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Date :     03-06-2005

Sujets :
ITINERA & HODOI : nouveaux environnements hypertextes : Cornelius Nepos, Érasme, Valère Maxime; Ésope (2 x), Plutarque, Platon, Sophocle, Xénophon; Focus sur : Lucien de Samosate; Lucien JERPHAGNON (entretien); Littérature : L'Encyclopédie de la Méditerranée; Sciences : Archimède de Syracuse aux rayons X; Statistiques de consultation - mai 2005;

Notice :

1. - 2. ITINERA ELECTRONICA - HODOI ELEKTRONIKAI : nouveaux environnements hypertextes :

Christian RUELL a une nouvelle fois fait merveille en constituant une pléiade d'environnements hypertextes :

  • LATIN :
    • Cornelius Nepos, Vies des grands Capitaines : oeuvre complète
    • Érasme, Correspondance : Lettre n° 193 à Christophe Urswick (date : 1506)
    • Valère Maxime, Des faits et des paroles mémorables : livre III

Les textes bruts de ces oeuvres sont disponibles, au format .TXT, dans le Dépôt ITINERA ELECTYRONICA :


  • GREC :

  • Les textes bruts de ces eouvres sont disponibles dans le Dépôt HODOI ELEKTRONIKAI :


    3. Focus sur : Lucien de Samosate :

    Nous inaugurons aujourd'hui, avec Lucien de Samosate, une nouvelle rubrique (pas nécessairement hebdomadaire pour autant) au sein des Projets ITINERA & HODOI : Focus sur, rubrique dans laquelle nous présenterons différents éclairages relativement à un auteur et/ou une oeuvre précise.

    Pour Lucien de Samosate nous avons retenu : le coin "Lecture", l'argument d'une de ses oeuvres, un extrait de la traduction latine de cette oeuvre par Érasme, des traductions françaises, le portrait de Lucien par un auteur du XXe siècle, les environnements hypertextes, ...

    • Lecture : La lettre n° 193 d'Érasme (cf. environnement hypertexte présenté ci-dessus) constitue l'introduction à la traduction latine faite par Érasme du dialogue Le songe ou le coq. Dans cette introduction, Érsame brosse le portrait de Lucien :

      [193,2] Ergo Graecanica ingredienti g-mouseia (nam Musarum horti uel mediis uernant brumis) statim inter multos uaria adblandientes gratia hic Luciani flosculus praeter caeteros arrisit. Eum non ungue sed calamo decerptum ad te mitto, non solum nouitate gratum, colore uarium, specie uenustum, nec odore modo fragrantem, uerum etiam succo praesentaneo salubrem et efficacem. Omne tulit punctum (ut scripsit Flaccus) qui miscuit utile dulci. Quod quidem aut nemo, mea sententia, aut noster hic Lucianus est assecutus, qui priscae comoediae dicacitatem, sed citra petulantiam referens, Deum immortalem, qua uafricie, quo lepore perstringit omnia, quo naso cuncta suspendit, quam omnia miro sale perfricat ; nihil uel obiter attingens quod non aliquo feriat scommate, praecipue philosophis infestus, atque inter hos Pythagoricis potissimum ac Platonicis ob praestigias, Stoicis item propter intolerandum supercilium, hos punctim ac caesim, hos omni telorum genere petit, idque iure optimo. Quid enim odiosius, quid minus ferendum, quam improbitas uirtutis professione personata ? Hinc illi blasphemi, hoc est maledici, uocabulum addidere, sed hi nimirum quorum ulcera tetigerat. Pari libertate deos quoque passim et ridet et lacerat, unde cognomen inditum g-atheou, speciosum profecto uel hoc nomine quod ab impiis ac superstitiosis attributum. Floruit (uti putant) Traiani ferme temporibus, indignus, ita me deus amet, qui inter sophistas annumeretur. Tantum obtinet in dicendo gratiae, tantum in inueniendo felicitatis, tantum in iocando leporis, in mordendo aceti, sic titillat allusionibus, sic seria nugis, nugas seriis miscet ; sic ridens uera dicit, uera dicendo ridet ; sic hominum mores, affectus, studia quasi penicillo depingit, neque legenda, sed plane spectanda oculis exponit, ut nulla comoedia, nulla satyra cum huius dialogis conferri debeat, seu uoluptatem spectes, seu spectes utilitatem.

      [193,2] Comme je pénétrais dans le domaine des Muses grecques, dont les jardins sont printaniers jusqu'en plein décembre, parmi beaucoup d'autres dont les charmes divers flattaient mon regard, cette fleurette de Lucien, entre toutes, m'a souri. Je l'ai cueillie non de l'ongle, mais de la plume, et je te l'envoie, plaisante par sa fraîcheur, chatoyante de couleurs, gracieuse d'aspect, d'un parfum délicieux et, davantage, pleine d'un suc actif aux vertus salutaires.

      Celui-là recueille tous les suffrages, écrit Horace, qui mêle l'agréable à l'utile. C'est ce qu'à mon sens personne n'a mieux fait que notre Lucien que voici, qui sut nous rendre la causticité de l'ancienne comédie, mais sans son effronterie ; avec quelle finesse, grand Dieu ! avec quel charme il saisit chaque sujet, comme il se moque de tout et soumet toutes choses au frottement de son étonnante raillerie ! Le hasard lui-même ne lui fait rencontrer aucun sujet qu'il ne l'atteigne de quelque sarcasme, redoutable surtout aux philosophes et, parmi eux, aux pythagoriciens de préférence et aux platoniciens à cause de leurs rêves, aux stoïciens à cause de leur morgue insupportable ; il attaque les uns d'estoc et de taille, les autres avec des traits de toute espèce, et toujours à bon droit. Qu'y a-t-il de plus odieux, de moins tolérable que la malhonnêteté masquée, professant la vertu ? Aussi a-t-il été désigné comme un blasphémateur, c'est-à-dire comme une mauvaise langue, par ceux à vrai dire qu'il avait touchés au point malade.

      Il lui arrive parfois de se moquer des dieux avec une égale liberté et de les déchirer, d'où lui vient le surnom d'athée, honorable vraiment pour la bonne raison qu'il lui fut attribué par des impies et des superstitieux.

      Il a eu son beau temps, à ce que l'on croit, environ au temps de Trajan, et ne mérite pas, ainsi m'aide Dieu, d'être compté parmi les sophistes. Il possède une telle grâce d'expression, un tel bonheur d'invention, un tel charme dans la plaisanterie, dans l'attaque un tel mordant, ses badinages sont si agréables, il tempère le sérieux par les plaisanteries, les plaisanteries par le sérieux ; il dit des vérités en riant ; il rit en disant des vérités ; il peint comme au pinceau les moeurs, les sentiments, les intérêts des hommes et les met sous les yeux, non comme une lecture mais comme un spectacle, si bien que nulle comédie, nulle satire, ne peut se comparer avec ses dialogues, ni si tu considères l'agrément, ni si tu considères l'utilité.


    • Le songe ou le coq : Argument :

      "Un pauvre savetier, Micyle, est réveillé avant l'aurore par le chant de son coq au moment même où il se voyait en rêve comblé des dons de la fortune. Sa colère s'exhale en injures, mais, à sa grande surprise, l'oiseau prend la parole pour se justifier. C'est qu'il a été homme, lui aussi : ce coq n'est autre que le philosophe Pythagore. Après sa mort, son âme, suivant les règles de la métempsycose qu'il avait professée, a passé dans divers corps.

      Il raconte au savetier ses métamorphoses; tour à tour pauvre et riche, monarque et artisan, il a fini par trouver que la vie d'un coq était la plus heureuse de toutes. Cependant Micyle revient toujours à son rêve de richesse et gémit sur sa misère. — Mais les pauvres, lui apprend le coq, sont les plus heureux des hommes. La puissance et la fortune sont des sources d'inquiétude et de tourment, — et pour le lui prouver, il veut lui faire voir quelle est la vraie condition des riches.

      Il le conduit alors, grâce à un pouvoir magique, dans la maison de plusieurs personnages dont on pourrait être tenté d'envier le bonheur : chez le voisin Simon, naguère savetier aussi, mais enrichi nouvellement; chez le banquier Gniphon, chez le riche Lucrate. Tous sont en proie à l'insomnie et aux soucis. Devenu plus sage, le savetier préférera désormais sa tranquillité et sa bonne humeur à tout l'or du monde.

      L'idée principale du dialogue n'est certes pas nouvelle, du moins pour un lecteur moderne : elle est devenue l'un des lieux communs favoris de toutes les écoles philosophiques. On peut rapprocher, pour le sujet, la pièce de Plaute intitulée l'AULULARIA; (ou la Marmite), l'histoire de Vultéius Ménas, si finement contée dans une épître d'Horace (I, 7), la nouvelle du savetier Blondeau par Bonaventure Despériers, et la fable de La Fontaine : Le Savetier et le Financier (VIII, 2).

      Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :
      C'était merveilles de le voir,
      Merveilles de l'ouïr ; il faisait des passages,
      Plus content qu'aucun des sept sages.
      Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
      Chantait peu, dormait moins encor.
      C'était un homme de finance.
      Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
      Le Savetier alors en chantant l'éveillait,
      Et le Financier se plaignait,
      Que les soins de la Providence
      N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
      Comme le manger et le boire.
      En son hôtel il fait venir
      Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,
      Que gagnez-vous par an ? - Par an ? Ma foi, Monsieur,
      Dit avec un ton de rieur,
      Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
      De compter de la sorte ; et je n'entasse guère
      Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
      J'attrape le bout de l'année :
      Chaque jour amène son pain.
      - Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
      - Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours ;
      (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)
      Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
      Qu'il faut chommer ; on nous ruine en Fêtes.
      L'une fait tort à l'autre ; et Monsieur le Curé
      De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.
      Le Financier riant de sa naïveté
      Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
      Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
      Pour vous en servir au besoin.
      Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
      Avait depuis plus de cent ans
      Produit pour l'usage des gens.
      Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
      L'argent et sa joie à la fois.
      Plus de chant ; il perdit la voix
      Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
      Le sommeil quitta son logis,
      Il eut pour hôtes les soucis,
      Les soupçons, les alarmes vaines.
      Tout le jour il avait l'oeil au guet ; Et la nuit,
      Si quelque chat faisait du bruit,
      Le chat prenait l'argent : A la fin le pauvre homme
      S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus !
      Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
      Et reprenez vos cent écus.

      Ce qui fait le charme de ce petit écrit, c'est le naturel et la vivacité du dialogue, c'est l'ironie du sceptique qui frappe toutes les sectes, tous les préjugés, toutes les superstitions, acérée comme la flèche, ailée comme elle. A l'esprit positif qui repousse l'antique mythologie et tout ce qui lui ressemble, Lucien unit l'imagination poétique qui crée en se jouant de séduisantes fictions au moment même où elle combat la fiction, qui revêt une argumentation parfois un peu mesquine de sa brillante fantaisie, qui, en contentant la raison, charme l'esprit. Cette alliance de qualités contradictoires ne se retrouve guère, ce semble, que dans quelques écrits de Voltaire. Elle constitue la principale originalité de Lucien, et nulle part elle n'est plus frappante que dans le dialogue qu'on va lire.

      [tiré de : M. FESCHOTTE, LUCIEN, Le Songe ou le Coq. Dans : "Les auteurs grecs expliqués ... par deux traductions françaises". Paris, Hachette, 1890[


    • Extrait tiré de la traduction latine de cette oeuvre faite par Érasme :

      Micycle, le savetier, a appris de son coq qu'il avait été l'objet de réincarnations successives soit dans des personnes (comme Pythagore) soit sous d'autres formes animales; de ce fait, il est au courant de ce qui s'est déroulé dans le passé lorsqu'il était "dans la peau" d'un autre personnage. C'est pourquoi Micycle l'interroge sur la véracité des récits faits par Homère :

      [186] (MICYLLVS) Illud igitur prius dicito : ea quae ad Troiam gesta sunt, num ita se habent qualia fuisse dixit Homerus?
      [187] (GALLVS) Quinam ille scire potuisset, Micylle, qui quidem dum ista gerebantur, ipse camelus erat in Bactris? [188] Caeterum ego tibi tantum effabor diuinitus, nihil id temporis eximium fuisse, neque Aiacem usqueadeo magnum, neque Helenam adeo formosam quemadmodum arbitrantur; siquidem uidi candida quandam et procera ceruice, ut hinc cygno prognatam esse adsimularent, caeterum uehementer anum aequalem propemodum Hecubae.
      [189] Hanc Theseus primum raptam in Aphidnis possedit.
      [190] Is uixit Herculis ferme aetate.
      [191] Porro Hercules prius Troiam ceperat, patrum nostrorum memoria qui per id temporis maxime florebant.
      [192] Nam haec mihi Panthus narrauit, se quum esset admodum adolescens, uidisse Herculem.
      [193] (MICYLLVS) Quid autem Achilles?
      [194] Num talis erat nempe quauis in re praestantissimus?
      [195] An et isthaec fabulamenta sunt?
      [196] (GALLVS) Cum illo quidem congressus non sum, neque queam adeo comperte de rebus Graecorum dicere.
      [197] Etenim qui scire potui, quum hostis essem?
      [198] Certe Patroclum illius amicum haud ita magno negocio peremi lancea dissectum.
      [199] (MICYLLVS) Deinde te Menelaus multo minore negocio : uerum istis de rebus satis. ...

      — MICYLE. Raconte-moi d'abord ce qui est arrivé au siège de Troie. Les choses se sont-elles passées comme le dit Homère?
      — LE COQ. Comment l'aurait-il su, lui qui pendant ce temps était chameau dans la Bactriane? Pour moi, je me contente de te déclarer qu'il ne se passa rien alors de merveilleux. Ajax n'était pas si grand ni Hélène elle-même si belle qu'on le croit. Je l'ai vue: elle était blanche, avec un cou d'une longueur démesurée, ce qui faisait dire qu'elle était fille d'un cygne. Du reste, elle était vieille étant du même âge qu'Hécube à peu près. Compte : d'abord enlevée par Thésée, contemporain d'Heraclès; or celui-ci avait déjà pris Troie du temps de nos pères à nous, les défenseurs de Troie. Je tiens ces faits de Panthoos, qui me disait que dans son enfance il avait vu Héraclès.
      — MICYLE. Eh bien, et Achille? Était-il un héros accompli, comme on le dit, ou faut-il aussi regarder cela comme une fable?
      — LE COQ. Je ne me suis jamais mesuré avec lui, Micyle; d'ailleurs j'aurais de la peine à faire un récit exact de ce qui s'est passé chez les Grecs, et comment le pourrais-je, moi qui étais leur ennemi? Mais pour Patrocle, son ami, je le tuai sans peine en le perçant de ma lance.
      — MICYLE. Ménélas te le rendit ensuite avec moins de peine encore.


    • Traductions françaises (Le songe ou le coq) : Pour cette oeuvre, nous avons numérisé et publié au format PDF les traductions françaises littéraires et littérales (en juxtaposition):

      Lucien, Le songe ou le coq


    • Portrait de Lucien par Jean SIRINELLI dans : Les enfants d'Alexandre. La littérature et la pensée grecques 334 av. J.C. - 519 ap. J.C. :

      "... C'est un personnage singulier et peu saisissable que Lucien et cependant très représentatif de son siècle. Singulier parce qu'il est né aux confins de l'hellénisme dans lequel il ne s'est introduit qu'à force de persévérante volonté et sans jamais oublier qu'il en avait forcé les portes; représentatif parce que ses voyages, sa curiosité sans cesse en éveil, sa souplesse d'esprit l'ont mêlé à toutes les actualités successives avec gourmandise à la fois et ironie. Il porte son époque dans son oeuvre, mais cette oeuvre est si diverse, si mobile et si moqueuse que l'on hésite à y reconnaître les enthousiasmes, les craintes et les engouements de ses concitoyens.

      Lucien est né à Samosate sur l'Euphrate en 119. Il est pleinement conscient qu'il s'agit là des limites ultimes de la romanité et de l'hellénisme mêlés. C'est probablement un peu plus bas sur le fleuve que la douce Callirhoé, avant d'entrer en terre barbare, apostrophait la mauvaise Fortune qui l'arrachait à son univers (Chaereas, V, I, 4-7). Lucien se retournant sur son passé n'est pas loin d'éprouver un sentiment analogue, celui que sa propre destinée à tenu à quelques lieues d'écart. Il n'y a pas qu'un blâme dans l'apostrophe célèbre du Comment écrire l'histoire? où il reproche à un historien ignorant d'avoir placé Samosate en Assyrie. Il y a comme le cri de quelqu'un qui l'a échappé belle.

      D'un milieu modeste sans doute, il mène durant son enfance la vie d'un petit Syrien, parle sa langue et en porte le costume. On déduit de ses confidences qu'après quelques essais malheureux pour s'initier à la sculpture sous la direction d'un de ses oncles, il a rencontré la rhétorique pour laquelle il s'est pris d'une passion ardente, qui le mènera tout d'abord, pour sa formation, dans diverses écoles d'Asie Mineure et probablement en Grèce. Dans la Double accusation il place dans la bouche de la Rhétorique cette diatribe, criante de vérité, où est mis en valeur avec clarté le double rôle d'intégration et de promotion sociale joué par la paideia et particulièrement par la formation rhétorique :

      «Si c'est moi que tu écoutes, dit-elle, je te ferai connaître d'abord une foule de choses sur les hommes d'autrefois, je te rapporterai ce qu'ils ont fait d'admirable, ce qu'ils ont dit, et je ferai de toi un savant presque universel. En même temps j'ornerai ton âme, la partie souveraine en toi, d'une foule de belles choses, tempérance, justice, piété, douceur, équité, intelligence, patience, amour du beau, aspiration à l'idéal; car voilà vraiment les purs ornements de l'âme. Rien de ce qui s'est fait autrefois, rien de ce qui doit se faire à présent ne t'échappera... »
      (Le Songe, 10, trad. Chambry).

      Admirable tirade où l'on voit un jeune « Barbare » se réjouir d'acquérir un passé qui n'est pas le sien, parce qu'il contient une foule de belles choses. Comme il le raconte lui-même, il devient un sophiste respecté, célèbre et riche, mélange sans doute de conférencier et d'avocat, et parcourt ainsi l'Asie, notamment Antioche, la Syrie, la Palestine, l'Italie et même le Sud-Est de la Gaule. Il contractera, au cours de ce voyage sans doute, un mépris qui n'a rien d'original pour les riches Romains de Rome, leur vanité et leur manque de culture vraie. Sa fortune faite, il s'installe vers la fin du règne d'Antonin, c'est-à-dire au début des années 160, à Athènes, abandonne, nous dit-il, son métier de sophiste et se convertit à la philosophie. Rien de plus ambigu, nous l'avons vu, que ces conversions affichées; ce qui est assuré c'est qu'il s'intéresse de plus près au milieu des philosophes, les dépeint, les critique, aussi bien leur comportement que leurs idées. On ne peut discerner ce qui est littérature de ce qui est conviction doctrinale. Tout porte à croire qu'il est épicurien de coeur, ce qui satisfait son scepticisme, sa volonté de n'être pas dupe, son extraordinaire plasticité de caractère; mais il est platonicien de forme, car la philosophie, c'est une forme de littérature et qu'adopter la forme dialoguée, c'est s'inscrire dans une tradition où le platonisme domine. Il a pour le stoïcisme ou plutôt pour les stoïciens une méfiance solide qui s'adresse à la fois à l'extraordinaire dogmatisme de la doctrine et au comportement hypocritement ostentatoire de ses adeptes; vis-à-vis des cyniques il passe de l'amusement pour leur esprit frondeur à l'agacement et même à l'exaspération devant leurs frasques. Il n'est pas sûr que ses relations avec le milieu philosophique ne se soient pas gâtées : il part en 162 pour Antioche à la suite de Lucius Verus, en campagne contre les Parthes. Peut-être doit-il être son historiographe; mais c'est aussi un pèlerinage à ses origines. Il en retire un intérêt, peut-être passager, pour les problèmes de l'histoire, mais un goût plus durable pour le problème de la vérité dans le récit et, a contrario, pour l'imaginaire, voire l'invraisemblable. Il n'est pas sûr qu'il demeure en permanence à Athènes après son retour en 165; peut-être reprend-il ses tournées de conférences. Est-ce par besoin d'argent qu'il accepte en 170 un poste à Alexandrie auprès du préfet de l'Égypte? Il en revient en 175 et il s'installe de nouveau à Athènes. On n'entendra plus parler de lui à partir de cette date. La tradition selon laquelle il serait mort déchiré par des chiens (La Souda) est une pure légende.

      Son oeuvre est abondante et facile. On a pensé y discerner une évolution, notamment de la littérature légère à une production plus intellectuelle, mais on peut penser qu'elle comporte beaucoup de reprises, de conférences réutilisées et retouchées et très probablement l'exploitation très enchevêtrée de veines différentes. L'essentiel de ce qui nous est resté a été produit ou achevé entre ses trente-cinq et ses cinquante-cinq ans.

      Si l'on met à part des déclamations sophistiques qui n'ont pas gros intérêt, l'Éloge de la mouche, le Jugement des voyelles et quelques autres de la même veine, les oeuvres de Lucien sont constituées essentiellement par des dialogues, des pamphlets et des récits extraordinaires.

      Les dialogues relèvent d'un genre bien attesté et traditionnel. Ils sont dits Ménippéens du nom de Ménippe de Gadara. En réalité leur contenu et leur visée sont très divers : les Dialogues des morts, des dieux ou des courtisanes sont de petites saynètes brillantes et colorées, légèrement intemporelles dans leurs moqueries. Les Sectes à l'encan sont plus directement satiriques et constituent une charge virulente contre toutes les variétés de philosophes. Lucien met en scène un Zeus bonimenteur qui cherche à vendre des philosophes sur une estrade de foire. L'Icaroménippe, le Timon, Charon et le Songe ou le coq reviennent à des sortes de fables dont la morale est toujours dans la critique des passions humaines, amour de la richesse ou de la gloire ou vanité de la philosophie. Il y a la poésie mêlée à l'ironie dans le très beau dialogue Le Navire ou les souhaits où sont évoqués les désirs irréalisables. C'est aux philosophes et plus particulièrement aux stoïciens qu'il s'en prend encore dans Hermotime qui est une analyse féroce de l'enseignement, on dirait mieux de l'endoctrinement du Portique. Il s'agit dans ces ouvrages d'une satire légère visant des personnages légendaires ou véritables, dans une atmosphère d'irréalité que certains critiques ont légitimement pu qualifier d'intemporelle. On y agite avec une ironie légère ce qui pourrait paraître des lieux communs si des traits d'ironie brillante ne nous rappelaient pas que l'auteur n'est pas dupe de ces facilités et écrit en réalité, en marge de ces vieux discours ressassés, une oeuvre qui n'est pas imitation mais plutôt adaptation et qui est à ses modèles ce que du Giraudoux est à du Sophocle. Il utilise tous les schémas, tous les procédés mais c'est pour s'en tirer au bout du compte par une pirouette. Sa culture sophistique le sert admirablement, mais il s'en sert avec une irrévérence qui probablement faisait le charme imprévu de ses conférences. Tout un matériel, poussiéreux chez d'autres auteurs, reprend vie grâce à sa fantaisie et il n'est jusqu'aux abstractions qui ne deviennent chez lui des personnages réels bien en chair et d'autant plus pittoresques.

      Mais c'est dans ses pamphlets qu'il est le meilleur, traquant les défauts, les vices, le charlatanisme et surtout l'hypocrisie. Dans son traité sur Les Gens de lettres aux gages des riches, on ne sait s'il est plus dur pour les riches ou pour les intellectuels, leurs clients. Dans son Philopseudès mais plus encore dans son Alexandre, il dénonce avec vigueur à la fois la crédulité et le charlatanisme. Il y a dans son attitude une vigueur inattendue : lui qui ne croit pas à grand-chose stigmatise avec férocité ceux qui en font accroire. Ce n'est pas au nom de la vérité mais plutôt contre l'insincérité. C'est peut-être là le trait le plus constant de son caractère et qui s'est exprimé sous diverses formes. I1 ne peut accepter tous ces hommes qui trompent autrui et qui, parfois, commencent ou finissent par se tromper eux-mêmes. Mais le charlatan s'en tire peut-être mieux que le faux sage.

      Lucien pourfend tous les philosophes qui vivent d'apparences, soucieux de leur rôle et non de sagesse. Son Pérégrinos est un chef-d'oeuvre car le personnage demeure, sous la charge, étonnamment nuancé : toujours à l'affût de la mode, éperdu de publicité, se dupant lui-même autant qu'il dupe les autres. Et sa fin dans ce brasier dérisoire nous fait frôler le tragique. Tous ces philosophes faméliques et empressés se battant à coups de maximes ou d'écuelles nous présentent comme le contrepoint de la noble philosophie qui était alors au pouvoir.

      La satire est loin d'être son seul registre; il écrit des choses délicates sur les rêves des hommes, leurs souhaits, l'imagination remuante et inquiète qui les anime. Constamment on a le pressentiment que la sensibilité de Lucien est aux aguets, que sous cette ironie, une finesse attentive va faire lever des notations personnelles, mais ce n'est pas la loi du genre; Lucien glisse à un autre sujet. Peu d'oeuvres donnent à ce degré le sentiment d'être écrites sur de l'eau. Légèreté incurable? Sans doute non. Pudeur? Assurément pas. Le discours de Lucien s'évanouit avant même d'avoir formulé ses conclusions. C'est là sans doute que l'on atteint aux extrêmes possibilités de la rhétorique et que l'on touche du doigt ses limites : les extrêmes possibilités, c'est de transformer un discours en une réflexion légère et mobile, attentive à captiver l'auditeur, à le suivre, à répondre par avance à ses questions et à ses impatiences, c'est donc vraiment de renier au bout du compte la rhétorique conventionnelle en remplaçant la démonstration par le croquis, l'éloquence par l'allus


     
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    Dernière mise à jour : 17/02/2002