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Date :     01-06-2001

Sujets :
Luciano CANFORA; les penseurs grecs; Socrate; Platon; Hypatie d'Alexandrie;

Notice :

Concerne: Luciano CANFORA, Une profession dangereuse. Les penseurs grecs dans la Cité
(Anleitungen zum Umgang mit Klassikern)
Traduit de l'italien par Isabelle Abramé-Battesti; Ed. Desjonquères, "La mesure des choses", 2001, 158 pp., 130 FF

Compte-rendu: Roger-Pol DROIT, Les risques de la pensée, dans Le MONDE, vendredi 25 mai 2001.

Extraits:
On oublie souvent la brutalité des moeurs antiques. ... Il arrivait souvent que les discussions se terminent en bagarre. Voyez par exemple ce que rapporte, au sujet de Socrate, Diogène Laërce: "Comme souvent, dans le cours de ses recherches, il discutait avec trop de violence, on lui répondait à coups de poing et en lui tirant les cheveux."
Parmi les morts célèbres de la philosophie, on ne saurait oublier Hypatie d'Alexandrie. Fille du mathématicien Théon, elle-même géomètre et théoricienne, influente dans la Cité, célèbre pour sa beauté et ses façons austères, elle fut assassinée en 415 ap. J.-Chr. par une bande de moines chrétiens fanatiques. "Ils l'entraînèrent jusque dans l'église (...) la dénudèrent et la massacrèrent à coups de tuiles, puis ils découpèrent en morceaux et brûlèrent ses misérables restes" écrit une source ecclésiastique du temps.
Etre femme, philosophe et néo-platonicienne au début du Vième siècle, c'était courir le risque de devenir ... martyre paîenne.

Analyse: (Crédit: Danielle de Clercq)

Une profession dangereuse, surtout parce que ressentie comme telle par les détenteurs du pouvoir et par l'homme de la rue qui n'éprouve que méfiance à l'égard d' intellectuels dont les spéculations lui échappent. Cela arriva à Anaxagore - auquel l'auteur ne fait que quelques brèves allusions -, poursuivi à Athènes pour impiété. Dans la même ville, au temps d'Aristophane, de la guerre du Péloponnèse et de ses suites tragiques, et plus tard aussi, lors des visées et de la mainmise macédoniennes sur la Grèce, les maîtres à penser et leurs disciples ont entretenu avec les pouvoirs en place, athénien ou autre, des rapports suivis et contrariés.

Les relations privilégiées de ces intellectuels, voire leur parenté, avec des notables - souvent leurs disciples - dont les choix politiques étaient  blâmables, pour le moins, ou indésirables, nourrirent les craintes de l'homme de la rue, souvent manipulé par une démocratie tentée par la démagogie, dont il était acteur, et où la volonté du peuple souverain pouvait l'emporter sur la loi.

Ainsi en fut-il du rapport de Socrate et d'Alcibiade au moment de la mutilation des Hermès et du désastre de l'expédition de Sicile. Ou aussi, de la présence, parmi les socratiques, de Critias connu par ailleurs comme auteur de tragédie proche d'Euripide, dont la réputation d'impiété est bien connue, mais surtout, par la suite, comme l'un des plus impitoyable des Trente Tyrans. La condamnation de Socrate s'apparente à un règlement de compte dans le cadre de la discutable restauration démocratique de Thrasybule.

"Dans l'Apologie que Platon lui fait prononcer, Socrate met en lumière l'une des raisons majeures de son isolement face à l'opinion publique: sa critique de la politique. Il évoque ses rencontres avec divers hommes politiques, au cours de celles-ci, il avait tenté de déterminer la nature spécifique de leur savoir: effort chaque fois soldé par la constatation qu'un tel savoir n'existait pas. Poursuivre de ses questions désarçonnantes -  si elle est une science la politique peut donc être enseignée- non seulement les Athéniens du commun, mais encore les détenteurs du "savoir " politique, qui dominaient les assemblées et décidaient du pouvoir politique était bien la façon la plus anti-démagogique d'exposer une vision critique de la démocratie comme "machine à fabriquer du consensus". Il y avait gagné l'hostilité de tous les bénéficiaires du système, des dominés comme des dominants. En le traînant en justice, ses accusateurs avaient pensé l'intimider, peut-être pas nécessairement le tuer. C'est lui qui provoqua les jurés, par un langage qui le confirma aux yeux du public dans son rôle de critique perturbateur, dans un cadre offrant une résonance bien plus vaste que les habituelles causeries à caractère plus ou moins privé." (pp.23-24)

Pâle et laborieux épigone de son maître Socrate et obnubilé par le régime spartiate, Xénophon est un personnage ambigu, en qui L. Canfora voit le collègue de l'hipparque  Lysimaque (pp.28-29), qui s'illustra sinistrement sous les Trente Tyrans, notamment par l'épuration d'Eleusis (pp. 30-31). Il comprit très vite la menace que représentait pour lui la restauration démocratique. La suite est bien connue avec la participation de Xénophon, malgré l'implicite désaveu de Socrate, à l'expédition de Cyrus, son exil et son évolution dans la sphère spartiate jusqu'à la fin de ses jours, alors même qu'il sera amnistié.

"Le bannissement était la sanction prévue pour les crimes de sang: en l'absence de l'inculpé, c'était la seule envisageable. On ne saurait parler d'un" pseudo-exil", exclusion qu'un citoyen s'inflige délibérément à lui-même pour échapper à la justice. Il s'agit d'un bannissement authentique, dûment voté en tant que peine encourue pour les crimes de cette espèce, que même l'accord de paix de 403 n'avait pu effacer" (p.35)

Quoique disciples du même Socrate, Xénophon et Platon ne s'appréciaient guère et leurs divergences se marquèrent particulièrement dans la recherche de la meilleure forme de gouvernement. A l'exemple idéalisé de Cyrus le Grand, présenté comme un monarque ayant reçu une éducation complète, y compris philosophique, Platon opposa, surtout dans les Lois son modèle des philosophes gouvernants. (pp.40 sv.)

Platon quitta Athènes "à cause non de la guerre civile, mais du meurtre de Socrate: jugeant alors le modèle politique que représente sa cité impossible à réformer, il se met en quête d'autres voies, tente d'autres expériences qui seront là encore, l'aliment et le banc d'essai de sa pensée politique" (p. 49)A côté de l'utopie atlantidienne et de recherches sur les nombres irrationnels (pp.49 sv.), le philosophe, encouragé par son ami Dion, tint à se confronter à la réalité du pouvoir, au cours de trois expériences malheureuses en Sicile, auprès du vieux tyran Denys et de son fils et successeur du même nom."..Platon..met à nu...ce besoin de consentement intellectuel, besoin primordial du pouvoir, surtout lorsqu'il est totalitaire. Il saisit, dans le discours du pouvoir à l'élite dont il ne peut se passer, le mélange de prière et de contrainte: il aurait certainement compris l'appel téléphonique de Staline à Boulgakov, et mieux encore la réponse de ce dernier.....On devine l'embarras d'un homme aux prises avec le pouvoir quand celui-ci est de chair et d'os; nous voyons Platon réduit à négocier avec le tyran qui prétend l'utiliser tout en craignant d'être utilisé par lui. Là est le véritable échec de Platon: d'être tombé dans la spirale du pouvoir après avoir échoué à le contrôler; d'avoir fini en somme par se mettre.... du côté de Denys." (pp.59-60)

La fondation de l'Académie - de même que plus tard, celle du Lycée aristotélicien, consacra la séparation définitive des philosophes, vivant dans une sorte de collège autarcique, et de la cité. On entretint le soupçon sur cette institution, qui attirait des disciples venus de l'étranger, tel Aristote, et dont le maître avait des vues politiques éloignées de l'idéal démocratique et marquées par le modèle de" la Sparte égalitaire, pauvre et vertueuse, des lois de Lycurgue" (p.64).

Aristote, qui fut pendant vingt ans pensionnaire de l'Académie, avait partie liée avec la politique expansionniste de Philippe II de Macédoine, "C'est à juste titre que l'Académie platonicienne a pu être assimilée par les modernes à un collège d'Oxford ou de Cambridge, et il n'est pas incongru de rappeler la part que prirent les collèges,au XXe siècle, dans l' espionnage de haut vol: les Cinq de Cambridge sont restés dans la légende".

Les liens privilégiés d'Aristote avec la famille royale macédonnienne ne se distendirent que très tard, lorsqu' en 327, Alexandre le Grand fit mettre à mort, pour son franc-parler, Callisthène, neveu et élève de son maître. De là est issue la tradition d'un Aristote agent par vengeance de la mort d'Alexandre.

"Un anonyme, caché derrière le pseudonyme d'Agonothémis, apporta des preuves à l'appui de cette accusation (cf. Plutarque, Alex. 123). Cinq siècles plus tard, l'empereur Caracalla fit brûler les livres d'Aristote et de ses élèves afin de venger Alexandre, assassiné par son précepteur (cf.Dion Cassius LXXVII 7) (p. 91)

L'auteur reprend aussi, en filigrane et à rebours l'histoire mouvementée des ouvrages ésotériques d'Aristote jusqu'au XIIIe s., époque à laquelle, après leur passage dans le monde arabe, ils furent traduits en latin par Guillaume de Moerbeke pour Thomas d'Aquin, dans leur version restaurée au Ier siècle A.C. par Andronicos de Rhodes et Tyrannion, bibliothécaire de Sylla. Mais L. Canfora avait déjà largement traité de ce problème dans son précédent ouvrage, La véritable histoire de la Bibliothèque d'Alexandrie.

Quant à Epicure et ses fidèles épigones, il est bien connu qu'ils n'encoururent guère, bien au contraire, la réprobation des Athéniens, mais qu'ils furent en butte aux attaques acérées des représentants des autres courants philosophiques et, plus tard, des têtes pensantes du christanisme. Il faudra attendre le XVIIe siècle et Pierre Gassendi, élève et critique de Descartes pour restaurer ce courant de pensée.

Par ailleurs, Lucrèce, en qui  l'auteur voit avec raison un critique impitoyable du mode de vie romain, à la fois sur les plans de la jouissance, de l'impact de la religion sur la vie publique et de l'importance donnée au choix d'une carrière politique, aurait  été, selon L. Canfora, "crossé" à l'époque augustéenne, comme Ovide, mais à titre posthume,  pour le réalisme des passages de son oeuvre consacrés au sexe et à l'amour (pp.120 sv.) Cela expliquerait la rareté des témoignages antiques sur ce disciple d'Epicure, si respectueux de la doctrine du maître, mais d'un tempérament vraiment différent.

L'auteur se livre aussi, au cours de ce chapitre, à une discussion serrée des questions que suscitent pour la doctrine épicurienne les allusions dans l'oeuvre de Lucrèce à la nature et au destin.

Concluons avec une dernière citation de l'ouvrage : "La guerre est ouverte entre les conservateurs et les philosophes, et il certain qu'elle aura lieu dans la sphère du pouvoir politique": tel était le diagnostic d'Edmund Husserl lors d'une conférence tenue à Prague en 1935. Tournant les les yeux vers le passé, il ajoutait: "Dés sa naissance, la philosophie a connu la persécution, et depuis toujours les hommes qui consacrent leur vie aux idées, sont mis au ban de la société". Puis, dans un élan d'optimisme qui semble aujoud'hui anachronique et que les faits ne confirment guère, il concluait: En dépit de tout, les idées sont plus fortes que toute puissance empirique". L'année suivante, le régime nazi lui retirait son titre de prifesseur" (p.129).

L. Canfora confirme le malheur qui a touché  E. Husserl en évoquant la philosophe et mathématicienne Hypatie, que des milices chrétiennes, subtilement commanditées par l'évêque Cyrille, assassinèrent sauvagement  en 415 à Alexandrie. Il ne considère pas, pour autant, comme close la liste des martyrs de la philosophie dans les siècles passés: Pierre de la Ramée, opposé à l'aristotélisme de l'Université de Paris et réputé huguenot, fut massacré  en 1572 lors de la Saint-Barthélémy. Quant à Pierre Descartes, c'est fort probablement empoisonné qu'il  mourut le 11 février 1650 (pp. 138- 139).

Littérature: Charles KINGSLEY, Hypatia, 1907, 1968, Konstanz, Buch- und Kunstverlag Carl Hirsch

Site web: Hypatie d'Alexandrie


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002