Projets ITINERA ELECTRONICA - HODOI ELEKTRONIKAI - HELIOS

Actu' ITINERA+ (Actualités - Nouvelles)


  Accueil     Liste des actualités     Recherche     Actualité     Administration  

Date :     27-08-2004

Sujets :
Steven SAYLOR, Le Rocher du sacrifice; Macrobe, Commentaire du Songe de Scipion : L'existence (mal)heureuse du tyran; Jeux olympiques d'Athènes 2004 : J.-P. VERNANT, Les Jeux antiques étaient entièrement intégrés à la religion;

Notice :

Steven SAYLOR, Le Rocher du sacrifice :

Titre original : Last seen in Massilia
Traduit de l'américain par André Dommergues
Paris, Éditions Le Masque - Collection 10/18 "Grands détectives", 2002

Il s'agit du 7ième des 9 romans policiers déjà publiés par Steven Saylor dans la série Les Mystères de Rome: le "limier" Gordien est invité à résoudre une nouvelle affaire criminelle, cette fois-ci à Marseille, assiégée par les troupes de César.

  • Quatrième de couverture :

    En 49 av. J.-C., la guerre civile qui oppose les partisans de Pompée à ceux de César déchire l'Empire romain. Après avoir franchi le Rubicon, César assiège la fière cité marchande de Massilia, l'actuelle Marseille, qui a pris le parti de Pompée. Ayant reçu à Rome une missive anonyme lui annonçant la mort de son fils Méto, le Limier Gordianus accourt sur les lieux. Chargé par César d'une mission d'espionnage chez l'ennemi, Méto a disparu. Bien des surprises et des périls attendent Gordianus qui, après avoir pénétré clandestinement dans la cité, devra enquêter dans une communauté où règnent la famine, les intrigues politiques et la peur.

  • Extrait: le bouc émissaire (pp. 79-80):

    "- Que voulait dire Calamitos quand il t'a appelé «bouc émissaire» ?
    - C'est une autre de nos [des habitants de Massilia] charmantes traditions.
    Dans les périodes de grande crise - peste, famine, siège, blocus naval -, les prêtres d'Artémis choisissent un bouc émissaire - avec l'approbation des magistrats suprêmes, bien sûr. L'idéal, c'est de choisir l'être le plus misérable, un minable que personne ne regrettera. Quoi de mieux qu'un fils de suicidés, le dernier des derniers, le mendiant horripilant qui hante la place du marché et dont tout le monde sera content d'être débarrassé ?

    Il y a un petit cérémonial : l'ancienne statue d'Artémis au milieu d'un nuage d'encens, les mélopées des prêtres et tout le tralala. Le bouc émissaire est vêtu et voilé de vert - la déesse n'a aucun désir de voir son visage. Alors les prêtres le promènent dans la ville ; les spectateurs sont vêtus de noir, comme pour des funérailles, les femmes ululent des lamentations. Quand la procession s'achève, le bouc émissaire arrive dans une magnifique maison spécialement préparée pour lui. Des esclaves le baignent et oignent son corps d'huile, puis le parent de merveilleux vêtements - toujours verts, car c'est sa couleur. D'autres esclaves lui servent un grand cru et le gavent de friandises. Il est libre d'aller là où il veut dans la ville, et on met à sa disposition une belle litière, verte naturellement. Il pourrait tout aussi bien être enfermé dans un tombeau : personne ne lui parle, ni ne le regarde, ses esclaves détournent les yeux. Tout ce luxe et tous ces privilèges ne sont qu'une comédie. Le bouc émissaire est un véritable mort vivant. Même quand il savoure tous ces plaisirs, il se sent... absolument seul, presque invisible. Pendant tout ce temps, si l'on en croit les prêtres d'Artémis, il endosse tous les péchés de la ville. Personne ne voudrait être dans sa peau.

    - Comment tout ceci se termine-t-il ?
    - Ah ! tu as hâte de savoir ce qui va se passer. Il vaut mieux éviter de penser à l'avenir, et vivre dans l'instant présent. Mais puisque tu le souhaites, je vais te répondre : au moment propice -je ne sais pas très bien comment les prêtres le déterminent, mais je soupçonne que le Conseil des Quinze a son mot à dire -, quand cette personne choyée, repue, bouffie de graisse porte tous les péchés de la ville, alors on organise une autre cérémonie. Encore de l'encens et des mélopées, encore des spectateurs vêtus de noir, encore des pleureuses. Mais cette fois, la procession s'arrête là-bas, au Rocher du sacrifice. C'est là que mon malheur a commencé. C'est là qu'il prendra fin. ..."

    Dans la Note de l'auteur (p. 285), à propos des sources utilisées, il est dit : "... Le commentaire de l'Énéide par Servius cite un fragment perdu du Satiricon où il est fait allusion à la tradition du bouc émissaire. ..."

    Une interrogation soumise à la base de données sur CD-ROM Bibliotheca Teubneriana latina nous a permis de retrouver assez facilement la référence précise et la citation elle-même:

    Servius grammaticus, Commentarius in Vergilii Aeneidos libros ("Servius auctus"), I, 3, v. 57:

    Nam Massilienses quotiens pestilentia laborabant, unus se ex pauperibus offerebat alendus anno integro publicis (sumptibis) et purioribus cibis.
    Hic postea ornatus uerbenis et uestibus sacris circumducebatur per totam ciuitatem cum execrationibus, ut in ipsum reciderent mala totius ciuitatis, et sic proiciebatur.
    Hoc autem in Petronio lectum est.

    A notre connaissance il n'existe pas (encore) de traduction française pour ces Commentaires de Servius. Les XII livres de Commentaires de Servius à l'Énéide de Vigile sont disponibles au sein du PERSEUS Project sous la forme d'une infinité de fichiers numérisés : 1 fichier par vers commenté.

    Sur le site de l'Université de Grenoble 4 de ces livres de Commentaires sont disponibles : 1 fichier par livre de Commentaires . Nous avons téléchargé le premier livre et l'avons adapté à nos standards en vue de l'établissement d'un environnement hypertexte mais dépourvu (encore) de traduction française : texte latin. Les ressources humaines à disposition ne nous permettront probablement pas de traiter les 11 autres livres de Commentaires.

  • Extrait : la reddition de Marseille (pp. 268-270) :

    " ... Les foules font chacune un bruit qui leur est particulier. Il me semblait entendre une prairie dont les hautes herbes bruissent en ondulant dans le vent. Les gens inquiets ne cessaient de parler, mais toujours à voix basse. Des rumeurs étouffées d'annihilation et de libération circulaient de-ci de-là, pareilles à des coups de bourrasque.

    Je me surpris à river mon regard sur les grandes portes de bronze. Elles se dressaient intactes, comme les tours qui les flanquaient. Mais, tout près, apparaissaient l'énorme brèche béante dans la muraille, des tas de graats qui jonchaient le sol tout autour, ainsi que les restes d'une tour de garde couchée sur le flanc.
    De même qu'au théâtre, les portes de Massilia ne semblaient pas vraies, mais seulement une imitation fort réussie. À quoi servent les portes quand, tout près, s'ouvre dans la muraille une brèche assez grande pour laisser passer un troupeau d'éléphants au galop ?
    Pourtant, tous les regards convergeaient vers elles.
    Dès que les trompettes retentirent du haut des tours qui les flanquaient et que les grandes portes de bronze s'ouvrirent avec fracas, le silence se fit.

    Cela faisait des mois qu'on les avait fermées devant César sans jamais les rouvrir. Maintenant, elles tournaient lentement, en grinçant sur leurs gonds. Autour de moi, j'entendis des soupirs et des pleurs. L'apparition de la brèche dans la muraille avait été un désastre inimaginable, mais l'ouverture des portes à l'ennemi était plus effroyable encore. Massilia n'avait pas simplement été vaincue ; la fière cité qui était indépendante depuis cinq cents ans s'était rendue à un conquérant.

    Les soldats romains entrèrent dans la ville. Ce ne fut pas vraiment une surprise. Pourtant, comme un seul homme, toute la foule frémit, le souffle coupé. Çà et là, des hommes crièrent et des femmes s'évanouirent.

    Les uns après les autres, les Romains franchissaient les portes, rompaient les rangs et prenaient la place des soldats massiliotes qui retenaient la foule. Ceux-ci déposaient leurs lances, sortaient de la ville d'un pas lourd et se rendaient. La cérémonie se poursuivit en bon ordre jusqu'à ce qu'il ne restât plus un seul soldat massiliote à son poste. Le large passage qui menait de l'entrée de la cité jusqu'au centre de la place était jonché de lances abandonnées.

    Les trompettes retentirent à nouveau. Trébonius entra à cheval, accompagné de ses officiers. Parmi eux, je reconnus Vitruvius, qui ne cessait de jeter des coups d'oeil par-dessus son épaule et d'examiner la brèche. Il s'intéressait davantage aux remparts de Massilia qui n'avaient pas résisté qu'aux habitants vaincus.
    On entendit quelques hourras timides. En réponse, des rires fusèrent çà et là. La foule était tendue. Trébonius avait l'air sombre.

    Si les portes ressemblaient de façon outrancière à un décor de théâtre, l'arrivée de César évoqua l'apparition d'un deus ex machina. Si on l'avait descendu du ciel à l'aide d'une grue, comme on le fait pour un dieu au moment le plus pathétique d'une tragédie, la foule n'aurait pas été plus stupéfaite. Un cheval tout blanc franchit les portes au petit galop, le cavalier portait un plastron de cuirasse doré qui étincelait au soleil. Il avait rejeté sur ses épaules sa cape pourpre du plus bel effet. On voyait sa tête presque chauve, car il avait mis son casque à cimier rouge sous son bras, comme pour prou- ver qu'il n'avait pas peur de montrer son visage aux hommes comme aux dieux. Car, même si les dieux avaient ignoré Massilia au cours des mois précédents, nul doute qu'ils l'observaient maintenant.

    César atteignit le centre de la place, et fit pirouetter son cheval en examinant la foule. Dans le silence absolu, les sabots martelèrent les pavés, et les murs en renvoyèrent l'écho. ..."

    S. Saylor a utilisé les Commentaires sur la Guerre civile de César pour la compositon du Rocher du sacrifice. C'est pourquoi nous estimons approprié de présenter aussi la reddition de Marseille telle que César l'a consignée dans ses Commentaires au livre II, chap. 22:

    [2,22] Massilienses omnibus defessi malis, rei frumentariae ad summam inopiam adducti, bis nauali proelio superati, crebris eruptionibus fusi, graui etiam pestilentia conflictati ex diutina conclusione et mutatione uictus (panico enim uetere atque hordeo corrupto omnes alebantur, quod ad huiusmodi casus antiquitus paratum in publicum contulerant) deiecta turri, labefacta magna parte muri, auxiliis prouinciarum et exercituum desperatis, quos in Caesaris potestatem uenisse cognouerant, sese dedere sine fraude constituunt.

    Sed paucis ante diebus L- Domitius cognita Massiliensium uoluntate nauibus III comparatis, ex quibus duas familiaribus suis attribuerat, unam ipse conscenderat nactus turbidam tempestatem profectus est. Hunc conspicatae naues, quae iussu Bruti consuetudine cotidiana ad portum excubabant, sublatis ancoris sequi coeperunt. Ex his unum ipsius nauigium contendit et fugere perseuerauit auxilioque tempestatis ex conspectu abiit, duo perterrita concursu nostrarum nauium sese in portum receperunt. Massilienses arma tormentaque ex oppido, ut est imperatum, proferunt, naues ex portu naualibusque educunt, pecuniam ex publico tradunt.

    Quibus rebus confectis Caesar magis eos pro nomine et uetustate, quam pro meritis in se ciuitatis conseruans duas ibi legiones praesidio relinquit, ceteras in Italiam mittit; ipse ad urbem proficiscitur.

    [2,22] (1) Les Marseillais, las enfin de tous les maux qu'ils souffraient, réduits à la dernière disette, deux fois vaincus sur mer, toujours repoussés dans leurs sorties, affligés de maladies contagieuses causées par la longueur du siège et par le changement de nourriture (car ils ne se nourrissaient plus que de millet vieilli et d'orge gâté, dont ils avaient jadis pourvu les greniers publics en cas de siège); voyant leur tour détruite, une grande partie des murs renversée, et n'espérant plus de secours ni des provinces ni des armées qu'ils savaient s'être soumises à César, ils se déterminèrent à se rendre de bonne foi. (2) Quelques jours auparavant, Domitius, ayant appris leurs intentions, avait préparé trois vaisseaux, en avait donné deux à sa suite, et, prenant pour lui le troisième, était parti par une tempête. (3) Les vaisseaux à qui Brutus avait donné l'ordre de veiller sur le port l'ayant aperçu, levèrent l'ancre et se mirent à sa poursuite. (4) Le vaisseau de Domitius fit force de rames, continua de fuir, et, à la faveur du gros temps, disparut; mais les deux autres, effrayés de se voir poursuivis, rentrèrent dans le port. (5) Les Marseillais, conformément à nos ordres, nous apportent leurs armes et leurs machines, tirent du port et de l'arsenal tous leurs vaisseaux, et nous livrent tout ce qu'ils ont d'argent dans te trésor public. (6) Après cela, César, conservant cette ville plutôt par considération pour son antiquité et sa renommée que pour sa conduite envers lui, y laisse deux légions en garnison, et envoie les autres en Italie; quant à lui, il part pour Rome. ...

    En préparant la présente actualité et en (re)lisant dans César même le texte de la reddition des habitants de Marseille, nous avons eu l'attention attirée sur l'extrème concision et la finesse du style de César. Prenons la toute première phrase pour preuve:

    - le premier mot, Massilienses, est le sujet de la phrase;
    - le dernier mot de la phrase, constituunt, est le verbe principal de cette proposition longue de 66 mots;
    - le sujet est accompagné de 5 participes apposés pour traduire la situation désespérée des Marseillais : defessi, adducti, superati, fusi, conflictati;
    - ensuite, 3 ablatifs absolus plantent le décor (circonstances ayant entraîné la reddition) : deiecta turri, labefacta parte muri, auxiliis desperatis.

    Rappelons que l'application PHRASES, application en ligne disponible au sein du Projet ITINERA ELECTRONICA, permet justement de rendre compte des fonctions syntaxiques en vue d'une traduction ... et d'un accroissement de la base de données de phrases latines analysées.
    Nous avons versé l'ensemble des phrases du chapitre 22 dont question ci-dessus dans cette base de données. Elles sont donc disponibles pour l'analyse.

    Rappelons aussi les environnements hypertextes constitués pour les Commentaires de la guerre civile de César :
    livre I, II, III.

    La traduction française des oeuvres de César, mise en page, est disponible sur le site de la Bibliotheca Classica Selecta (BCS).

    Dans d'autres Actualités nous avons déjà rendu compte des romans précédents de S. Saylor:

    Enfin, dans le Supplément pédagogique du Projet ITINERA ELECTRONICA, nous avons présenté:

    - L'étreinte de Némésis
    - L'énigme de Catalina


MACROBE, Commentaire du Songe de Scipion : L'existence (mal)heureuse du tyran

Commentaire, lv. I, ch. 10 :

Nam et Dionysius, aulae Siculae inclementissimus incubator, familiari quondam suo, solam beatam existimanti uitam tyranni, uolens, quam perpetuo metu misera, quamque impendentium semper periculorum plena esset, ostendere gladium uagina raptum, et a capulo de filo tenui pendentem, mucrone demisso, iussit familiaris illius capiti inter epulas imminere : cumque ille inter et Siculas et tyrannicas copias praesentis mortis periculo grauaretur. Talis est, inquit Dionysius, uita, quam beatam putabas : sic nobis semper mortem imminentem uidemus ; aestima, quando esse felix poterit, qui timere non desinit.

"... car Denys, le plus cruel des usurpateurs de la Sicile, voulant détromper un de ses courtisans, qui le croyait le plus heureux des hommes, et lui donner une idée juste de l'existence d'un tyran que la crainte agite à chaque instant et que les dangers environnent de toutes parts, l'invita à un repas splendide, et fit placer au-dessus de sa tête une épée suspendue à un léger fil.
La situation pénible de l'homme de cour l'empêchant de prendre part à la joie du banquet : Telle est, lui dit Denys, cette vie qui vous paraissait si heureuse; jugez du bonheur de celui qui, toujours menacé de la perdre, ne peut jamais cesser de craindre! ..."


Jeux olympiques d'Athènes 2004 : J.-P. VERNANT, Les Jeux antiques étaient entièrement intégrés à la religion :

Extrait des propos recueillis par Roger-Pol DROIT lors d'un entretien avec Jean-Pierre VERNANT. Entretien publié dans Le MONDE, édition du samedi 21 août 2004 :

" ... On ne cesse de dire que les jeux olympiques répètent ceux de l'Antiquité. Etes-vous d'accord?

Pas du tout ! Les jeux panhelléniques, dans le monde grec ancien, ont un statut très différent de celui du sport dans nos sociétés contemporaines. Contrairement au sport, les concours athlétiques ne constituaient pas un domaine d'activité particulier, distinct de la vie religieuse et civique. Celui qui pratique un sport, aujourd'hui, n'a pas le sentiment de faire acte d'adhésion à une croyance religieuse, à une Eglise, encore moins d'exercer un choix politique.

Au contraire, les jeux antiques étaient entièrement intégrés à la religion et à la vie politique des cités. D'où une série de différences qui concernent aussi bien les lieux, les temps, la signification des épreuves que la place du corps et la valeur qui lui est accordée.

Les jeux ne sont pas déplaçables ; ils sont enracinés dans des lieux qui sont en même temps des sanctuaires religieux et dont ils ne peuvent être détachés. Ces sanctuaires sont consacrés à des divinités : Zeus à Olympie, Apollon à Delphes. Les concours qui s'y déroulent sont un hommage à la divinité, et une grande partie des jours consacrés aux jeux consistent en actes cultuels : processions, sacrifices, oraisons...
Quand les Grecs se rassemblent à Olympie, c'est indissolublement un spectacle, une fête, une grande foire où se rencontrent des cités différentes... et un pèlerinage sacré.

...

La notion de "record" n'a pas de place dans ce système [jeux antiques], car les résultats des concours ne sont jamais comparés ni référés à ceux des olympiades précédentes. Que ce soit à la course, au saut en longueur, à la lutte, au pancrace, au lancer du disque, à la course de chars, il s'agit d'être vainqueur, et non de faire mieux que ses prédécesseurs. Non seulement parce qu'on n'a pas les moyens techniques de mesurer les temps de façon précise, mais aussi parce qu'il n'y a pas, et qu'il ne peut pas y avoir l'idée que chaque type de sport constitue une forme d'activité humaine susceptible d'être indéfiniment perfectionnée.

Il ne s'agit pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais seulement d'être vainqueur. Dans ce sens, les épreuves auxquelles sont soumis les concurrents ont un caractère quasi ordalique. Elles expriment le jugement des dieux. Le vainqueur n'est pas vu comme celui qui établirait un nouveau record, mais comme celui auquel les dieux ont accordé la grâce de l'emporter.

Le sport moderne est étroitement lié à l'idée d'un progrès indéfini dans les techniques du corps, dans les instruments dont peuvent se servir les différentes épreuves sportives, dans la capacité humaine de se dépasser et d'améliorer toujours ses scores.

Le corps humain, à travers le sport, qui est une invention des Temps modernes, surtout du XIXe siècle, est vu dans une perspective de perfectibilité continuelle. Il apparaît, dans la perspective sportive, comme un outil de mieux en mieux adapté à ses fins. Le corps est à la fois instrumentalisé et médicalisé. Chaque sportif est suivi par des entraîneurs et des médecins.

Le corps de l'athlète grec ancien est profondément différent. Les concours prolongent et consacrent ce que tout citoyen grec libre entreprend, dès son plus jeune âge, au gymnase. Et ce mot, gymnase, est en rapport avec le terme grec «gumnos», qui veut dire «nu». Au gymnase, chacun apprend à utiliser son corps nu pour le rendre rapide, souple, fort, harmonieux, viril, de façon qu'il se présente à la vue comme l'accomplissement de la beauté corporelle masculine. Le vainqueur aux Jeux, dans sa nudité sportive et rituelle, offre le spectacle de ces qualités physiques qui rendent un homme semblable aux dieux.

L'athlète est un dieu?

Non, pas exactement, mais ses qualités physiques sont celles que les dieux possèdent dans leur plénitude, et que les héros de la légende, chantée par les poètes, ont illustrées à un degré moindre. Par sa victoire, le vainqueur est donc assimilé dans une large mesure à ces figures héroïques légendaires, familières à tous les Grecs. Il est célébré par des chants de poète, comme ceux de Pindare et de Bacchylide. Dans certaines conditions, il a le droit de faire ériger une statue grandeur nature, un kouros, à Olympie même et dans sa cité. Cette effigie n'est pas un portrait personnel, mais la figure idéale du jeune dans le rayonnement de sa beauté : ce kouros peut être soit un jeune homme «héroïsé», soit Apollon lui-même.

Un détail permet de mieux faire comprendre l'articulation, dans le succès à l'épreuve, de la supériorité technique et de la faveur divine. Dans la course de chars, la rapidité des chevaux, le savoir-faire du conducteur sont évidemment des éléments décisifs. Mais, à Olympie, avant l'épreuve, chaque concurrent devait se rendre à un des tournants du champ de courses, où il y avait une borne, un autel dont le nom était Taraxippos, un démon "qui épouvante les chevaux". Il y déposait une offrande, afin de se le rendre favorable, car, dans cet endroit décisif, où les chars devaient virer, les dieux, par l'intermédiaire de Taraxippos, pouvaient enlever la victoire au meilleur attelage en affolant les chevaux. L'exploit sportif est donc bien en même temps une ordalie, un jugement divin. Ce qui est, décidément, très loin de nous."


Jean Schumacher
27 août 2004


 
UCL | FLTR | Itinera Electronica | Bibliotheca Classica Selecta (BCS) |
Analyse, design et réalisation informatiques : B. Maroutaeff - J. Schumacher

Dernière mise à jour : 17/02/2002