Projets ITINERA ELECTRONICA - HODOI ELEKTRONIKAI - HELIOS

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Date :     28-10-2005

Sujets :
CNARELA - Journées d'octobre 2005; Pratique du terrain : ANASYNT - L'analyse syntaxique; Lecture : Pietro CITATI, La pensée chatoyante; ITINERA - HODOI : Nouveaux environnements hypertextes : Avianus, Justin, Phèdre - Homère, Lucien, Plutarque, Xénophon;

Notice :

1. CNARELA - Journées d'octobre 2005 :

Les lundi 24 et mardi 25 octobre 2005 se sont tenues au CRDP (Centre Régional de Documentation Pédagogique) de Versailles à BUC les Journées d'octobre 2005 de la CNARELA (Coordination Nationale des Associations Régionales des Enseignants de Langues Anciennes), journées nationales organisées sur le terrain par l'ARELAV (Association régionale des Enseignants de Langues Anciennes de l'Académie de Versailles) sous la houlette de son dynamique Président, Robin DELISLE.

L'organisateur avait convié à ces journées Alain Meurant et Jean Schumacher pour les projets ITINERA ELECTRONICA et HODOI ELEKTRONIKAI, Guy Cherqui et Sophie van Esch pour le projet HELIOS. Il nous avait été demandé d'animer les ateliers prévus le mardi matin. En exergue à ces ateliers, il y a eu une (rapide) présentation de ces projets sous la forme de diaporamas :

Présentation ITINERA - HODOI

Présentation HELIOS

Après ces présentations, différents ateliers se sont tenus (3 séries de 3 ateliers). Leur contenu sera dévoilé dans les Actes de ces journées que Robin Delisle se propose de publier sur la Toile dans les meilleurs délais. Il n'y a donc pas lieu d'en parler ici.

Qu'il nous soit cependant permis de dire que nous nous sommes trouvés à BUC à la fois devant des personnes avec qui nous entretenons des échanges épistolaires via le courrier électronique depuis un certain temps déjà - l'occasion nous a été offerte de les rencontrer enfin "en chair et en os" -, mais nous y avons fait aussi la connaissance de très nombreux enseignants venant de la France entière, des enseignants au courant de nos productions et réalisations et très motivés pour recourir de façon efficiente aux outils figurant dans la désormais fameuse Boîte à outils en vue de l'appareillage "à la façon TICE/NTIC" de leurs cours et leçons d'apprentissage des langues anciennes. La mise en oeuvre de certains d'entre eux, pendant les ateliers, a constitué pour plusieurs enseignants, si l'on peut dire, le "déclic" pour "affronter" ces outils désormais sans appréhension mais en connaissance de cause.

En conclusion : des journées riches en contacts et prometteuses en suivis pédagogiques. Plus d'un a souhaité que de telles journées aient lieu plus d'une fois l'an pour approfondir davantage encore et les contacts et les prises en mains de l'appareillage électronique.


2. Pratique du terrain : ANASYNT - L'analyse syntaxique :

Nous avions préparé aussi pour les Journées dont il est question ci-dessus un travail de compréhension grammaticale sous la forme d'une application en ligne dont la présentation et le déroulement sont l'objet d'un diaporama:

ANASYNT - L'Analyse syntaxique

Nous pensons qu'il n'est pas inutile de joindre à cette présentation les informations suivantes:

  • texte témoin : Sénèque, Lettres à Lucilius, I, 4 : Sur la crainte de la mort

  • Sésame d'entrée (Login) : l'utilisateur de l'application est invité, à son lancement, à choisir un sésame d'entrée (Nom d'utilisateur et mot de passe associé) qui lui permettra de retrouver son travail pour le continuer s'il l'exécute en plusieurs sessions; sésame qui donne aussi l'occasion à l'enseignant de confier ce travail d'analyse aux différents groupes constitués en classe et chaque groupe travaille dans son espace propre fermé aux regards indiscrets

  • Bureau de travail : il est divisé en plusieurs espaces (ou cadres):

    • les données textuelles : partie supérieure - horizontalement; en cliquant sur un mot, celui-ci est placé dans :

    • la zone d'analyse : partie inférieure gauche - verticalement : les données de l'analyse s'y inscrivent au fur et à mesure de la VALIDATION des :

    • des éléments des fonctions syntaxiques présentés, successivement, dans une liste déroulante placée dans le cadre droit de la fenêtre d'affichage; un item de cette liste est à valider pour pouvoir aller plus loin et affiner ainsi, pas à pas, l'analyse à faire

    • les instruments de travail à disposition pour les vérifications sont le Lexique expérimental Latin-Français ainsi que le Prècis de grammaire latine; ce dernier Précis renferme la description de toutes les fonctions syntaxiques sur lesquels porte l'exercice d'analyse

    • la sauvegarde des analyses faites : en cliquant sur le bouton ENREGISTRER dans l'espace d'analyse (en haut), les analyses faites sont récapitulées dans une nouvelle fenêtre d'affichage en vue soit de leur impression soit de leur envoi via le courrier électronique à l'enseignant

    • exemple d'analyse : percipitur : les paliers de l'analyse à franchir successivement sont :
      - VERBE MODE PERSONNEL BASE DE PROPOSITION :
      - subordonnée
      - passif
      - indicatif
      - présent
      - introduite par un terme relatif
      - qui,quae,quod
      - sujet de: percipitur
      - ancrage : uoluptas
      - bouton OK + bouton ENREGISTREMENT (en haut de la zone d'analyse)


3. Lecture : Pietro CITATI, La pensée chatoyante :

Dans le cadre d'un enseignement - Typologie et permanences des imaginaires mythiques - Ulysse est à l'honneur :

Ulysse ou les défis de l'intelligence nomade
.

Dans la présentation de ce cours qu'il fit il y a 3 semaines, Paul-Augustin DEPROOST recommanda comme fil conducteur au cours la lecture de :

Pietro Citati, La pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée,
Gallimard, 2004 (traduit de l’italien par Brigitte Pérol)
(Coll. L’Arpenteur)

Dans ce livre, P.C. présente, décrit et interprète les pérégrinations d'Ulysse qui jalonnent son retour à Ithaque; il procède régulièrement à des comparaisons entre les épisodes, les attitudes et les descriptions de l'Iliade ("premier Homère") par rapport à ceux de l'Odyssée ("second Homère").

Le Chant XII de l'Odyssée est consacré, entre autres, à deux de ces épisodes : les Sirènes et les Boeufs d'Hélios.

Nous venons de terminer la préparation de ce chant et Christian Ruell a pu établir l'environnement hypertexte.

Au titre d'illustration, nous y joignons le commentaire que Pietro Citati en donne aux pages 252 - 263 de son livre La pensée chatoyante :

"Les Sirènes, les vaches du Soleil.

Que de traditions les Anciens ont rassemblées autour des Sirènes ! C'étaient des femmes avec des corps et des serres d'oiseaux ; des âmes de défunts ; des vampires ; des démons d'outre-tombe, qui réjouissaient les âmes de l'Hadès ; elles trônaient au-dessus des huit cercles tournoyants du ciel; elles étaient filles de Mélpomène ou de Terpsichore, ou de Stérope, ou de Portaon ou de la Terre, ou d'Achéloos ou de Phorcys ; au nombre de deux, quatre, huit ; elles s'appelaient Aglaophèmè, Thelxépia, Pisinoé, Ligia, Parthénopé, Leucosia, Thelsiope, Thelsinoé, Molpé, Aglaophèmè ; c'étaient les compagnes de Perséphone ou d'Aphrodite ; des rivales d'Orphée ; elles ressemblaient à un oiseau indien; elles jouaient de la lyre, ou de la flûte, ou de la musette, ou de la syrinx, ou de la double flûte... Ces traditions, dont certaines sont très anciennes, n'ont pas laissé le moindre souvenir dans l'Odyssée. Peu importe au "second Homère" que les Sirènes soient des oiseaux ou des démons de la mort. Seul l'intéresse ce qu'elles chantent : cela même qui fascinait l'empereur Tibère et Maurice Blanchot.

Les Sirènes chantent en « iliadique » : le langage dans lequel elles s'adressent à Ulysse est une mosaïque de figures que le « second Homère » emprunte au « premier Homère » : « illustre Ulysse, ô gloire des Achéens », « plus riche en savoir » « sur la terre nourricière ». Elles possèdent la voix claire et limpide des Muses et des lyres, les mêmes « accents de miel ». Et surtout, elles partagent la connaissance absolue qu'ont les Muses de tout ce qui s'est produit et se produit, leur omniprésence aux événements. Leur répertoire est identique : non seulement les souffrances, à Troie, des Grecs et des Troyens — mais l'immense matière du passé et du présent, en tous temps et tous lieux, hier et aujourd'hui, le proche et le lointain; « ce qui se produit sur la terre nourricière ». Les Sirènes connaissent aussi les aventures d'Ulysse : peut-être les chantent-elles quand il passe sur son navire ; elles sont omniscientes — car elles seules, à la différence de Polyphème et de Circé, reconnaissent aussitôt Ulysse. Aussi comprenons-nous la tendance, apparue après l'époque de l'Odyssée, à identifier les Sirènes aux Muses, ou à supposer que les Sirènes étaient filles des Muses, Melpomène et Terpsichore.

Si le savoir absolu des Muses vient de Zeus et de Mnémosyne, le « second Homère » ne nous dit pas d'où les Sirènes tirent leur savoir, non moins absolu. Il n'est guère probable qu'elles l'aient puisé à la même source, et que Zeus, Mnémosyne et les Muses parlent de leur limpide voix « de miel ». Le « second Homère » représente, à travers elles, le péril caché de la poésie. Si les Muses confèrent l'oubli, si dans la lyre se cache la mort, les Sirènes portent à l'extrême cet oubli et cette mort. Elles possèdent, bien plus encore que les Muses, un don, celui du thélgein — la fascination, la ruse, la magie, la séduction érotique, le sommeil, qui se mêlent en un seul fleuve vocal auquel on ne peut résister. C'est, nous le savons, le même don que celui d'Hermès qui apporte le sommeil, d'Ulysse qui raconte, de Calypso qui séduit, de Circé qui compose des breuvages magiques, des dieux qui paralysent l'esprit des Grecs, d'Aphrodite qui rassemble sur une étole brodée les sortilèges de l'amour. Circé répète deux fois que les Sirènes apportent la « fascination ».

Toute la puissance d'oubli qui traverse l'Odyssée, des Lotophages à Circé et à Calypso, est concentrée dans la voix des Sirènes. Les hommes qui les entendent oublient leurs femmes et leurs enfants, et ne reviennent jamais plus chez eux, perdus, obsédés par l'oubli. Ils font penser aux cigales du Phèdre : celles-ci jadis étaient des hommes, mais quand les Muses leur révélèrent leur chant, elles éprouvèrent un plaisir si intense qu'elles « délaissaient nourritures et boissons et, sans s'en apercevoir, périssaient ».
Les Sirènes ne tuent pas leurs auditeurs par la violence — à moins qu'elles ne les rongent et ne les consument jusqu'à ce qu'ils se putréfient, comme l'insinuait Apollonius de Rhodes. Parvenus près de l'île « aux prairies fleuries », les navigateurs écoutent, écoutent : ils ne sont plus qu'une oreille, qui ne se lasse pas d'écouter ; ils oublient tout d'eux-mêmes et du monde, à part cette écoute « incessante », « sans répit » ; ils subissent une paralysie complète de l'esprit et du corps ; ils ne mangent pas, ne boivent pas, leur vie s'écoule dans l'extase de ce chant. Puis ils meurent : ils ne sont plus qu'un « monceau d'ossements putréfiés et de chairs racornies », éprouvant ainsi dans toute sa force la puissance d'envoûtement de la poésie.

Ainsi les Sirènes, doubles des Muses, produisent un effet opposé à celui des Muses. Elles ôtent la mémoire, au lieu de l'accroître et de la multiplier; elles donnent la mort, au lieu de conférer aux héros une « renommée immortelle ». Mais cela, dit Circé, n'arrive qu'à ceux qui sont « ignorants », « dénués de connaissance », comme Ulysse se rendant chez Circé avant de rencontrer Hermès. Celui qui possède la connaissance, comme Ulysse instruit par Circé, peut non seulement éviter tout péril, mais tirer joie et savoir du chant des Sirènes : cette même joie (térpein) et ce savoir que nous accordent les Muses et les poètes ; ce plaisir total, de l'âme et du corps, ce sommet extatique de la vie, qu'Ulysse exalte au début de ses récits. C'est ainsi que la fascination perd de ses dangers : que l'oubli devient quiétude et accroît la mémoire au lieu de la diminuer; la mort cachée au sein de la poésie lui donne tension, précision et richesse.

Quand Ulysse quitte l'île de Circé, c'est le matin. Ses compagnons frappent l'eau de leurs rames : un vent favorable gonfle les voiles et, au bout de quelques heures, le navire arrive aux abords de la prairie fleurie » de l'île des Sirènes. Cette prairie, comme celle couverte d'asphodèles de l'Hadès ou la prairie humide de l'île de Calypso, est aussi un signe de mort. Midi est proche. Le vent tombe soudain : lui succède un calme plat, sans le moindre souffle, dans lequel se révèle le démon de midi. Les éléments sombrent dans une torpeur funèbre : le soleil révèle sa puissance dévastatrice ; le temps s'arrête. Les Sirènes ont enchanté les vents. Ce calme marin anticipe sur le repos définitif qui suivra les chants : la torpeur prélude à la mort des marins dépourvus de connaissance. Comme tous les dieux, et particulièrement les dieux de la mort, les Sirènes se révèlent surtout à midi, l'heure la plus haute, quand tout mouvement se fige. Dans le silence surnaturel, leur voix limpide s'imprime avec plus de netteté.

Un autre navire s'était arrêté devant l'île des Sirènes : celui des Argonautes, dans la génération mythique qui précédait celle d'Ulysse. Alors que les navigateurs allaient s'arrêter, Orphée prit sa lyre, entonna un chant vif, au rythme rapide, si bien que les oreilles des Argonautes « retentissaient de ses sonorités » : la lyre l'emporta sur la voix des Sirènes, la poésie d'Orphée triompha de leur chant.
Mais il n'y a aucun Orphée sur le navire qui vient maintenant du septentrion, et Ulysse, qui ne possède pas le don de la poésie, ne peut jouer le rôle d'Orphée. Aussi ses compagnons écoutent-ils les instructions de Circé. Ils déploient les voiles et les étendent sur le navire ; Ulysse découpe un rayon de cire qui fond sous les rayons du soleil et en fait plusieurs morceaux ; et il enfonce la cire dans les oreilles de ses compagnons, l'un après l'autre, afin qu'ils ne puissent entendre la voix. Le chant des deux Sirènes est une connaissance ésotérique : il mêle le don des Muses et l'enchantement ; et les compagnons d'Ulysse ne peuvent pas (ou peut-être ne doivent pas) l'entendre.

Sans Circé, Ulysse serait perdu, comme il se serait perdu dans les ténèbres de l'Hadès. Circé le sauve des embûches des deux divinités-sorcières qui ont des pouvoirs pareils aux siens : elle veut qu'il satisfasse son désir de connaissance ; et elle lui apprend à transformer le péril de l'oubli et de la mort en sagesse de la poésie. Elle lui suggère une ruse, pareille à celle qu'Ulysse avait imaginée dans la caverne de Polyphème. Dans les mers de l'Au-delà, Ulysse renonce à sa métis, pour se fier aux suggestions divines : l'unique ruse qui lui réussit est justement celle-là, inspirée par Circé. Aussi ordonne-t-il à ses compagnons de le lier par les mains et les pieds au mât de son navire — attaché par un « noeud compliqué », de façon à ne pouvoir se libérer. Si, ensuite, il supplie ses compagnons en leur demandant de le détacher, ceux-ci devront le lier avec des cordes encore plus serrées. Les cordes qui le retiennent sont l'épreuve qu'il doit affronter : c'est ce que suggère le texte, jouant sur une étymologie populaire. Attaché à l'arbre, il garde les yeux et les oreilles libres, exposés aux séductions et aux révélations des Sirènes.

Ce geste d'Ulysse n'a pas bonne réputation. Maurice Blanchot l'accuse d'être un Grec de la décadence, vil et médiocre, et de jouir du spectacle des Sirènes « sans risques et sans en accepter les conséquences ». Il est difficile d'être d'accord avec lui. Ulysse n'est pas un héros romantique. Il ne cherche pas la tragédie à tout prix : car il sait que le visage ultime de la tragédie est le regard qui pétrifie de la Gorgone. Affronter de face, les yeux ouverts, la condition tragique c'est, pour lui du moins, un acte d'hybris. Il est dévoué aux dieux : il obéit au destin et aux conseils de Circé — surtout quand ils lui imposent d'accomplir un acte qui jaillit de sa nature profonde.

Dans sa vie, Ulysse répète toujours le même geste. Lorsqu'il invente le cheval de Troie, il n'essaie pas de lutter à visage découvert contre son ennemi, comme le voudrait Achille : il recourt à la ruse ; enfermé dans le cheval, exposé à la trahison d'Hélène et aux pièges des Troyens, il frôle la mort, l'évite grâce à la ruse, au hasard, à l'aide des dieux ; et il prend Troie. Quand il entend le chant des Sirènes, il ne prétend pas s'exposer sans défense au charme mortel de la poésie : il frôle la mort, l'évite grâce au conseil de Circé ; et il découvre la plénitude absolue de l'expérience, jouit de la poésie, obtient la connaissance. Quand il arrive à Ithaque, il prend les Prétendants par surprise : il survient quand on ne l'attend plus, déguisé, sans révéler son nom; il manque être tué; et à la fin, il tue les Prétendants grâce à sa ruse et à l'aide d'Athéna.

Tel est son art de vivre : évitant d'aborder le pire de front, il frôle le péril et en triomphe au dernier moment. Il ne peut agir autrement : il doit rester caché dans le cheval de bois, attaché à un mât, déguisé en mendiant. S'il était Achille, il n'écouterait pas le chant des Sirènes, ou les tuerait de son épée, ou mourrait lui aussi, enivré, au pied de leur île. Mais Achille est un héros tragique tandis qu'Ulysse évite de toutes ses forces d'en être un.

Ulysse court maintenant un péril grave, comme il n'en a jamais connu, pas même dans l'antre de Polyphème ou dans l'Hadès. Lui qui est l'incarnation de la mémoire, il s'apprête à oublier; lui qui veut connaître, il découvre combien est terrible la faculté de savoir « tout ce qui se passe sur la terre féconde » ; lui qui charme, il apprend combien l'enchantement des Sirènes dépasse les facultés humaines ; lui qui veut être un héros épique, il comprend combien est ambiguë la joie d'en être un; lui qui aime la vie, il comprend combien le désir de mort se cache aussi dans son coeur. Cette fois, il est sur le point de se perdre. Exposé à la voix des Sirènes, « incessante, sans répit » comme il le dira à Pénélope avec une sorte de terreur — il désire les entendre ; et il ordonne à ses compagnons de défaire ses liens, en leur faisant un signe des yeux. Mais ses compagnons — qui pour une fois incarnent sa dureté, son coeur « de fer » — l'attachent encore plus étroitement.

Le navire s'enfuit aussitôt, sous la poussée des rames. L'espace d'un instant, Ulysse a entendu les Sirènes, vivant plongé dans le royaume de l'enchantement et de la magie, de l'éros et de l'oubli, de la tromperie et de la mort. Le « second Homère » ne nous dit pas exactement à quoi ressemble la voix des Sirènes, bien qu'il suggère qu'elle unit la poésie épique à la fascination. Leur chant reste ineffable : l'un des mystères de l'Odyssée ; nous en avons simplement un écho dans quelques vers iliadiques, qui cependant ne rendent pas le timbre (c'est-à-dire l'essence) de la voix des Sirènes. Et nous ne savons pas précisément quelle ivresse et quelle extase Ulysse a éprouvées. Attaché au mât du navire et à lui-même, il est sauvé par les instructions de Circé. Aussi conserve-t-il la liberté du regard et de l'ouïe : la distance de la pensée, la mémoire et le désir du retour. Il rentre chez lui, gardien d'une goutte au moins de la « joie » cachée dans le chant des Sirènes.

Quand Tirésias prophétise son avenir à Ulysse, il lui dit que, sur l'île du Trident, ses compagnons et lui trouveront, au pâturage, les troupeaux du Soleil. S'ils ne portent pas la main sur eux, ils rentreront à Ithaque ; mais si ses compagnons et lui les tuent, "... alors je vois la ruine sur toi, Sur tes navires et tes compagnons ; et toi, si tu en réchappes Tu rentreras après de longs maux, tous tes compagnons disparus, Sur un navire étranger." L'épisode des vaches du Soleil a une très grande importance théologique : il concerne le comportement du destin, la faute ou l'innocence des hommes, la punition venue des dieux. Jamais comme à ce moment Ulysse n'a été confronté au sacré ; et c'est pour cela que l'épisode occupe une si grande place dans le prologue de l'Odyssée.

Le destin offre aux compagnons d'Ulysse une double possibilité : ils peuvent respecter les vaches du soleil, ou les perdre, rentrer à Ithaque ou se perdre dans une tempête marine. Le destin est donc multiforme, et respecte la liberté de décision de l'homme : il la lui remet entre les mains. En réalité, il joue avec les compagnons d'Ulysse, car la première possibilité est illusoire, seule la seconde s'accomplira sur l'île du Trident. Le destin a déjà décidé. Ses complices, les dieux, suscitent faim et tempêtes et sommeils subits pour que cette seule possibilité se réalise. « Quand les dieux veulent envoyer sur nous des malheurs — disent Les Sept contre Thèbes — nul ne peut y échapper. » Aussi le destin s'accomplit-il : les hommes sont amenés à pécher. Comme ils peuvent choisir, ils sont coupables de ce qu'ils ont fait. S'il existait un Juge supérieur au destin, il ne pourrait qu'absoudre celui-ci. Le destin a été formellement juste. Nul ne peut oser l'accuser. Nul ne peut accuser les dieux.

...

Aussitôt après, le navire arrive près de l'île du Trident, l'un des lieux où le Soleil parque ses troupeaux de boeufs et de moutons. De loin, sur la mer déserte, Ulysse entend mugir les vaches que l'on pousse dans les étables, et bêler les brebis que l'on regroupe en plein air. Les vaches et les brebis sont immortelles : elles n'enfantent pas et ne meurent jamais. Comme gardiennes, le Soleil leur a destiné deux de ses filles, Phaéthousa et Lampétiè, la Lumineuse et la Rayonnante, deux hypostases de ses rayons. Les vaches sont trois cent cinquante, comme les brebis : le nombre ne varie jamais, car elles représentent les jours du calendrier lunaire. Ces animaux, qui n'enfantent ni ne meurent jamais, incarnent le temps qui, dans son mouvement cyclique, revient sur lui-même et reste égal à lui-même. Il ne naît pas, ne meurt pas, immortel comme les dieux : le Soleil le domine et l'enveloppe chaque jour dans la chaleur de ses rayons.

Avant de débarquer sur l'île, Ulysse se souvient du conseil de Tirésias, que Circé lui avait répété dans les mêmes termies, et propose à ses compagnons de passer leur chemin. "Écoutez mes paroles, compagnons... Que je vous redise les prophéties de Tirésias Et de Circé d'Aiaié, qui bien des fois m'avertit D'éviter l'île d'Hélios qui réjouit les mortels : Elle redoutait là, pour nous, le plus atroce malheur. Menez donc le noir vaisseau au-delà de l'île."

Euryloque répond que ses compagnons et lui désirent descendre à terre, préparer le dîner et dormir d'un profond sommeil. Les compagnons l'approuvent. Ulysse perçoit la présence d'un dieu inconnu, qui « médite des malheurs», comme il l'avait perçue après avoir été chassé par Éole : il sent que cette force obscure s'apprête à aveugler ses compagnons et à leur faire commettre un abominable sacrilège. Aussi exige-t-il un serment : que personne ne tue une vache ou une brebis du Soleil.

Avant l'aube, Zeus fait souffler un vent impétueux, puis un violent ouragan, couvrant de nuages sombres la terre et la mer. Le navire est entraîné à terre. Le vent souffle un mois durant, empêchant les Grecs de reprendre la mer : les dieux interviennent pour la deuxième fois, en les retenant prisonniers sur l'île du Soleil. À la fin du mois, les compagnons n'ont plus ni vivres ni vin : ils errent à travers l'île, chassant poissons et oiseaux — nourritures répugnantes pour des héros épiques — et ils doivent choisir entre vénérer les dieux et mourir de faim.

Ulysse pénètre à l'intérieur de l'île : il se lave les mains, comme le veut le rite, et prie les dieux de lui indiquer une issue ; mais ceux-ci lui envoient, secours ironique, « un doux sommeil » — non point doux en fait, mais mortel. Si les dieux n'étaient pas intervenus pour la troisième fois, Ulysse aurait peut-être empêché ses compagnons de tuer les vaches du Soleil : les dieux se moquent de sa dévotion, et l'enferment dans la prison du destin.

Tandis qu'Ulysse dort, Euryale et les compagnons tuent les vaches du Soleil qui paissent près du navire. Ils choisissent les meilleures « aux cornes recourbées et au large front », bouleversant toutes les conditions du sacrifice grec. Ils ne les mènent pas en procession vers l'autel, pour les égorger rituellement ; mais ils les massacrent comme des bêtes sauvages. Comme ils n'ont ni blé ni orge à offrir en sacrifice, ils cueillent des feuilles de chêne, qui symbolisent pour les Grecs la vie sauvage. Ils n'ont pas de vin pour les libations et pour asperger les chairs ; et ils boivent et versent de l'eau. Aussi les dieux, les rites offensés et les animaux injustement sacrifiés se vengent-ils. Les dieux déchaînent des prodiges. Quoique tuées, les vaches immortelles ne peuvent mourir : elles restent donc vivantes de la façon la plus terrifiante : les peaux rampent, les chairs sur la broche mugissent, leur voix, réduite à un écho d'elle-même, fait résonner toute l'île. Le temps a été blessé. Le seul survivant, Ulysse, sera transporté, en une sorte de contrepartie, à Ogygie, l'île qui ne connaît pas le temps ; l'île où lui est offerte l'immortalité qu'il refuse. Le destin s'est donc accompli : le seul possible, comme Tirésias le lui avait fait comprendre. Les complices du destin, les dieux, ont voulu que les compagnons d'Ulysse pèchent. Nous pourrions dire, en langage chrétien, que les dieux les ont tentés, en leur inspirant le désir de rester sur l'île du Trident, en déchaînant tout un mois la tempête, en versant un sommeil mortel sur les yeux d'Ulysse. Aussi bien celui-ci que ses compagnons ont été emportés par l'« aveuglement » céleste. Mais les compagnons d'Ulysse ne sont pas innocents, comme pourrait le penser un théologien moderne, qui ne comprend pas la complexité de la pensée religieuse grecque. Ils ont été avertis trois fois ; et pourtant, ils ont massacré les vaches du Soleil et violé les rites du sacrifice. L'Odyssée le souligne dans ses premiers vers : ils ont été « perdus par leur impiété » ; et, comme eux, Égisthe s'est perdu, qui a tué Agamemnon contre la volonté du destin, comme eux se perdent les Prétendants, qui à Ithaque offensent toutes les lois religieuses et humaines. ..."


4. ITINERA - HODOI : Nouveaux environnements hypertextes :

En magicien omniprésent, Christian Ruell a constitué pendant la semaine écoulée les environnements hypertextes suivants:

Les textes bruts de ces oeuvres sont disponibles, aux formats .TXT ou UNICODE, dans les Dépôts ITINERA - HODOI :


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002