemps, et la rumeur voulait qu'ils fussent près d'une centaine. On disait également que des bateaux chargés de grain allaient arriver d'Asie, grâce à Caius Marius. C'est donc lui que les foules acclamèrent, mais de manière un peu mécanique ; le spectacle les intéressait bien davantage. La mort à bonne distance, des cadavres ensanglantés, un peu de nouveauté. ..."

Présentation : Roche Tapéienne (WIKIPEDIA)

Témoignages :

  • Lucrèce, De la nature des choses, III, v.1011-1023 :

    1011 Cerberus et Furiae iam uero et lucis egestas,
    Tartarus horriferos eructans faucibus aestus!
    qui neque sunt usquam nec possunt esse profecto;
    sed metus in uita poenarum pro male factis
    1015 est insignibus insignis scelerisque luela,
    carcer et horribilis de saxo iactus deorsum,
    uerbera carnifices robur pix lammina taedae;
    quae tamen etsi absunt, at mens sibi conscia factis
    praemetuens adhibet stimulos torretque flagellis,
    [3,1020] nec uidet interea qui terminus esse malorum
    possit nec quae sit poenarum denique finis,
    atque eadem metuit magis haec ne in morte grauescant.
    1023 hic Acherusia fit stultorum denique uita.

    Cerbère et les Furies et l'Enfer privé de lumière, le Tartare dont les gouffres vomissent des flammes terrifiantes, tout cela n'existe nulle part et ne peut exister. Mais la vie elle-même réserve aux auteurs des pires méfaits la terreur des pires châtiments; pour le crime, il y a l'expiation de la prison, la chute horrible du haut de la Roche Tarpéienne, les verges, les bourreaux, le carcan, la poix, le fer rouge, les torches; et même à défaut de tout cela, il y a l'âme consciente de ses fautes et prise de peur, qui se blesse elle-même de l'aiguillon, qui s'inflige la brûlure du fouet,
    [3,1020] sans apercevoir de terme à ses maux, de fin à ses supplices, et qui craint au contraire que maux et supplices ne s'aggravent encore dans la mort. Oui, c'est ici-bas que les insensés trouvent leur Enfer.

  • Plutarque, Vie de Romulus, 18 :

    [18] (1) Τῆς μέντοι Ταρπηίας ἐκεῖ ταφείσης, ὁ λόφος ὠνομάζετο Ταρπήιος, ἄχρι οὗ Ταρκυνίου βασιλέως Διὶ τὸν τόπον καθιεροῦντος ἅμα τά τε λείψανα μετηνέχθη, καὶ τοὔνομα τῆς Ταρπηίας ἐξέλιπε· πλὴν πέτραν ἔτι νῦν ἐν τῷ Καπιτωλίῳ Ταρπηίαν καλοῦσιν, ἀφ´ ἧς ἐρρίπτουν τοὺς κακούργους ...

    [18] (1) Tarpéia fut enterrée dans le lieu même, qui prit le nom de roche Tarpéienne, et le conserva jusqu'à ce que Tarquin l'Ancien l'eût consacré à Jupiter alors on transporta ailleurs les ossements de Tarpéia, et son nom se perdit. Il n'est resté qu'à une des roches du Capitole, qui s'appelle encore aujourd'hui la roche Tarpéienne, d'où l'on précipitait les criminels.


2. Lecture : L'antidote de Mithridate (C. McCULLOUGH) :

Livre : Colleen McCULLOUGH, La couronne d'herbe
Tome II de la série : Les maîtres de Rome
Titre original : The grass crown (1991)
Traduction française par Jean-Paul MOURLON
Éditions Belfond, Paris, 1992, 656 pp.

Extrait : pp. 74-75 :

"... – Grand Roi [Mithridate], je t'en supplie, laisse-moi les arrêter sur-le-champ! Le poison est chose si insidieuse!
Mais le roi secoua la tête.
– Gordios, j'ai besoin de preuves. Ne t'inquiète pas. Laodice [épouse de Mithridate], comme les autres, ignore que pendant les sept ans au cours desquels je me suis caché pour échapper à la vengeance de ma mère, je me suis immunisé contre tous les poisons. Crois-tu que toutes mes cicatrices soient des blessures de guerre? Non! C'est moi qui me les suis faites au cours de mes expériences. Il ne sera pas dit qu'un de mes parents réussira à m'empoisonner.
— Si jeune! s'émerveilla Gordios.
— Pour vivre vieux, mieux vaut rester vivant. Personne ne m'arrachera mon trône!
— Mais comment as-tu fait pour t'immuniser?
— Je me suis laissé mordre par des serpents, des araignées, des scorpions, en commençant par les plus petits. J'ai bu tous les poisons connus, en augmentant la dose chaque fois. Et je continue! Non sans prendre également des antidotes! Qu'elle essaie! Elle ne pourra pas me tuer !
Mais elle essaya bel et bien, lors du banquet qu'elle donna pour fêter le retour du roi.
Autrefois, les rois du Pont mangeaient assis à des tables, comme leurs ancêtres thraces; mais ils avaient depuis longtemps adopté la coutume grecque de se restaurer couchés sur des sofas, ce qui leur permettait de croire qu'ils étaient de parfaits produits de la culture grecque, des monarques authentiquement hellénisés. Il ne s'agissait pourtant que d'un vernis, comme le montrait l'entrée, un par un, des courtisans, qui se prosternaient devant le roi. Ce qui se passa après que Laodice, avec un sourire tentateur, eut tendu sa coupe d'or à Mithridate, en fut une preuve supplémentaire.
— Bois donc, mon époux, chuchota-t-elle.
Le roi s'exécuta sans barguigner, vida à moitié le récipient et le posa sur la table installée devant le sofa qu'il partageait avec sa soeur et épouse. Mais il garda en bouche la dernière gorgée, la faisant rouler sur sa langue sans cesser de contempler Laodice de ses yeux verts tachés de brun. Puis il fronça les sourcils, mais de manière un peu rêveuse, et eut un grand sourire :
– Du dorycnion! s'écria-t-il, l'air enchanté.
La reine devint livide, la cour tout entière s'immobilisa.
– Gordios! s'écria le roi. Viens ici m aider, veux-tu ?
La reine lut son destin dans les yeux de son frère et tenta de se lever. Mais pas assez vite; il saisit la main sur laquelle elle s'appuyait, et maintint la jeune femme contre les coussins. Gordios s'agenouilla de l'autre côté, avec sur le visage un air de triomphe qui le rendait hideux. Laodice, impuissante, leva la tête pour voir quatre nobles amener Pharnacès au roi, qui le regarda d'un air impassible. Puis il se tourna vers elle :
– Je ne mourrai pas, Laodice. En fait, je ne suis même pas malade, ajouta-t-il avec un sourire amusé. Cela dit, il en reste assez pour te tuer.
Il lui pinça le nez entre le pouce et l'index, lui rejeta la tête en arrière, la contraignant à ouvrir la bouche, et y versa lentement ce qu'il restait dans le gobelet. Laodice ne se débattit pas, ce qui aurait été indigne d'elle; un Mithridatide n'avait pas peur de la mort, surtout quand il l'avait risquée en espérant s'emparer du trône.
Tous ceux présents dans la salle attendaient en silence, terrifiés. C'était pour chacun une révélation que d'apprendre que le roi était expert en poisons; la rumeur ne devait pas tarder à s'en répandre d'un bout du Pont à l'autre, et à se diffuser dans le monde entier. ..."

Témoignages :

  • Serenus Sammonicus (mort en 212 de notre ère), Préceptes médicaux, 61 :

    [61] Venenis prohibendis. ut tutus fias infestae fraude nouercae uel quicunque tuo carpetur liuidus auctu, non expectatis eat obuia cura uenenis. Ante cibos igitur iuglandis fetus edatur. Produnt electri uariantia pocula uirus. Praeterea coctae querno cum cortice lymphae conueniunt potu demersaue ficus oliuo. Saepe etiam raphanum praedixit numen edendum. Antidotos uero multis Mithridatia fertur consociata modis; sed Magnus scrinia regis cum raperet uictor, uilem deprendit in illis synthesin et uulgata satis medicamina risit. Bis denum rutae folium, salis et breue granum iuglandesque duas, tereti tot corpore ficus: haec oriente die parco conspersa Lyaeo sumebat, metuens dederat quae pocula matri.

    [61] Des préservatifs contre le poison. Si vous craignez les machinations d’une perfide marâtre ou d’un ennemi que vous a suscité votre prospérité, n’attendez pas que la haine ou l’envie accomplisse ses funestes desseins dans le temps où vous y pensez le moins. Souvenez-vous de manger des noix avant de vous asseoir à une table suspecte. Une coupe d’ambre décompose le poison et en trahit la présence. On peut encore, entre autres préservatifs, boire une décoction d’écorce de chêne bouillie dans de l’eau, ou manger des figues détrempées dans de l’huile. Esculape recommande de manger souvent du raifort. Le célèbre antidote de Mithridate était compose de plusieurs ingrédients si communs, que Pompée se prit à rire lorsqu’il en trouva la recette dans l’écrin du roi de Pont. Il y entrait vingt feuilles de rue, un peu de sel, deux noix, autant de figues, le tout broyé et délayé dans un peu de vin. Cet antidote, qu’il tenait de sa mère inquiète, était le breuvage qu’il prenait chaque matin à son réveil.

  • Appien, Les guerres civiles - La guerre de Mithridate, 111 (La mort de Mithridate) :

    ... ὃ περὶ τῷ ξίφει φάρμακον ἀεὶ περιέκειτο ἐκίρνη. Δύο δ' αὐτῷ θυγατέρες ἔτι κόραι συντρεφόμεναι, Μιθριδᾶτίς τε καὶ Νύσσα, τοῖς Αἰγύπτου καὶ Κύπρου βασιλεῦσιν ἠγγυημέναι, προλαβεῖν τοῦ φαρμάκου παρεκάλουν, καὶ σφόδρα εἴχοντο, καὶ πίνοντα κατεκώλυον ἕως ἔπιον λαβοῦσαι. Καὶ τῶν μὲν αὐτίκα τὸ φάρμακον ἥπτετο, τοῦ δὲ Μιθριδάτου, καίτοι συντόνως ἐξεπίτηδες βαδίζοντος, οὐκ ἐφικνεῖτο δι' ἔθος καὶ συντροφίαν ἑτέρων φαρμάκων, οἷς ἐς ἄμυναν δηλητηρίων ἐχρῆτο συνεχῶς· καὶ νῦν ἔτι φάρμακα Μιθριδάτεια λέγεται. Βίτοιτον οὖν τινὰ ἰδών, ἡγεμόνα Κελτῶν, « Πολλὰ μὲν ἐκ τῆς σῆς, » ἔφη, « δεξιᾶς ἐς πολεμίους ὠνάμην, ὀνήσομαι δὲ μέγιστον εἰ νῦν με κατεργάσαιο, κινδυνεύοντα ἐς πομπὴν ἀπαχθῆναι θριάμβου τὸν μέχρι πολλοῦ τοσῆσδε ἀρχῆς αὐτοκράτορα καὶ βασιλέα, ἀδυνατοῦντα ἐκ φαρμάκων ἀποθανεῖν δι' εὐήθη προφυλακὴν ἑτέρων φαρμάκων· τὸ γὰρ δὴ χαλεπώτατον καὶ σύνοικον ἀεὶ βασιλεῦσι φάρμακον, ἀπιστίαν στρατοῦ καὶ παίδων καὶ φίλων, οὐ προειδόμην ὁ τὰ ἐπὶ τῇ διαίτῃ πάντα προιδὼν καὶ φυλαξάμενος. » Ὁ μὲν δὴ Βίτοιτος ἐπικλασθεὶς ἐπεκούρησε χρῄζοντι τῷ βασιλεῖ.

    ... Mithridate alors sortit le poison qu'il portait toujours à côté de son épée et le mélangea. Alors deux de ses filles, qui étaient encore vierges, qui avaient grandi ensembles, du nom de Mithridatis et Nyssa, qui avaient été promises aux rois d'Égypte et de Chypre, lui demandèrent de leur laisser une partie du poison; d'abord, elles insistèrent avec énergie et l'empêchèrent de le boire jusqu'au moment où elles en eurent et l'avalèrent. La drogue agit immédiatement sur elles ; mais sur Mithridate, bien qu'il marchât rapidement pour accélérer ses effets, elle n'eut aucun effet, parce qu'il s'était accoutumé à d'autres drogues en les essayant sans arrêt comme moyen de protection contre les empoisonnements. On appelle toujours ces drogues "les drogues de Mithridate". Voyant un certain Bituitos, un chef gaulois, il lui dit. « J'ai souvent profité de ton bras droit contre mes ennemis. J'en profiterai encore plus si tu me tues, et si tu me soustrais au danger d'être emmené dans un triomphe romain, moi qui fus un autocrate durant tant d'années, et le roi d'un si grand royaume, mais qui ne peux pas mourir maintenant par le poison parce que, comme un imbécile, je me suis immunisé contre d'autres poisons. Bien que j'aie prévu de m'immuniser contre tous poisons qu'on mélange dans la nourriture, je ne me suis pas immunisé contre ce poison domestique, toujours le plus dangereux pour les rois, à savoir la trahison de son armée, de ses enfants et de ses amis. » Bituitus, pris de pitié, rendit au roi le service qu'il demandait.


3. Lecture : Les pourparlers de Sylla (C. McCULLOUGH) :

Livre : Colleen McCULLOUGH, La couronne d'herbe
Tome II de la série : Les maîtres de Rome
Titre original : The grass crown (1991)
Traduction française par Jean-Paul MOURLON
Éditions Belfond, Paris, 1992, 656 pp.

Extrait : pp. 212-217:

" ... – Messeigneurs les représentants de Sa Majesté le roi des Parthes [Arsace], roi Tigrane, soyez les bienvenus à ces pourparlers.
– Ce ne sont pas les tiens, Romain! lança Tigrane. C'est moi qui ai fait prévenir Mithridate!
— Je t'en demande pardon, ô roi, répondit Sylla en souriant, mais vous êtes venus à mon invitation en un endroit que j'ai choisi. Puis, sans laisser au monarque le temps de répondre, il se tourna vers les Parthes, avec un sourire carnassier :
— Mes seigneurs, quel est celui d'entre vous qui dirige votre délégation?
Le vieillard assis sur la chaise d'honneur eut un hochement de tête royal :
— C'est moi, Lucius Cornelius Sylla. Mon nom est Orobaze; je suis satrape de Seleuceia. Je ne réponds que devant Mithridate roi des Parthes et roi des rois, qui regrette que le temps et les distances ne lui permettent pas d'être ici aujourd'hui.
— Il est à Ectabane, dans son palais d'été?
— Tu es bien informé, Lucius Cornelius Sylla, répondit Orobaze en battant des paupières. J'ignorais que nos mouvements fussent si bien connus de Rome.
Sylla se pencha en avant.
— Seigneur Orobaze, ce jour est historique. C'est la première fois que les ambassadeurs du royaume des Parthes rencontrent des Romains. La réunion a lieu sur le fleuve [Euphrate] qui marque la frontière entre nos deux mondes, ce qui est tout à fait approprié.
– En effet, seigneur Lucius Cornelius Sylla.
— « Lucius Cornelius » suffira. A Rome, nous n'avons ni seigneurs ni rois.
— C'est ce que nous avons entendu dire, mais cela nous paraît bizarre. Vous suivez sans doute l'exemple des Grecs. Comment Rome a-t-elle fait pour devenir aussi grande, sans rois?
— Parce qu'elle est en fait notre Roi. Les Grecs se sont soumis à un idéal, et vous à un souverain; mais nous autres Romains nous nous soumettons à Rome, et à elle seule. Elle est notre roi, notre dieu, notre vie même. Les hommes vont et viennent, leur vie est courte. Moi, Lucius Cornelius Sylla, suis un grand Romain; mais, quand viendra le terme de mon existence, tout ce que j'aurai fait aura eu pour seul but d'accroître la puissance et la majesté de Rome. Je parle aujourd'hui en son nom! Si nous signons un traité, il sera déposé dans le temple de Jupiter Feretrius, le plus ancien de la cité et il y restera, sans m'appartenir, ni meme porter mon nom : il sera le témoignage de la grandeur de Rome.
Il s'exprimait en un grec parfait — très supérieur, on s'en doute, à celui des Parthes et de Tigrane. Ils écoutèrent, fascinés, s'efforçant de toute évidence de saisir un concept qui leur était inconnu. Un lieu pouvait donc être plus puissant qu'un homme?
– Lucius Cornelius, objecta Orobaze, un lieu n'est jamais qu'un ensemble d'objets : des bâtiments pour une ville, des temples pour un sanctuaire... Comment pourrait-il faire naître tant de sentiments aussi nobles? Que faites-vous donc?
Sylla leva sa baguette d'ivoire.
— Seigneur Orobaze, voici Rome, dit-il. Puis il toucha son avant-bras droit en ajoutant : Et la voici encore.
Puis il s'interrompit, le temps de croiser les regards levés vers lui, pour conclure enfin :
— Je suis Rome, seigneur Orobaze. Comme tout homme qui peut à bon droit se qualifier de Romain. Il y a près de mille ans, un réfugié troyen nommé Énée, débarquant sur les rives du Latium, fut le père d'une race qui fonda Rome, il y a de cela six cent soixante-deux ans. Elle fut un moment dirigée par des rois, jusqu'à ce que les Romains rejettent l'idée qu'un homme puisse être plus puissant que l'endroit qui l'a vu naître. Aucun Romain n'est plus grand que Rome. Et je te le dis, seigneur Orobaze : elle durera aussi longtemps qu'elle sera plus chère à ses fils qu'eux-mêmes, que leurs enfants, que leur propre renommée.
– Mais, Lucius Cornelius, un roi incarne parfaitement tout ce que tu viens de dire, fit remarquer Orobaze.
— Non. Un roi se préoccupe d'abord de lui-même, parce qu'il se croit plus près des dieux que les autres hommes. Certains sont même persuadés d'être des divinités. Ils s'appuient sur leur pays. Rome s'appuie sur les Romains.
Orobaze tendit les mains.
– Lucius Cornelius, je ne peux comprendre ce que tu dis.
– Alors, venons-en aux raisons qui nous amènent ici aujourd'hui, seigneur Orobaze. C'est un moment historique. Au nom de Rome, je vais vous faire une proposition. Tout ce qui se trouve à l'est de l'Euphrate restera votre seul domaine, celui du roi des Parthes. Et tout ce qui est à l'ouest sera du ressort de Rome, des hommes qui agissent en son nom.
Orobaze leva délicatement des sourcils grisonnants.
— Lucius Cornelius, voudrais-tu dire que Rome entend gouverner toutes les terres à l'ouest du fleuve? Qu'elle compte détrôner les rois de Syrie, du Pont, de la Cappadoce et de bien d'autres royaumes?
– Pas du tout, seigneur Orobaze. Cela veut dire qu'elle entend assurer la stabilité des royaumes en question, empêcher certains rois de s'étendre aux dépens des autres, empêcher les frontières d'aller et de venir. Sais-tu exactement pourquoi je suis ici aujourd'hui?
– Pas vraiment, Lucius Cornelius. Notre sujet, le roi Tigrane d'Arménie, nous a fait savoir que tu marchais vers lui à la tête d'une armée. Jusqu'à présent, il n'a pas su me dire pourquoi. Tu étais bien à l'est de l'Euphrate, et voilà que tu sembles repartir vers l'ouest. Qu'est-ce qui t'a amené ici? Pourquoi as-tu fait entrer ton armée en Arménie? Et pourquoi, cela fait, t'es-tu abstenu de te montrer agressif?
Sylla se tourna vers Tigrane – ce qui lui permit de se rendre compte que la tiare du souverain – décorée, des deux côtés, d'une étoile à huit branches, et d'un croissant formé de deux aigles – était creuse, et que le roi se dégarnissait déjà. Manifestement furieux de la position inférieure qu'on lui avait imposée, Tigrane leva le menton et lui jeta un regard glacial.
– Comment, ô Roi? Tu ne l'as donc pas dit à tes maîtres?
Comme il n'obtenait pas de réponse, Sylla s'adressa à Orobaze et aux autres envoyés parthes :
– Seigneur Orobaze, Rome tient fermement à ce que certains rois d'Asie Mineure ne deviennent pas assez puissants pour en chasser d'autres. Pour le reste, elle est satisfaite du statu quo. Mais le roi du Pont a des visées sur le royaume de Cappadoce, ainsi que sur certaines régions de l'Anatolie – en particulier la Cilicie, qui s'est volontairement placée entre les mains de Rome, maintenant que le roi de Syrie n'est plus de taille à la protéger. Tigrane, ici présent, a soutenu ces visées et, il n'y a pas si longtemps, a lui-même envahi la Cappadoce.
– C'est ce que j'ai entendu dire, répondit Orobaze d'un ton neutre.
– Je serais surpris que le fait soit passé inaperçu du roi des Parthes et de ses satrapes, seigneur Orobaze! Quoi qu'il en soit, s'étant chargé du sale travail de Mithridate, Tigrane est retourné en Arménie et n'en a plus bougé. J'ai eu le triste devoir de chasser, une fois de plus, le roi du Pont de Cappadoce, conformément aux ordres du Sénat et du Peuple de Rome. Il m'est cependant apparu que je ne pourrais mener ma mission à bien sans avoir eu une entrevue avec Tigrane. Aussi suis-je parti d'Eusebeia Mazaca à sa recherche.
– Avec ton armée, Lucius Cornelius?
– Mais évidemment! Seigneur Orobaze, je n'irai pas jusqu a dire que cette partie du monde m'était bien connue. Aussi me suis-je fait accompagner de mes soldats – à titre de simple précaution! Nous nous sommes parfaitement comportés, comme vous devez sans doute le savoir : pas de pillages, pas de mises à sac, ni même de champs dévastés. Nous avons acheté tout ce dont nous avions besoin. Mes hommes sont en fait autant de gardes du corps. Seigneur Orobaze, je suis un homme important! Et je monterai encore plus haut.
– Un instant, Lucius Cornelius ! J'ai avec moi un certain Chaldéen, Nabopolassar. Il est mon voyant et mon astrologue, et son frère est au service du roi des Parthes lui-même. Lui permettrais-tu d'examiner ton visage et la paume de ta main? Nous aimerions savoir si tu es vraiment le grand homme que tu prétends être.
Sylla haussa les épaules.
– Je n'y vois pas d'inconvénient, seigneur Orobaze.
– Alors, ne bouge pas, Lucius Cornelius. Nabopolassar va venir vers toi.
Claquant des doigts, il eut quelques mots à l'adresse des parlementaires parthes assis sur le sol. Du petit groupe sortit un homme qui ressemblait aux autres : petite coiffure ronde, collier spiralé, vêtements brodés d'or. Mains glissées dans les manches, il trotta jusqu'à l'estrade, qu'il escalada avec agilité, puis prit la main de Sylla, qu'il examina avec attention en marmonnant, avant de le regarder fixement. Il eut une petite courbette, redescendit et alla se rasseoir à côté d'Orobaze.
Il lui fallut un certain temps pour faire son rapport; le satrape et les autres l'écoutèrent en silence, l'air impassible. Pour finir, le devin se tourna de nouveau vers Sylla et s'inclina jusqu'au sol. Le coeur de Sylla se mit à battre avec violence. Quoi qu'eût dit Nabopolassar, ses paroles confirmaient les siennes : lui, Lucius Cornelius Sylla, était un grand homme. Et il s'était incliné devant lui comme devant le roi des Parthes.
– Lucius Cornelius, dit Orobaze, le devin déclare que tu es le plus grand homme du monde, que de ton vivant, personne ne pourra rivaliser avec toi, de l'Indus au Ponant. Nous devons le croire, car il a, de ce fait, placé notre roi parmi tes inférieurs, et donc mis sa propre tête en jeu.
Sylla remarqua que Tigrane lui-même le considérait désormais avec inquiétude.
– Pouvons-nous reprendre les négociations? demanda-t-il en veillant à ce que sa voix ne trahît rien de ce qu'il éprouvait.
– Certainement, Lucius Cornelius.
– Très bien. Je t'ai expliqué pourquoi je m'étais fait accompagner de mon armée, mais pas ce que j'étais venu dire à Tigrane. Je lui ai enjoint de rester de l'autre côté de l'Euphrate et l'ai prévenu qu'il valait mieux ne pas soutenir les ambitions de son beau-père sur la Cilicie, la Cappadoce ou la Bithynie. Et cela fait, je suis reparti par où j'étais venu.
- Lucius Cornelius, penses-tu que le roi du Pont ait des ambitions qui excéderaient l'Anatolie?
- Je crois qu'elles s'étendent au monde entier, seigneur Orobaze ! Il est déjà le maître des terres qui entourent la mer Euxine. Il s'est emparé de la Galatie en assassinant ceux qui la dirigeaient, il a tué au moins un des rois de Cappadoce, et je suis certain qu'il a eu l'idée de faire envahir le pays par le roi Tigrane ici présent. Et ne l'oublie pas : le Pont est infiniment plus près du royaume des Parthes que de Rome. Je crois donc que ton souverain ferait mieux de garder l'oeil sur ses frontières - comme sur son sujet, le roi Tigrane d'Arménie.
Sylla eut un sourire charmeur et conclut :
- C'est tout ce que j'ai à dire, seigneur Orobaze.
- Tu as bien parlé, Lucius Cornelius; tu auras ton traité. Tout ce qui est à l'ouest de l'Euphrate sera du ressort des Romains. Tout ce qui est à l'est sera à la discrétion du roi des Parthes.
- Ce qui, si je comprends bien, implique qu'il sera mis un terme aux incursions arméniennes?
- Un terme définitif, répondit Orobaze, qui jeta un regard glacial au roi Tigrane, aussi dépité que furieux.

Enfin, se dit Sylla en voyant partir les envoyés parthes - suivis par Tigrane, qui contemplait le sol de marbre avec obstination -, enfin je sais ce que Caius Marius a pu ressentir quand Martha la prophétesse syrienne lui a prédit qu'il serait sept fois consul, et qu'on l'appellerait le Troisième Fondateur de Rome. Mais Caius Marius est toujours vivant! Pourtant le devin a dit que j'étais le plus grand homme du monde, de l'Indus à l'océan Atlantique! Il ne laissa rien paraître de sa jubilation au cours des jours qui suivirent, même pas à son fils; et aucun de ceux qui l'accompagnaient n'avait entendu ce qui s'était dit au cours des négociations. Il ne leur avait parlé que du traité.

Le texte de l'accord ainsi conclu devait être gravé sur un grand monument de pierre qu'Orobaze comptait faire édifier a l'endroit même où avaient eu lieu les négociations. Ce serait un obélisque qui porterait sur ses quatre faces les versions latine, grecque, parthe et mède du traité. Deux copies seraient faites sur parchemin de Pergame, et chaque partie en conserverait une.
Dès qu'il avait pu échapper à ses maîtres, Tigrane s'était éclipsé, avec une mine de chien battu, pour regagner Tigranocerte. Il lui fallait évidemment écrire à Mithridate roi du Pont, mais il ne s'y résolut pas tout de suite. Quand il s'y décida, ce fut avec l'intime satisfaction qu'avaient fait naître en lui les nouvelles qu'il avait reçues d'un de ses amis à la cour des Parthes :
"Prends garde à ce Romain, Lucius Cornelius Sylla, ô valeureux et puissant beau-père. A Zeugma, sur l'Euphrate, il a conclu un traité d'amitié avec le satrape Orobaze, lequel agissait au nom de mon maître le roi Mithridate des Parthes. Ils m'ont lié les mains, bien-aimé roi du Pont. Aux termes de leur accord, je suis contraint de rester à l'est de l'Euphrate, et je n'ose désobéir tant que le trône des Parthes est occupé par un vieux tyran sans merci. Mon royaume a dû se défaire de soixante-dix de ses vallées pour que je puisse revenir. On m'en arracherait autant si je tentais quoi que ce soit. Pourtant, il ne faut pas désespérer. Comme tu l'as dit, nous sommes encore jeunes, et nous avons le temps d'attendre. Le traité entre Rome et le royaume des Parthes m'a décidé. La Cappadoce, la Paphlagonie, la province d'Asie, la Cilicie, la Bithynie et la Macédoine te reviendront. Je me tournerai vers le sud : la Syrie, l'Arabie, l'Égypte - sans parler du royaume des Parthes. Car un jour le vieux roi mourra. Et je peux prédire que cela provoquera des guerres de succession : il traite ses fils comme il me traite, n'en privilégie aucun, les menace de mort, et parfois en tue un, pour voir les autres se tortiller. Je te jure en tout cas, cher et estimé beau-père, que dès que ce sera la guerre entre les fils du roi, je saisirai l'occasion. En attendant, je poursuivrai l'édification de Tigranocerte.

Un détail encore sur la rencontre entre Lucius Cornelius Sylla et Orobaze. Celui-ci a demandé à son devin chaldéen, Nabopolassar, d'examiner la paume et le visage du Romain. Je l'ai vu à l'oeuvre - son frère est attaché au Roi des Rois. Et je tiens à t'assurer, grand et judicieux beau-père, qu'il ne se trompe jamais. Or voilà qu'il a dit à Orobaze que Lucius Cornelius était le plus grand homme du monde! J'ai eu très peur. Comme Orobaze, d'ailleurs. Non sans raison; quand il est rentré à Seleuceia avec les autres, il a aussitôt rapporté au roi les événements qui venaient de se produire. Y compris les détails que le Romain lui avait donnés sur nos activités, puissant beau-père. Et ses allusions relatives à tes visées sur le royaume des Parthes. Je suis environné d'espions. Mais - ce qui m'a un peu réconforté - le roi a également fait exécuter Orobaze et le devin, pour avoir placé un Romain plus haut que lui. Il me semble qu'il regrette de n'avoir pu rencontrer lui-même Lucius Cornelius Sylla." ...

Témoignage :

Plutarque, Vie de Sylla, 5 :

... Μετὰ δὲ τὴν στρατηγίαν εἰς τὴν Καππαδοκίαν ἀποστέλλεται, τὸν μὲν ἐμφανῆ λόγον ἔχων πρὸς τὴν στρατείαν ᾿Αριοβαρζάνην καταγαγεῖν, αἰτίαν δὲ ἀληθῆ Μιθριδάτην ἐπισχεῖν πολυπραγμονοῦντα καὶ περιβαλλόμενον ἀρχὴν καὶ δύναμιν οὐκ ἐλάττονα τῆς ὑπαρχούσης. ἰδίαν μὲν οὖν δύναμιν οὐ πολλὴν ἐπήγετο, χρησάμενος δὲ τοῖς συμμάχοις προθύμοις, καὶ πολλοὺς μὲν αὐτῶν Καππαδοκῶν, πλείονας δ’ αὖθις ᾿Αρμενίων προσβοηθοῦντας ἀποκτείνας, Γόρδιον μὲν ἐξήλασεν, ᾿Αριοβαρζάνην δὲ ἀπέδειξε βασιλέα. Διατρίβοντι δὲ αὐτῷ παρὰ τὸν Εὐφράτην ἐντυγχάνει Πάρθος ᾿Ορόβαζος, ᾿Αρσάκου βασιλέως πρεσβευτής, οὔπω πρότερον ἀλλήλοις ἐπιμεμιγμένων τῶν γενῶν· ἀλλὰ καὶ τοῦτο τῆς μεγάλης δοκεῖ Σύλλα τύχης γενέσθαι, τὸ πρώτῳ ῾Ρωμαίων ἐκείνῳ Πάρθους συμμαχίας καὶ φιλίας δεομένους διὰ λόγων ἐλθεῖν. ὅτε καὶ λέγεται τρεῖς δίφρους προθέμενος, τὸν μὲν ᾿Αριοβαρζάνῃ, τὸν δὲ ᾿Οροβάζῳ, τὸν δὲ αὑτῷ, μέσος ἀμφοῖν καθεζόμενος χρηματίζειν. ἐφ’ ᾧ τὸν μὲν ᾿Ορόβαζον ὕστερον ὁ τῶν Πάρθων βασιλεὺς ἀπέκτεινε, τὸν δὲ Σύλλαν οἱ μὲν ἐπῄνεσαν ἐντρυφήσαντα τοῖς βαρβάροις, οἱ δὲ ὡς φορτικὸν ᾐτιάσαντο καὶ ἀκαίρως φιλότιμον. ἱστορεῖται δέ τις ἀνὴρ τῶν μετὰ ᾿Οροβάζου καταβεβηκότων, Χαλδαῖος, εἰς τὸ τοῦ Σύλλα πρόσωπον ἀπιδὼν καὶ ταῖς κινήσεσι τῆς τε διανοίας καὶ τοῦ σώματος οὐ παρέργως ἐπιστήσας, ἀλλὰ πρὸς τὰς τῆς τέχνης ὑποθέσεις τὴν φύσιν ἐπισκεψάμενος, εἰπεῖν ὡς ἀναγκαῖον εἴη τοῦτον τὸν ἄνδρα μέγιστον γενέσθαι, θαυμάζειν δὲ καὶ νῦν πῶς ἀνέχεται μὴ πρῶτος ὢν ἁπάντων.

Après sa préture, il [Sylla] fut envoyé en Cappadoce : le prétexte apparent de cette expédition était de ramener Ariobarzane dans ses États, mais elle avait pour véritable motif de réprimer les entreprises ambitieuses de Mithridade, qui se mêlait de tout, et travaillait à se faire un empire du double plus étendu que celui qu'il possédait déjà. Sylla n'avait emmené que fort peu de troupes ; mais ayant employé celles des alliés, qui le servirent avec zèle, il tailla en pièces un grand nombre de Cappadociens, et un corps plus nombreux encore d'Arméniens venus à leur


 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher

Dernière mise à jour : 17/02/2002