A notre connaissance il n'existe pas (encore) de traduction française pour ces Commentaires de Servius. Les XII livres de Commentaires de Servius à l'Énéide de Vigile sont disponibles au sein du PERSEUS Project sous la forme d'une infinité de fichiers numérisés : 1 fichier par vers commenté.
Extrait : la reddition de Marseille (pp. 268-270) :
" ... Les foules font chacune un bruit qui leur est particulier. Il me semblait entendre une prairie dont les hautes
herbes bruissent en ondulant dans le vent. Les gens
inquiets ne cessaient de parler, mais toujours à voix
basse. Des rumeurs étouffées d'annihilation et de libération circulaient de-ci de-là, pareilles à des coups de
bourrasque.
Je me surpris à river mon regard sur les grandes
portes de bronze. Elles se dressaient intactes, comme les
tours qui les flanquaient. Mais, tout près, apparaissaient
l'énorme brèche béante dans la muraille, des tas de graats qui jonchaient le sol tout autour, ainsi que les restes
d'une tour de garde couchée sur le flanc.
De même qu'au théâtre, les portes de Massilia ne
semblaient pas vraies, mais seulement une imitation fort
réussie. À quoi servent les portes quand, tout près,
s'ouvre dans la muraille une brèche assez grande pour
laisser passer un troupeau d'éléphants au galop ?
Pourtant, tous les regards convergeaient vers elles.
Dès que les trompettes retentirent du haut des tours qui
les flanquaient et que les grandes portes de bronze s'ouvrirent avec fracas, le silence se fit.
Cela faisait des mois qu'on les avait fermées devant
César sans jamais les rouvrir. Maintenant, elles tournaient lentement, en grinçant sur leurs gonds. Autour de
moi, j'entendis des soupirs et des pleurs. L'apparition
de la brèche dans la muraille avait été un désastre inimaginable, mais l'ouverture des portes à l'ennemi était
plus effroyable encore. Massilia n'avait pas simplement
été vaincue ; la fière cité qui était indépendante depuis
cinq cents ans s'était rendue à un conquérant.
Les soldats romains entrèrent dans la ville. Ce ne fut
pas vraiment une surprise. Pourtant, comme un seul
homme, toute la foule frémit, le souffle coupé. Çà et là,
des hommes crièrent et des femmes s'évanouirent.
Les uns après les autres, les Romains franchissaient
les portes, rompaient les rangs et prenaient la place des
soldats massiliotes qui retenaient la foule. Ceux-ci
déposaient leurs lances, sortaient de la ville d'un pas
lourd et se rendaient. La cérémonie se poursuivit en bon
ordre jusqu'à ce qu'il ne restât plus un seul soldat massiliote à son poste. Le large passage qui menait de l'entrée de la cité jusqu'au centre de la place était jonché de
lances abandonnées.
Les trompettes retentirent à nouveau. Trébonius entra
à cheval, accompagné de ses officiers. Parmi eux, je
reconnus Vitruvius, qui ne cessait de jeter des coups
d'oeil par-dessus son épaule et d'examiner la brèche. Il
s'intéressait davantage aux remparts de Massilia qui
n'avaient pas résisté qu'aux habitants vaincus.
On entendit quelques hourras timides. En réponse,
des rires fusèrent çà et là. La foule était tendue. Trébonius avait l'air sombre.
Si les portes ressemblaient de façon outrancière à un
décor de théâtre, l'arrivée de César évoqua l'apparition
d'un deus ex machina. Si on l'avait descendu du ciel à
l'aide d'une grue, comme on le fait pour un dieu au
moment le plus pathétique d'une tragédie, la foule n'aurait pas été plus stupéfaite. Un cheval tout blanc franchit
les portes au petit galop, le cavalier portait un plastron
de cuirasse doré qui étincelait au soleil. Il avait rejeté
sur ses épaules sa cape pourpre du plus bel effet. On
voyait sa tête presque chauve, car il avait mis son
casque à cimier rouge sous son bras, comme pour prou-
ver qu'il n'avait pas peur de montrer son visage aux
hommes comme aux dieux. Car, même si les dieux
avaient ignoré Massilia au cours des mois précédents,
nul doute qu'ils l'observaient maintenant.
César atteignit le centre de la place, et fit pirouetter
son cheval en examinant la foule. Dans le silence
absolu, les sabots martelèrent les pavés, et les murs en
renvoyèrent l'écho. ..."
S. Saylor a utilisé les Commentaires sur la Guerre civile de César pour la compositon du Rocher du sacrifice. C'est pourquoi nous estimons approprié de présenter aussi la reddition de Marseille telle que César l'a consignée dans ses Commentaires au livre II, chap. 22:
[2,22] Massilienses omnibus defessi malis, rei frumentariae ad summam inopiam
adducti, bis nauali proelio superati, crebris eruptionibus fusi, graui etiam
pestilentia conflictati ex diutina conclusione et mutatione uictus (panico enim
uetere atque hordeo corrupto omnes alebantur, quod ad huiusmodi casus antiquitus
paratum in publicum contulerant) deiecta turri, labefacta magna parte muri,
auxiliis prouinciarum et exercituum desperatis, quos in Caesaris potestatem
uenisse cognouerant, sese dedere sine fraude constituunt. Sed paucis ante diebus
L- Domitius cognita Massiliensium uoluntate nauibus III comparatis, ex quibus
duas familiaribus suis attribuerat, unam ipse conscenderat nactus turbidam
tempestatem profectus est. Hunc conspicatae naues, quae iussu Bruti consuetudine
cotidiana ad portum excubabant, sublatis ancoris sequi coeperunt. Ex his unum
ipsius nauigium contendit et fugere perseuerauit auxilioque tempestatis ex
conspectu abiit, duo perterrita concursu nostrarum nauium sese in portum
receperunt. Massilienses arma tormentaque ex oppido, ut est imperatum,
proferunt, naues ex portu naualibusque educunt, pecuniam ex publico tradunt.
Quibus rebus confectis Caesar magis eos pro nomine et uetustate, quam pro
meritis in se ciuitatis conseruans duas ibi legiones praesidio relinquit,
ceteras in Italiam mittit; ipse ad urbem proficiscitur.
[2,22] (1) Les Marseillais, las enfin de tous les maux qu'ils souffraient, réduits à la dernière
disette, deux fois vaincus sur mer, toujours repoussés dans leurs sorties, affligés de maladies
contagieuses causées par la longueur du siège et par le changement de nourriture (car ils ne se
nourrissaient plus que de millet vieilli et d'orge gâté, dont ils avaient jadis pourvu les greniers
publics en cas de siège); voyant leur tour détruite, une grande partie des murs renversée, et
n'espérant plus de secours ni des provinces ni des armées qu'ils savaient s'être soumises à
César, ils se déterminèrent à se rendre de bonne foi. (2) Quelques jours auparavant, Domitius,
ayant appris leurs intentions, avait préparé trois vaisseaux, en avait donné deux à sa suite,
et, prenant pour lui le troisième, était parti par une tempête. (3) Les vaisseaux à qui Brutus
avait donné l'ordre de veiller sur le port l'ayant aperçu, levèrent l'ancre et se mirent à sa
poursuite. (4) Le vaisseau de Domitius fit force de rames, continua de fuir, et, à la faveur du
gros temps, disparut; mais les deux autres, effrayés de se voir poursuivis, rentrèrent dans le
port. (5) Les Marseillais, conformément à nos ordres, nous apportent leurs armes et leurs
machines, tirent du port et de l'arsenal tous leurs vaisseaux, et nous livrent tout ce qu'ils ont
d'argent dans te trésor public. (6) Après cela, César, conservant cette ville plutôt par
considération pour son antiquité et sa renommée que pour sa conduite envers lui, y laisse deux
légions en garnison, et envoie les autres en Italie; quant à lui, il part pour Rome. ...
En préparant la présente actualité et en (re)lisant dans César même le texte de la reddition des habitants de Marseille, nous avons eu l'attention attirée sur l'extrème concision et la finesse du style de César. Prenons la toute première phrase pour preuve:
- le premier mot, Massilienses, est le sujet de la phrase;
- le dernier mot de la phrase, constituunt, est le verbe principal de cette proposition longue de 66 mots;
- le sujet est accompagné de 5 participes apposés pour traduire la situation désespérée des Marseillais : defessi, adducti, superati, fusi, conflictati;
- ensuite, 3 ablatifs absolus plantent le décor (circonstances ayant entraîné la reddition) : deiecta turri, labefacta parte muri, auxiliis desperatis.
Rappelons que l'application PHRASES, application en ligne disponible au sein du Projet ITINERA ELECTRONICA, permet justement de rendre compte des fonctions syntaxiques en vue d'une traduction ... et d'un accroissement de la base de données de phrases latines analysées.
Nous avons versé l'ensemble des phrases du chapitre 22 dont question ci-dessus dans cette base de données. Elles sont donc disponibles pour l'analyse.
Rappelons aussi les environnements hypertextes constitués pour les Commentaires de la guerre civile de César :
livre I, II, III.
La traduction française des oeuvres de César, mise en page, est disponible sur le site de la Bibliotheca Classica Selecta (BCS).
Dans d'autres Actualités nous avons déjà rendu compte des romans précédents de S. Saylor:
Enfin, dans le Supplément pédagogique du Projet ITINERA ELECTRONICA, nous avons présenté:
- L'étreinte de Némésis
- L'énigme de Catalina
MACROBE, Commentaire du Songe de Scipion : L'existence (mal)heureuse du tyran
Commentaire, lv. I, ch. 10 :
Nam et Dionysius, aulae Siculae inclementissimus incubator, familiari quondam suo, solam beatam existimanti uitam tyranni, uolens,
quam perpetuo metu misera, quamque impendentium
semper periculorum plena esset, ostendere gladium uagina
raptum, et a capulo de filo tenui pendentem, mucrone
demisso, iussit familiaris illius capiti inter epulas imminere :
cumque ille inter et Siculas et tyrannicas copias
praesentis mortis periculo grauaretur. Talis est, inquit
Dionysius, uita, quam beatam putabas : sic nobis semper
mortem imminentem uidemus ; aestima, quando esse felix
poterit, qui timere non desinit.
"... car Denys, le plus cruel des usurpateurs de la Sicile, voulant détromper un de ses courtisans, qui le croyait le plus heureux des
hommes, et lui donner une idée juste de l'existence d'un tyran que la crainte agite à chaque instant et que les dangers environnent de toutes parts, l'invita à un repas splendide, et fit placer
au-dessus de sa tête une épée suspendue à un léger fil.
La situation pénible de l'homme de cour l'empêchant de prendre part à la joie du banquet : Telle est, lui dit Denys, cette vie qui vous
paraissait si heureuse; jugez du bonheur de celui qui, toujours menacé de la perdre, ne peut jamais cesser de craindre! ..."
Jeux olympiques d'Athènes 2004 : J.-P. VERNANT, Les Jeux antiques étaient entièrement intégrés à la religion :
Extrait des propos recueillis par Roger-Pol DROIT lors d'un entretien avec Jean-Pierre VERNANT. Entretien publié dans Le MONDE, édition du samedi 21 août 2004 :
" ... On ne cesse de dire que les jeux olympiques
répètent ceux de l'Antiquité. Etes-vous d'accord?
Pas du tout ! Les jeux panhelléniques, dans le monde grec ancien,
ont un statut très différent de celui du sport dans nos sociétés
contemporaines. Contrairement au sport, les concours athlétiques
ne constituaient pas un domaine d'activité particulier, distinct de la vie religieuse et civique. Celui qui pratique un sport, aujourd'hui, n'a pas
le sentiment de faire acte d'adhésion à une croyance religieuse, à
une Eglise, encore moins d'exercer un choix politique.
Au contraire, les jeux antiques étaient entièrement intégrés à la
religion et à la vie politique des cités. D'où une série de différences
qui concernent aussi bien les lieux, les temps, la signification des
épreuves que la place du corps et la valeur qui lui est accordée.
Les jeux ne sont pas déplaçables ; ils sont enracinés dans des lieux qui
sont en même temps des sanctuaires religieux et dont ils ne peuvent
être détachés. Ces sanctuaires sont consacrés à des divinités : Zeus à Olympie, Apollon à Delphes. Les concours qui s'y déroulent sont un
hommage à la divinité, et une grande partie des jours consacrés aux
jeux consistent en actes cultuels : processions, sacrifices, oraisons...
Quand les Grecs se rassemblent à Olympie, c'est indissolublement un
spectacle, une fête, une grande foire où se rencontrent des cités
différentes... et un pèlerinage sacré.
...
La notion de "record" n'a pas de place dans ce système [jeux antiques], car les
résultats des concours ne sont jamais comparés ni référés à ceux
des olympiades précédentes. Que ce soit à la course, au saut en longueur,
à la lutte, au pancrace, au lancer du disque, à la course de
chars, il s'agit d'être vainqueur, et non de faire mieux que ses prédécesseurs.
Non seulement parce qu'on n'a pas les moyens techniques de mesurer les temps de
façon précise, mais aussi parce qu'il n'y a pas, et qu'il ne peut pas y
avoir l'idée que chaque type de sport constitue une forme d'activité
humaine susceptible d'être indéfiniment perfectionnée.
Il ne s'agit pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais seulement
d'être vainqueur. Dans ce sens, les épreuves auxquelles sont soumis
les concurrents ont un caractère quasi ordalique. Elles expriment le
jugement des dieux. Le vainqueur n'est pas vu comme celui qui établirait
un nouveau record, mais comme celui auquel les dieux ont
accordé la grâce de l'emporter.
Le sport moderne est étroitement lié à l'idée d'un progrès indéfini
dans les techniques du corps, dans les instruments dont peuvent
se servir les différentes épreuves sportives, dans la capacité humaine
de se dépasser et d'améliorer toujours ses scores.
Le corps humain, à travers le sport, qui est une invention des
Temps modernes, surtout du XIXe siècle, est vu dans une perspective
de perfectibilité continuelle. Il apparaît, dans la perspective sportive,
comme un outil de mieux en mieux adapté à ses fins. Le corps
est à la fois instrumentalisé et médicalisé. Chaque sportif est suivi
par des entraîneurs et des médecins.
Le corps de l'athlète grec ancien est profondément différent. Les
concours prolongent et consacrent ce que tout citoyen grec libre entreprend,
dès son plus jeune âge, au gymnase. Et ce mot, gymnase, est
en rapport avec le terme grec «gumnos», qui veut dire «nu». Au gymnase,
chacun apprend à utiliser son corps nu pour le rendre rapide, souple,
fort, harmonieux, viril, de façon qu'il se présente à la vue comme
l'accomplissement de la beauté corporelle masculine. Le vainqueur aux
Jeux, dans sa nudité sportive et rituelle, offre le spectacle de ces qualités
physiques qui rendent un homme semblable aux dieux.
L'athlète est un dieu?
Non, pas exactement, mais ses qualités physiques sont celles que
les dieux possèdent dans leur plénitude, et que les héros de la légende,
chantée par les poètes, ont illustrées à un degré moindre. Par sa
victoire, le vainqueur est donc assimilé dans une large mesure à ces
figures héroïques légendaires, familières à tous les Grecs. Il est célébré
par des chants de poète, comme ceux de Pindare et de Bacchylide.
Dans certaines conditions, il a le droit de faire ériger une statue
grandeur nature, un kouros, à Olympie même et dans sa cité. Cette
effigie n'est pas un portrait personnel, mais la figure idéale du
jeune dans le rayonnement de sa beauté : ce kouros peut être soit un
jeune homme «héroïsé», soit Apollon lui-même.
Un détail permet de mieux faire comprendre l'articulation, dans le
succès à l'épreuve, de la supériorité technique et de la faveur divine.
Dans la course de chars, la rapidité des chevaux, le savoir-faire du
conducteur sont évidemment des éléments décisifs. Mais, à Olympie,
avant l'épreuve, chaque concurrent devait se rendre à un des tournants
du champ de courses, où il y avait une borne, un autel dont le
nom était Taraxippos, un démon "qui épouvante les chevaux". Il y
déposait une offrande, afin de se le rendre favorable, car, dans cet
endroit décisif, où les chars devaient virer, les dieux, par l'intermédiaire
de Taraxippos, pouvaient enlever la victoire au meilleur attelage
en affolant les chevaux. L'exploit sportif est donc bien en
même temps une ordalie, un jugement divin. Ce qui est, décidément,
très loin de nous."
Jean Schumacher
27 août 2004