| Notice : En l'absence d'environnement hypertexte et/ou de base de données globale - la préparation de ces réalisations sur la Toile, cependant, va bon train - nous avons construit l'actualité de ce vendredi 13 août 2004 autour d'extraits de lecture:
- La vieillesse de Sophocle :
Il en a été question sur le forum de discussion AGORACLASS et référence a été faite au traité de Cicéron intitulé De la vieillesse. Voici l'extrait en question:
Ch. VII, 22 : 22. Quid iuris consulti, quid pontifices, quid augures, quid philosophi senes, quam multa meminerunt! Manent ingenia senibus, modo permaneat studium et industria, neque ea solum in claris et honoratis uiris, sed in uita etiam priuata et quieta. Sophocles ad summam senectutem tragoedias fecit; quod propter studium cum rem neglegere familiarem uideretur, a filiis in iudicium uocatus est, ut, quem ad modum nostro more male rem gerentibus patribus bonis interdici solet, sic illum quasi desipientem a re familiari remouerent iudices. Tum senex
dicitur eam fabulam, quam in manibus habebat et proxime scripserat, Oedipum Coloneum, recitasse iudicibus quaesisseque, num illud carmen desipientis uideretur. Quo recitato sententiis iudicum est liberatus. ...
Et les jurisconsultes? Et les pontifes? Et les augures? Et les philosophes? Que de choses quand ils sont vieux, ne doivent-ils pas se rappeler !
L'esprit demeure vigoureux pourvu qu'on porte intérêt
à ce que l'on fait, qu'on s'en occupe avec zèle. Et cela
n'est pas vrai seulement des hommes qui ont une haute
situation et sont chargés d'honneurs, cela s'observe aussi
dans la vie calme d'un simple particulier. Sophocle
composa des tragédies jusque dans son extrême vieillesse;
cette activité littéraire paraissant lui faire négliger le soin
de sa fortune, ses fils l'appelèrent devant un tribunal
pour que les juges lui enlevassent comme à un homme
ayant perdu l'esprit, l'administration de ses biens, de
même que chez nous on interdit ceux qui sont incapables
de gérer leur patrimoine. On dit qu'alors le vieillard récita
devant les juges la tragédie à laquelle il mettait la dernière main,
la plus récemment écrite, "Oedipe à Colone"
et demanda s'il y avait dans ce poème trace de déraison.
Quand il eut récité, les juges prononcèrent une sentence
qui le délivrait de tout souci.
- Le démon de Socrate :
Plutarque, historien grec (env. 46 - 120 ap. J.-Chr.), a consacré un des quatorze dialogues insérés parmi les Oeuvres morales au sujet A propos du démon de Socrate.
L'extrait ci-dessous (ch. 10-11) permet de comprendre ce qu'est un démon, quelle est son activité:
10. «Bien, dit Théocritos ; mais le démon de
Socrate, mon cher, dirons-nous que c'est un mensonge ?
Pour moi, rien de ce qu'on raconte de
Pythagore en fait de divination ne m'a paru aussi
grand, aussi divin ; c'est, à la lettre, l'histoire
d'Athena qu'Homère représente «assistant Ulysse
en tous ses travaux» (Iliade, X,279), c'est ainsi que la divinité
semble avoir attaché à Socrate dès sa naissance,
pour guider sa vie, une sorte de vue prophétique,
qui, «marchant seule devant lui, l'éclairait» (Iliade, XX,95)
dans les cas douteux et où n'avait pas accès le raisonnement humain ;
en pareilles occurrences, la
divinité souvent lui parlait, inspirant sa conduite.
La plupart des faits et les plus importants, il faut
les demander à Simmias et aux autres familiers de
Socrate; mais en voici un dont j'ai été témoin
nous allions chez le devin Euthyphron, et il se
trouva, tu t'en souviens, Simmias, que Socrate
montait vers ie Carrefour et la maison d'Andocide,
tout en s'amusant à larder Euthyphron de
questions. Tout d'un coup, il s'arrête, se tait, se
recueille un long moment ; apres quoi, il rebrousse
chemin, enfile la rue des fabricants de coffres et
rappelle ceux des compagnons qui avaient pris les
devants ; le démon, disait-il, s'était manifesté. La
plupart firent demi-tour avec lui; j'étais de ceux-là,
car je ne lâchais pas Euthyphron; mais quelques
jouvenceaux poursuivirent droit devant eux,
dans l'intention évidente de convaincre d'erreur
le démon de Socrate, et ils entraînèrent le flûtiste
Charillos qui était venu avec moi â Athènes chez
Cébes ; mais comme ils cheminaient à travers les
boutiques des sculpteurs d'hermès, le long des tribunaux,
ils rencontrèrent un troupeau de porcs,
serrés, couverts de fange, grouillant et se bousculant,
qui, faute de dégagement, foncèrent sur eux.
Ils furent culbutés ou crottés. Charillos revint au
logis les jambes et les habits pleins de boue ; aussi
rions-nous toujours quand nous évoquons le démon
de Socrate, trouvant merveilleux que la divinité,
en aucune circonstance, ne néglige ni n'abandonne cet homme."
11. «Tu estimes donc, Théocritos, répliqua
Galaxidoros, que le démon de Socrate possédait
une vertu spéciale et exceptionnelle ? Tu ne crois
pas que Socrate avait simplement acquis, par l'expérience,
la maîtrise d'un certain terrain dans le
domaine des liaisons nécessaires, et qu'ainsi, dans
les situations incertaines et douteuses, il pouvait
apporter un appoint de raisonnement qui faisait
pencher la balance ? ...
L'extrait est tiré de Henri POURRAT, Le sage et son démon précédé de "Le démon de Socrate"" de Plutarque, Paris, Albin Michel, 1950.
Mais Socrate lui-même, que pense-t-il de son démon? Henri POURRAT donne la réponse suivante aux pages 110 sqq. de l'ouvrage cité ci-dessus:
"En premier lieu, Socrate lui-même, qu'a-t-il dit de
son démon ?
Il n'y a guère â entendre là-dessus que Platon et
Xénophon. Mais ce qu'ils ont écrit, eux, ses contemporains,
a valeur de témoignage.
Naturellement, avec plus ou moins de conviction,
Socrate pouvait avoir sur les démons en général les
idées qu'avait la physique d'alors. ... Socrate
croyait à des démons, créatures aériennes, intermédiaires
entre les créatures terrestres et les puissances
célestes, et qui effectivement servent d'intermédiaires
entre les dieux et les hommes. Se reporter au Banquet,
(202 d, 203 a) et aussi â l'Epinomis (984, 986). Au
vrai, quand on lit ces passages, on a moins le sentiment
de croyances et que Socrate aurait mises dans
sa vie, que d'hypothèses.
Mais de son démon même il a pu se faire une idée
plus proche. Là, c'est autre chose. Il s'agit d'une expérience
personnelle. Socrate ne traitera jamais de ce
démon : simplement, se confiant â ses amis, leur rappelant
les constatations qu'ils ont pu faire en même
temps que lui, il leur a fait part de son aventure intérieure.
Le document le plus important reste l'Apologie,
c'est-à-dire le plaidoyer que Socrate aurait prononcé
devant ses juges, tel que l'a donné son disciple et son
ami, Platon.
A ses juges, donc, Socrate fait remarquer que
maintes fois, en maint endroit, on le lui aura ouï
dire : survient en lui à l'occasion il ne sait quoi de
divin et de démonique. Oui, le fait est connu de tous.
Ses accusateurs même en font état dans leur plainte,
- et par là, contrairement à ce qu'ils prétendent,
ils établissent que, puisque Socrate reconnaît avoir
affaire aux démons, fils des dieux, il croit aux dieux.
- «Cela a commencé dès mon enfance. C'est une
voix qui se fait entendre de moi : chaque fois pour
me détourner de quelque chose que je suis sur le
point de faire ; jamais pour me pousser à l'action.»
(31 d.)
Déjà, dans le même plaidoyer, il s'était dit mû par
le dieu. Mais ce dieu pouvait être quelque entité assez
vague. Zeus ou l'universelle nécessité. Socrate avait
déclaré qu'en général et continuement le dieu l'invitait
à travailler à l'amélioration de l'âme des Athéniens.
Simplement il se donnait pour investi d'une
mission d'en haut.
Ici, il va plus loin : il dit qu'il a un guide attaché
à sa personne et qui intervient dans des circonstances
même quelconques ou semblant telles. Il prête à cette voix
non pas seulement une existence particulière, mais une sorte de paternalisme très affectif. ..."
p. 113 : "... afin que sa [Socrate] mission soit remplie, ainsi que les destins le veulent, un démon l'accompagne, qui le garde des faux pas.
Apulée de Madaure, écrivain et philosophe (env. 120 - env. 200 ap. J.-Chr.), faisant suite à Plutarque, reprend cette thématique dans un petit traité intitulé A propos du Dieu de Socrate.
Voici trois extraits qui rendent compte de sa conception du démon :
ch. I :
[1] I. Plato omnem naturam rerum, quod eius ad animalia praecipua pertineat, trifariam diuisit censuitque esse summos deos. Summum, medium et infimum fac intellegas non modo loci disclusione uerum etiam naturae dignitate, quae et ipsa neque uno neque gemino modo sed pluribus cernitur. ...
[1] Platon, examinant la nature de toutes les
choses, et principalement celle des êtres animés,
les a divisés en trois classes : il a cru qu'il y avait
des dieux supérieurs, des dieux intermédiaires, et
des dieux inférieurs. Il les a distingués entre eux
non seulement par leurs demeures, mais encore
par la perfection de leur nature; et il fonde cette
différence non sur un on deux aperçus, mais sur
de nombreuses considérations.
chap. VI :
[6] VI. Non usque adeo responderit enim Plato pro sententia sua mea uoce non usque
adeo, inquit, seiunctos et alienatos a nobis deos praedico, ut ne uota quidem
nostra ad illos arbitrer peruenire. Neque enim illos a cura rerum humanarum, sed
contrectatione sola remoui. Ceterum sunt quaedam diuinae mediae potestates inter
summum aethera et infimas terras in isto intersitae aeris spatio, per quas et
desideria nostra et merita ad eos commeant. Hos Graeci nomine daemonas
nuncupant, inter terricolas caelicolasque uectores hinc petitiones inde
suppetias ceu quidam utriusque interpretes et salutigeri.
[6] Non, vous répondra Platon par ma bouche, non,
les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des
hommes, qu'ils ne puissent entendre nos voeux. Ils sont,
il est vrai, étrangers au contact, mais non au soin des
choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires
qui habitent entre les hauteurs du ciel et l'élément terrestre,
dans ce milieu qu'occupe l'air, et qui transmettent aux dieux
nos désirs et les mérites de nos actions : les Grecs les
appellent démons.
Messagers de prières et de bienfaits entre
les hommes et les dieux, ces démons portent et
reportent des uns aux autres, d'un côté les demandes,
de l'autre les secours; interprètes auprès
des uns, génies secourables auprès des autres, ...
chap. XVII :
[17] XVII. Igitur quid mirum, si Socrates, uir adprime perfectus et Apollinis quoque
testimonio sapiens, hunc deum suum cognouit et coluit, ac propterea eius custos
prope dicam Lar contubernio familiaris cuncta et arcenda arcuit et praecauenda
praecauit et praemonenda praemonuit, sicubi tamen interfectis sapientiae
officiis non consilio sed praesagio indigebat, ut ubi dubitatione clauderet, ibi
diuinatione consisteret?
[17] Et maintenant qui s'étonnera si Socrate, cet
homme éminemment parfait, sage au dire d'Apollon
lui-même, connut et honora son dieu, son
gardien, son lare familier (je puis l'appeler ainsi)
qui écartait de lui tout ce qu'il fallait écarter,
qui le protégeait contre tous les dangers, qui
lui donnait tous les conseils nécessaires? Et, alors
que sa sagesse défaillait, que ses avis étaient impuissants,
qu'il fallait des présages, c'était lui encore
qui chassait le doute du coeur de Socrate
par une révélation divine. ...
L'environnement hypertexte pour cette oeuvre est préparé : texte latin - traduction française.
Enfin, Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, au livre VII, chap. 14 sqq., s'inscrit en faux contre à la fois la conception du monde par Platon mais aussi contre le démon de Socrate tel qu'il est décrit par Apulée :
[XIV] Omnium, inquiunt, animalium, in quibus est anima rationalis, tripertita diuisio est,
in deos, homines, daemones. Dii excelsissimum locum tenent, homines infimum,
daemones medium. Nam deorum sedes in caelo est, hominum in terra, in aere daemonum.
Sicut eis diuersa dignitas est locorum, ita etiam naturarum. Proinde dii sunt hominibus
daemonibusque potiores; homines uero infra deos et daemones constituti sunt,
ut elementorum ordine, sic differentia meritorum. Daemones igitur medii,
quem ad modum diis, quibus inferius habitant, postponendi, ita hominibus,
quibus superius, praeferendi sunt. Habent enim cum diis communem inmortalitatem
corporum, animorum autem cum hominibus passiones. Quapropter non est mirum,
inquiunt, si etiam ludorum obscenitatibus et poetarum figmentis delectantur,
quando quidem humanis capiuntur affectibus, a quibus dii longe absunt et modis
omnihus alieni sunt. Ex quo colligitur, Platonem poetica detestando et prohibendo
figmenta non deos, qui omnes boni et excelsi sunt, priuasse ludorum scaenicorum
uoluptate, sed daemones.
Haec si ita sunt (quae licet apud alios quoque reperiantur, Apuleius tamen Platonicus
Madaurensis de hac re sola unum scripsit librum, cuius esse titulum uoluit "de deo Socratis",
ubi disserit et exponit, ex quo genere numinum Socrates habebat adiunctum et amicitia
quadam conciliatum, a quo perbibetur solitus admoneri, ut desisteret ab agendo,
quando id quod agere uolebat, non prospere fuerat euenturum; dicit enim apertissime
et copiosissime asserit non illum deum fuisse, sed daemonem, diligenti disputatione
pertractans istam Platonis de deorum sublimitate et hominum humilitate et daemonum
medietate sententiam) - haec ergo si ita sunt, quonam modo ausus est Plato,
etiamsi non diis, quos ab omni humana contagione semouit, certe ipsis daemonibus
poetas urbe pellendo auferre theatricas uoluptates, nisi quia hoc pacto admonuit
animum humanum, quamuis adhuc in his moribundis membris positum,
pro splendore honestatis impura daemonum iussa contemnere eorumque inmunditiam
detestari? Nam si Plato haec honestissime arguit et prohibuit, profecto daemones
turpissime poposcerunt atque iusserunt.
Aut ergo fallitur Apuleius et non ex isto
genere numinum habuit amicum Socrates aut contraria inter se sentit Plato modo
daemones honorando, modo eorum delicias a ciuitate bene morata remouendo,
aut non est Socrati amicitia daemonis gratulanda, de qua usque adeo et ipse
Apuleius erubuit, ut de deo Socratis praenotaret librum, quem secundum suam
disputationem, qua deos a daemonibus tam diligenter copioseque discernit,
non appellare de deo, sed de daemone Socratis debuit. Maluit autem hoc in ipsa
disputatione quam in titulo libri ponere. Ita enim per sanam doctrinam, quae humanis
rebus inluxit, omnes uel paene omnes daemonum nomen exhorrent, ut,
quisquis ante disputationem Apulei, qua daemonum dignitas commendatur,
titulum libri de daemone Socratis legeret, nequaquam illum hominem sanum fuisse sentiret.
Quid autem etiam ipse Apuleius quod in daemonibus laudaret inuenit praeter
subtilitatem et firmitatem corporum et habitationis altiorem locum? Nam de moribus
eorum, cum de omnibus generaliter loqueretur, non solum nihil boni dixit,
sed etiam plurimum mali. Denique lecto illo libro prorsus nemo miratur eos etiam
scaenicam turpitudinem in rebus diuinis habere uoluisse, et cum deos se putari uelint,
deorum criminibus oblectari potuisse, et quidquid in eorum sacris obscena sollemnitate
seu turpi crudelitate uel ridetur uel horretur, eorum affectibus conuenire.
"... Trois sortes d'êtres, suivant les platoniciens,
sont doués d'une âme raisonnable : les dieux, les
hommes, et les démons. Les dieux occupent la région
supérieure, les hommes l'inférieure, et les démons
la moyenne, attendu que les dieux font leur
demeure dans le ciel, les hommes sur la terre, les
démons dans l'air. Comme les lieux qu'ils occupent,
leur nature est différente. Ainsi les dieux
sont plus excellents que les hommes et les démons,
les hommes le sont moins que les dieux et
les démons, et les démons le sont moins que les
dieux et plus que les hommes. Le corps des démons,
à la vérité, est immortel comme celui des
dieux, mais ils sont sujets aux passions comme
les hommes. C'est pourquoi, disent les platoniciens,
il ne faut pas s'étonner de ce qu'ils se plaisent
à la licence des spectacles et aux fictions des
poètes, puisqu'ils ont les passions des hommes,
dont les dieux sont entièrement exempts. Lors
donc que Platon réprouve et proscrit les fables
des poètes, il est visible que ce n'est pas aux
dieux, tous bons et sublimes, mais aux démons,
qu'il refuse le divertissement des spectacles.
Voilà ce qu'on lit dans les écrits des platoniciens.
Apulée, entre autres partisans de la même
secte, a composé sur ce sujet un livre particulier
qu'il a intitulé Du dieu de Socrate, où il discute
et explique de quel ordre de dieux était cet
esprit familier et bienveillant qui avait coutume,
dit-on, de détourner Socrate de toute action qui
ne devait pas lui réussir. Apulée donc, après avoir
analysé avec soin l'opinion de Platon touchant le
lieu et la nature qu'il assigne aux dieux, aux
hommes et aux démons, établit clairement et fort
au long que cet esprit de Socrate n'était point un
dieu, mais un démon. Mais s'il en est ainsi,
comment Platon a-t-il été assez hardi pour ôter
aux démons mêmes les passe-temps du théâtre,
en bannissant les poètes des villes bien policées?
N'est-il pas manifeste qu'il a enseigné par
là aux hommes, quoique engagés encore dans les
liens de ce corps mortel, à mépriser les commandements
impurs des démons, et à détester leurs
infamies, pour s'en tenir à l'éclat sans tache de
l'honnêteté? Si Platon a en effet flétri ces turpitudes
au nom de l'honnêteté, certainement les
démons n'ont pu les demander et les prescrire
sans honte.
Il faut donc dire ou qu'Apulée se
trompe, et que ce génie familier de Socrate n'était
pas un démon, ou que Platon se contredit lui-même,
en ce que tantôt il honore les démons, et
tantôt bannit leurs plaisirs d'un État bien réglé;
ou enfin il ne faut point faire honneur à Socrate
du commerce intime qu'il avait avec un démon.
En effet, Apulée lui-même en a eu tant de honte,
qu'il a intitulé son ouvrage Du dieu de Socrate,
bien que, s'il eût voulu concilier le titre avec le
livre, il n'aurait pas dû dire Du dieu, mais Du
démon de Socrate. Mais il a mieux aimé placer
cette expression dans le corps de son ouvrage
qu'au titre du livre. Véritablement, depuis que
les hommes ont été éclairés par la saine doctrine,
presque tous ont tellement en horreur le nom de
démon, que quiconque eût jeté les yeux sur ce
titre : Du démon de Socrate, avant d'avoir lu
l'ouvrage et l'apologie qu'Apulée y fait des démons,
eût cru que l'auteur avait perdu le sens.
Et qu'a trouvé Apulée même de recommandable
dans les démons, hors la subtilité et la vigueur
de leurs corps, et le lieu de leur séjour un peu
plus élevé que celui de l'homme? Car, pour leurs
moeurs, tant s'en faut qu'il en dise rien de bon,
qu'au contraire il en dit beaucoup de mal : de
sorte que, après la lecture de ce livre, il n'y a
pas sujet de s'étonner de ce qu'ils aient ordonné
la consécration des infamies du théâtre, non plus
que de ce qu'en voulant passer pour dieux, ils
aient pu prendre plaisir aux crimes des dieux,
d'autant que tout ce qui se pratique d'obscène ou
de cruel dans leurs cérémonies correspond si bien
aux dérèglements de leurs passions. ..."
- Ulysse, l'homme-frontière :
C'est l'intitulé d'un entretien entre François HARTOG, directeur de recherches à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur de Mémoire d'Ulysse (Paris, Gallimard,1996), et Anne-Line ROCCATI qui a recueilli les propos échangés.
Entretien publié dans le supplément Les Grecs du journal Le Monde, daté du dimanche 8 - lundi 9 août 2004; supplément à l'occasion des jeux olympiques d'Athènes 2004 dont l'inauguration aura lieu ce soir, vendredi 13 août 2004.
En voici deux extraits:
Vos ouvrages se placent sous le signe
d'Ulysse et du voyage. Le déplacement,
le mouvement tiennent beaucoup de place dans votre travail. Pourquoi ?
"Le personnage d'Ulysse m'intéresse particulièrement
parce qu'il est cet homme qui
fait ce voyage, bien malgré lui, pour rentrer
chez lui. Ce faisant, il expérimente une série
de situations-limites : par rapport aux
monstres, aux dieux, à l'offre d'immortalité,
au monde des morts, quand il va consulter
le devin Tirésias. Ce parcours en fait ce
que j'appelle un «homme frontière» . Pas
un homme qui délimite un territoire qui
serait celui de la grécité, au-delà duquel il
n'y aurait que des non-Grecs, des sauvages
ou des monstres, mais un homme qui, par
son voyage, dessine une anthropologie,
met en mouvement les grandes catégories
à travers lesquelles, au cours des siècles, les
Grecs ont pensé leur rapport à eux-mêmes,
au monde et aux dieux. Mon propos est de
saisir ce monde, ses personnages ou ses thèmes,
non pour en faire une espèce d'atlas,
un relevé, mais pour suivre comment, au fil
des siècles, ces catégories se sont déplacées,
comment Ulysse a pris des significations
diverses, sans jamais suggérer qu'Ulysse
serait notre contemporain. Je montre
toujours la distance qu'il y a entre lui et
nous, entre eux et nous, entre leurs manières
de construire et de se représenter le
monde et les nôtres. Mon travail n'est pas
une entreprise de modernisation de la Grèce.
Savoir «comment c'était» relève d'une
reconstruction antiquaire. Savoir ce que
c'est devenu, c'est dire aussi quelles ont été
les manières dont tous ces personnages,
ces questions ont été repris et travaillés par
toute une tradition jusqu'à nous. ..."
L'héritage de l'Antiquité grecque est-il
simplement un objet d'étude, ou peut-il
avoir une «valeur d'usage» ?
"D'abord, le rapport au monde antique
passe en partie par la connaissance des langues.
Or celle-ci est en voie de disparition.
Les professeurs de lettres classiques en sont
inquiets. Notre système éducatif ne réserve
pas un avenir merveilleux à ce qui est et a
été un des éléments essentiels dans l'éducation
des Européens. La culture classique
n'est plus une référence partagée. D'autre
part, le tourisme draine des centaines de
milliers de gens vers les sites de la Grèce
antique. On peut se demander si cet
engouement participe de cet appétit de
musées où l'on se sent obligé d'être un
consommateur du patrimoine. Enfin, je ne
crois pas qu'existe une force d'inspiration
de la démocratie grecque dont on pourrait
dire qu'elle est active aujourd'hui dans le
débat public. Personne n'irait chercher
dans le modèle grec des éléments pour
modifier ou critiquer notre démocratie
aujourd'hui. Cela n'est pas la faute des
Grecs, plutôt la nôtre ! Bouclés dans notre
présent, avons presque oublié comment
interroger de manière inventive les traditions
qui nous ont faits. Reste l'approche
anthropologique, qui a eu un effet de renouvellement
des études sur la Grèce et permis
de réintroduire les Grecs dans le concert
des sciences humaines et sociales. ..."
- L'otium romain :
Chantal LABRE traite ce sujet dans le n° 433 (juillet-août 2004) du Magazine littéraire consacré à L'Éloge de la paresse (Cf. L'Éloge de l'ennui, dans un autre numéro (n° 400, 2001) du même magazine où C. Labre parle de Sénèque le philosophe). Voici un extrait de :L'otium romain, un loisir problématique :
" ... La paresse qui fait vraiment problème pour les
esprits romains n'est pas, au fond, paresse, mais genre
de vie : le grand mot problématique, aimé et haï,
défendu par les uns, soupçonné du pire par les
autres, c'est bien l'otium - le «loisir», qui a pourtant engendré notre «oisiveté».
L'otium ne renvoie
à aucun défaut privé, mais désigne, d'abord, le
temps qui n'est pas consacré aux affaires - commerciales ou politiques, selon les cas et les classes :
il est le contraire du negotium (affaire, occupation).
L'otium n'est en soi ni une qualité ni un défaut, c'est
une catégorie du temps social et privé, un fait culturel que personne ne peut nier, si sa présence, grande
ou petite, dans la vie des Romains est tour à tour
critiquée ou souhaitée, selon les philosophies et les
tempéraments ; mais pour devenir négatif ou nettement positif, le terme doit s'appuyer sur d'autres
mots : l'otium peut être honestum, «honorable » ; il
peut représenter la liberté intellectuelle, la vacance
nécessaire pour mieux réfléchir à l'avenir, aux
« affaires » (in otio de negotiis cogitare), il peut être
actif et occupé, et l'association paradoxale otium
negotiosum (laborieuse paresse) est appréciée des
auteurs ; il peut être le temps de la lecture, de l'écriture (otium litteratum) - à tel point que Cicéron se vante de n'avoir jamais connu de «loisir oisif» (otium
otiosum) ; et, on le verra, Cicéron est le représentant même de ce souci typiquement romain de
concilier otium et negotium, de manière à ce que
chacun d'eux puisse représenter «l'homme véritablement romain » (vir vere Romanus). Car l'otium
peut aussi bien émousser la vivacité intellectuelle et
morale (otio hebescere). C'est aussi un type de vie spécifiquement urbain (otium urbanum), puisqu'il est
fait aussi, et surtout, de plaisirs absents de la campagne : cabarets, flâneries sur les forums, autour des
boutiques ou des camelots, bavardages sous les portiques ; l'esclave urbain a parfois la chance d'être
paresseux ; l'esclave des champs, guère ; à un niveau plus élevé, l'intendant du petit domaine d'Horace, dans la Sabine, regrette l'absence de «loisirs» qui tient à son statut de campagnard - et Horace constate avec humour la différence de leurs tempéraments. Le campagnard va plus loin : au fond,
pour lui, c'est toute la manière de vivre à la ville,
travail compris, qui relève de l'otium.
Catégorie temporelle et politique, l'otium s'inscrivait, dans les premiers temps de Rome (IIIe siècle
av. J.-C.), dans une bipartition militia-otium (temps
du service militaire, ou de la guerre), temps du
«repos» (par rapport à cette contrainte) ; d'où son
sens, fréquent, de «paix». Puis une tripartition s'est
faite, signe de l'importance croissante, dans une
cité forte, des temps de paix intérieure
militia/otium/negotium. Ces deux dernières catégories ont leur calendrier, naturel et social : jours ourables (fasti), jours non ouvrables (nefasti). Parmi
ces derniers, certains sont jours de fête (feriae), et
ceux-là surtout ont pour finalité le repos, autant que
valeur exutoire. C'est tout un peuple qui a le droit
(et le devoir), officiellement, de se réjouir. Loin de
favoriser la paresse, ils canalisent l'énergie qui tournerait alors à vide. Loin de s'opposer aux antiques
coutumes romaines (le mos maiorum, la coutume ancestrale), le «loisir/repos» qu'est l'otium s'y réfère
et y trouve sa justification. ..."
La citation de Cicéron, dont question ci-dessus, est tirée du discours Pour Plancius, XXVII, 66 (cf. environnement hypertexte) :
[27] (XXVII) (66) ... Nam postea quam sensi populi Romani auris
hebetiores, oculos autem esse acris atque acutos, destiti quid de me audituri
essent homines cogitare; feci ut postea cotidie praesentem me uiderent, habitaui
in oculis, pressi forum; neminem a congressu meo neque ianitor meus neque somnus
absterruit. Ecquid ego dicam de occupatis meis temporibus, cui fuerit ne otium quidem umquam otiosum? nam quas tu commemoras, Cassi, legere te solere
orationes, cum otiosus sis, has ego scripsi ludis et feriis, ne omnino umquam
essem otiosus. Etenim M- Catonis illud quod in principio scripsit Originum suarum semper magnificum et praeclarum putaui, "clarorum uirorum atque magnorum non minus oti quam negoti rationem exstare oportere." ...
[27] XXVII. ... M'étant aperçu que le peuple romain
avait l'oreille dure, mais l'œil vif et perçant,
je ne m'embarrassai plus de ce qu'on entendrait
dire de moi; je fis désormais en sorte
que mes concitoyens me vissent tous les jours;
je ne quittai point le forum; je vécus sous leurs
yeux, et je ne souffris jamais que ni mon portier,
ni mon sommeil empêchassent personne de
m'aborder. Que dirai-je de mes occupations, moi
qui, dans mon repos même, ne suis jamais resté
oisif? Ces discours, Cassius, que vous avez coutume
de lire, dites-vous, quand vous n'avez rien
à faire, je les ai composés pendant les jeux et dans
les jours de fête, afin de ne point passer même
les jours de repos dans l'oisiveté. J'ai toujours
regardé comme aussi belle que solide , cette
maxime que Marcus Caton a mise à la tête de
ses "Origines" : QUE LES GRANDS HOMMES DEVAIENT
POUVOIR RENDRE COMPTE DE LEUR REPOS COMME
DE LEURS OCCUPATIONS. ...
- René GIRARD, la rivalité mimétique :
L'extrait ci-dessous est tiré de : René Girard, Le nécessaire retour à la Bible. Entretien publié dans Magazine littéraire, numéro 433, juillet-août 2004, pp. 99 - 103. Propos recueillis par Thomas Régnier. Dernier livre de R. Girard : Les origines de la culture, avril 2004.
" ... - Historien de formation, vous vous êtes intéressé très tôt à la littérature. C'est dans l'oeuvre de certains écrivains que vous
avez trouvé la confirmation de vos intuitions naissantes.
- Mon père était bibliothécaire. Il avait créé la bibliothèque de
prêt à Avignon. Je me souviens m'être mis à lire Proust un jour,
sans savoir ce que c'était. Malgré sa difficulté, le texte m'a
d'emblée accroché. Comment se fait-il qu'un écrivain puisse
parler de l'intériorité d'une manière aussi profonde ? Une sensation d'éblouissement. Quelques années plus tard, je lus les
premières comédies de Shakespeare. Ces dernières mettent en
scène des couples d'individus qui partagent tout, ont les mêmes
désirs et sont, par là même, les meilleurs amis du monde. Tout
d'un coup, ils tombent amoureux de la même femme, et d'amis,
se découvrent rivaux. La situation comique et la situation tragique, ici, se rejoignent. Ce phénomène, c'est ce que j'appelle la rivalité mimétique, qui intervient chez les individus qui s'aiment le plus et se détestent le plus en même temps. Plus on est semblable, plus on désire la même chose, et plus on est voué à la rivalité mimétique : conflit fondamental que l'humanisme des
Lumières refuse de voir et qui est pourtant, à mes yeux, la loi du monde concurrentiel qui est le nôtre. L'homme est
une créature imitative au meilleur et au
pire sens du terme, l'imitation ayant
trait tantôt à la faculté d'apprentissage
tantôt à l'inévitable désir du même et à
une rivalité d'autant plus inexpiable que
le rival est plus apprécié. Ce mécanisme
mimétique, qui rend le rapport à l'autre
extrêmement problématique est à mes
yeux la véritable cause de la blessure
narcissique. ..."
- Au fond, vous critiquez l'anthropologie de Lévi-Strauss au
nom d'une anthropologie seconde, plus attentive au mécanisme de la rivalité mimétique.
- "D'un point de vue purement anthropologique, il est vrai de
dire que le langage ne peut exprimer rigoureusement le même :
il ne saurait se transformer en un miroir absolument fidèle du
réel. Cependant, quand il a affaire à cette donnée anthropologique essentielle qu'est la rivalité mimétique, le langage, pour
l'exprimer, n'en a pas moins recours à la métaphore. Il évoque
alors des jumeaux, tellement semblables qu'ils ne cessent de se
battre. Ce sont les combats d'Abel et de Caïn ou de Romulus et Rémus : exemples mythologiques qui ont le mérite d'évoquer, au-delà du symbole, le problème bien réel de la primogéniture qui intervient au moment de l'attribution de l'héritage
paternel. La loi de primogéniture est impuissante face aux
jumeaux. Dans toutes les sociétés du monde, il y a des jumeaux qui se battent, révélateurs d'un état de crise qui apparaît au moment où les sociétés, en proie à l'emballement du
désir mimétique, voient s'amenuiser les différences comme
peau de chagrin.
Au fond, le problème auquel nous avons affaire est le suivant :
comment organiser une société d'égaux où l'on ne se battrait
pas ? Comment, autrement dit, satisfaire l'aspiration à avoir une
société démocratique en évitant cependant la rivalité ? Stendhal,
qui était un démocrate, voyait très bien que la démocratie engendrait un type de rivalité qui renforçait les conflits. L'envahissante monotonie que vous trouvez dans certains romans de Flaubert est le symptôme d'une crise sociale larvée, en même temps qu'elle nous renseigne sur l'aristocratisme du romancier, sa hantise nietzschéenne de la platitude démocratique, d'un monde où tout s'équivaut et où il
ne se passe plus rien. ..."
Jean Schumacher
13 août 2004
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