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Date :     11-06-2004

Sujets :
Environnements hypertextes : Cicéron, Érasme, Stace; Erasmiana; Projet ITINERA ELECTRONICA : Corpora - Bibliothèque virtuelle; Steven SAYLOR, La dernière prophétie;

Notice :

1. Environnements hypertextes :

Les environnements hypertextes constitués pendant la semaine concernent:

Les textes bruts de ces oeuvres sont disponibles, au format .txt, dans le Dépôt ITINERA ELECTRONICA :


2. Erasmiana:

Charon (Colloque n° 45):

A l'occasion de la Bataille de Pavie, en 1525, et de la rivalité entre Valois et Habsbourgeois :

" ... Érasme rédige alors le dialogue appelé Charon, du nom du batelier des enfers. Il s'y exprime avec une ironie féroce. La Guerre de Rivalité déploie ses horreurs. Il ne peut pas ne pas dénoncer ses maux. « D'ici dix ans, fait-il dire au génie Alastor, aucune paix n'est à craindre! » Ces vues étaient singulièrement prophétiques. Pour un écrivain qui exhorte à la paix, il y en a cent qui attisent les feux de l'envie et de la haine. Dans les deux camps, des prédicateurs assurent avec une conviction égale la sainteté de leur cause. « Ces alliés des Furies [sont] certains êtres couverts de manteaux noirs et blancs, ou de robes couleur de cendre, riches enfin d'un plumage varié. Ils ne quittent pas la cour des princes. Ils leur apprennent l'amour de la guerre. Ils élèvent dans le même sentiment les grands et les petits. Ils proclament, dans leurs prônes évangéliques, que la guerre est juste et sainte, telle une oeuvre pie. Ce qui rend plus étonnante encore la force d'âmes des hommes, c'est que ces hérauts de Dieu tiennent les mêmes propos à chacun des adversaires. Aux Français, ils prêchent que Dieu combat pour la France et qu'on ne saurait être vaincu quand on a un tel protecteur. Aux Anglais et aux Espagnols, ils disent que cette guerre n'est pas conduite par l'empereur mais par Dieu. Qu'ils montrent leur valeur, et la victoire est à eux. D'ailleurs, le combattant frappé à mort ne périt pas : il s'envole vers le ciel, avec armes et bagages. » ..."

[tiré de : Léon-Ernest HALKIN, Érasme parmi nous, Paris, Fayard, 1987, pp. 298-299]

Nous avons bien aimé ce colloque pour la description plutôt cocasse qu'il fait d'un événement "hors du commun": Charon, le nocher des Enfers, désemparé, car sa barque a chaviré, vient sur terre pour acheter un nouveau bâteau:

... j'ai fait naufrage.
[45,12] (ALASTOR) Effectivement, tu es tout trempé; j'ai cru que tu sortais du bain.
[45,13] (CARON) Oui, j'ai traversé le marais du Styx à la nage.
[45,14] (ALASTOR) Où as-tu laissé tes ombres?
[45,15] (CARON) Elles nagent avec les grenouilles. ...

[45,32] (ALASTOR) Mais quel besoin as-tu d'un vaisseau à trois rangs de rames ?
[45,33] (CARON) Aucun, si je veux encore faire naufrage au milieu du marais.
[45,34] (ALASTOR) Est-ce à cause de la multitude?
[45,35] (CARON) Sans doute.
[45,36] (ALASTOR) Mais tu transportes des ombres et non des corps. Qu'est-ce que pèse une ombre?
[45,37] (CARON) Serait-ce des araignées d'eau, il peut cependant y en avoir une quantité assez grande pour charger une barque. Tu sais d'ailleurs que ma barque est aussi une ombre.
[45,38] (ALASTOR) Je me souviens pourtant d'avoir vu que quand il y avait une foule considérable et que ta barque ne pouvait pas la contenir toute, trois mille ombres étaient suspendues quelquefois à ton gouvernail, et tu ne t'apercevais pas du poids.
[45,39] (CARON) J'avoue qu'il en est ainsi des âmes qui sortent d'un corps épuisé peu à peu par la phthisie ou la comsomption; mais celles qui sont arrachées subitement à un gros corps apportent avec elles beaucoup de matière corporelle. Telles sont les âmes que nous envoient l'apoplexie, l'esquinancie, la peste, et principalement la guerre. ...

... Ces ombres n'arrivent pas seulement gorgées de vin et de mangeaille, mais encore de bulles, de bénéfices et de beaucoup d'autres choses.
[45,46] (ALASTOR) Mais elles n'apportent pas cela avec elles; elles t'arrivent toutes nues.
[45,47] (CARON) Oui; mais quand elles sont nouvellement arrivées, elles apportent avec elles les songes de ces choses-là.
[45,48] (ALASTOR) Des songes chargent-ils?
[45,49] (CARON) Ils chargent ma barque; que dis-je, ils la chargent? ils l'ont fait chavirer. D'ailleurs, crois-tu que tant d'oboles ne soient pas un fardeau?
[45,50] (ALASTOR) Je le crois bien, si elles sont en cuivre.
[45,51] (CARON) C'est pour cela que j'ai résolu de me pourvoir d'un vaisseau qui résiste à cette charge. ...


3. Projet ITINERA ELECTRONICA : Corpora - Bibliothèque virtuelle:

Le Projet ITINERA ELECTRONICA vient de s'enrichir d'une nouvelle section: Corpora.

Après avoir thésaurisé, pendant des années, des données textuelles livre après livre, oeuvre après oeuvre, auteur après auteur, le temps est venu de mettre à la disposition du public intéresssé aussi des vues d'ensemble sur une oeuvre (ex. : Les Métamorphoses d'Apulée), sur un auteur (ex. : Tite-Live) ou sur une thématique (ex. : Les Historiens de Rome).

Une première intiative en la matière a été la constitution de l'Encyclopédie livienne à la fin du mois d'avril 2004.

Aujourd'hui, c'est l'Histoire romaine d'Ammien Marcellin, telle qu'elle nous a été conservée, qui est "à l'affiche" et s'offre globalement à des interrogations multiples et variées dans un environnement hypertexte éprouvé. Demain, ce seront les Métamorphoses d'Apulée, etc.

Cette nouvelle section, dûment signalée comme telle dans le bandeau bleu caractéristique des ITINERA ELECTRONICA, est un autre maillon, un maillon supplémentaire de la Bibliothèque virtuelle ITINERA ELECTRONICA disponible sur la Toile en libre accès (cf. l'entreprise similaire : Online TLG digital Library)

L'ingénierie en Technologies de l'Information (NTIC/TICE), au bénéfice de la Bibliothèque virtuelle, est assurée par: Boris MAROUTAEFF - Christian RUELL


4. Steven SAYLOR, La dernière prophétie :

Titre original : A mist of prophecies, 2002
Traduit de l'anglais par André Dommergues
Paris, Éditions du masque, 2003, 305 pp.

  • Quatrième de couverture :

    Rome, 48 av. J.-C.
    Elle est belle, prétend avoir oublié son passé, est considérée comme folle, et entre dans des transes spectaculaires avant de proférer d'impressionnantes prophéties. On l'appelle Cassandre.
    Le jour où, sur le marché du Capitole, la jeune pythie expire dans ls bras de Gordianus, en murmurant « elle m'a empoisonnée» , le limier le plus célèbre de Rome décide d'enquêter.
    Sa curiosité redouble lorsque sept femmes parmi les plus riches, les plus puissantes de Rome, dissimulées derrière les rideaux de leur litière, arrivent à la nécropole avec leur suite pour assister à la crémation. Quel était donc le lien entre ces patriciennes et la mystérieuse inconnue?
    Tandis que César et Pompée continuent de se livrer une guerre sans merci dans les territoires les.plus éloignés de l'empire que menace le chaos, la capitale est livrée aux espions, aux, intrigues et aux trahisons.

  • Note de l'auteur (pp. 301-304):

    Et les femmes de Rome qui peuplent ces pages ? Térentia, Tullia, Fabia, Fulvia, Sempronia, Antonia, Cythéris, Fausta, Clodia et Calpurnia, elles ont toutes existé. Gordianus a rencontré certaines d'entre elles dans la série Roma sub Rosa - Clodia dans Le Coup de Vénus et dans Meurtre sur la voie Appienne ; Fulvia, Sempronia et Fausta dans Meurtre sur la voie Appienne ; et Fabia dans la nouvelle éponyme La Maison des Vestales.

    Le mariage de Térentia et de Cicéron s'est terminé quand il a divorcé d'avec elle et épousé une femme beaucoup plus jeune, probablement à la fin de 46 avant Jésus-Christ. À peu près à la même époque, Tullia et Dolabella ont également divorcé. La mort de Tullia, l'année suivante, a causé beaucoup de chagrin à son père, mais d'après Pline, Térentia a continué de vivre et atteint l'âge remarquable de 103 ans.

    C'est probablement Fulvia qui a joué le plus grand rôle dans l'histoire, surtout après son mariage avec Marc Antoine en 47 avant Jésus-Christ, à la suite du divorce de Marc Antoine et d'Antonia ; Marc Antoine a même abandonné Cythéris pour elle. Mais ni la voix de Fulvia ni celle d'aucune de ces autres femmes ne nous est parvenue à travers les âges. Nous avons les lettres écrites par Pompée, Marc Antoine et Caelius, nous avons des livres entiers de César et de Cicéron, mais pour ces femmes, nous avons seulement des sources de seconde main, et surtout des sources hostiles. (Incapable d'expliquer l'ambition forcenée de Fulvia, Velleius Paterculus disait d'elle que c'était « une femme seulement à cause de son sexe ».)

    Aussi remarquables que ces femmes aient dû être, aucun historien n'a jugé bon de nous laisser une biographie d'aucune d'entre elles ; écrire la biographie d'une femme était inconcevable pour Plutarque. Le lecteur qui souhaite en savoir plus sur elles ne trouvera pour satisfaire sa curiosité que de fort brèves allusions, alors qu'il y a pléthore d'informations sur Pompée, César ou n'importe quel autre homme de l'antiquité. Pour l'historien moderne qui travaille à partir de ces sources, la tâche de faire vivre ces femmes est problématique, voire insurmontable ; il semble donc juste qu'elles aient une place importante dans la Roma sub Rosa, une histoire secrète de Rome, ou une histoire des secrets de Rome, vue par Gordianus.

  • Extrait (pp. 22-27): ... Je descendis les marches du temple et retournai vers le bûcher funèbre, les yeux rivés sur le sol, ne voyant rien. À mesure que je m'approchais, je sentais la chaleur du feu. Quand finalement je levai les yeux, j'aperçus Cassandre parmi les flammes. Son cercueil avait été redressé pour que les gens qui assistaient aux funérailles puissent voir les derniers moments de son existence charnelle. Les musiciens accélérèrent leur rythme et passèrent d'un chant lugubre à une lamentation déchirante. Les pleureuses tombèrent à genoux, martelèrent la terre de leurs poings, poussèrent des cris perçants et des gémissements. Une rafale de vent activa le brasier. Le ronflement du feu était ponctué de crépitements et de grésillements. Je voyais les flammes consumer petit à petit le cadavre, lui brûler les che veux, lui ratatiner la chair, le carboniser, noircissant tout, anéantissant à jamais sa beauté. Le vent me soufflait la fumée dans les yeux, les picotait, les remplissait de larmes. J'essayais de détourner mes regards. Impossible. Même ce spectacle affreux représentait pour moi une occasion de plus, une chance ultime de regarder Cassandre.

    Introduisant la main à l'intérieur de ma toge je sortis une baguette de cuir. Elle avait appartenu à Cassandre ; c'était le seul de ses biens qui existait encore. Je la serrai un instant dans mon poing et la jetai dans les flammes.

    Je sentis la présence de Diana à mes côtés, puis le contact de sa main sur mon bras.
    - Papa, regarde.
    Je finis par détacher mes yeux du bûcher funéraire. Je dévisageai ma fille. Son regard que j'aimais tant croisa le mien, puis se tourna dans une autre direction. Je le suivis. Nous n'étions plus seuls. D'autres étaient venus assister à la fin de Cassandre. Ils devaient être arrivés pendant que j'étais dans le temple ou que j'observais les flammes. À une bonne distance du feu, les différents groupes formaient une sorte de demi-cercle derrière nous. Il y en avait sept en tout. Je les regardai l'un après l'autre.
    J'en croyais à peine mes yeux.

    Sept des femmes les plus riches, les plus puissantes, les plus prestigieuses de Rome étaient venues à la nécropole pour voir Cassandre brûler. Elles ne s'étaient pas mêlées au cortège funèbre, pourtant elles étaient là. Chaque femme était assise dans une litière, entourée de sa propre escorte de parents, de gardes du corps et de porteurs. Chacune d'elles ignorait superbement la présence des autres. Toutes gardaient leurs distances, braquant les yeux sur le bûcher. Je portai sur chacune d'elles mon attention en allant de la droite vers la gauche.

    D'abord il y avait Térentia, la femme pieuse, parfaitement respectable de Cicéron. Son mari était allé en Grèce pour prendre le parti de Pompée au cours de la guerre civile. On disait que Térentia avait du mal à joindre les deux bouts et, le fait était, sa litière était la plus modeste. Les draperies qui entouraient la caisse n'étaient plus blanches mais d'un gris douteux et çà et là en lambeaux. Sa litière était la plus grande. En regardant du coin de l'œil, je distinguai deux autres femmes qui s'y trouvaient avec elle. L'une était Tullia, la fille chérie de Cicéron. L'autre, dissimulée en arrière dans l'ombre, avait les vêtements et la coiffure caractéristiques d'une vestale. Sans doute était-ce Fabia, la soeur de Térentia qui, lorsqu'elle était plus jeune, avait failli périr en trangressant son voeu sacré de chasteté.

    Dans la litière suivante, avait pris place Antonia, la cousine et la femme de Marc Antoine, le bras droit de César. Pendant que César était allé combattre ses ennemis en Espagne, il avait confié à Marc Antoine le gouvernement de l'Italie. Maintenant les deux hommes avaient gagné le nord de la Grèce pour livrer bataille à Pompée. À ce qu'on disait, Antonia était une très jolie femme. Je n'avais jamais fait officiellement sa connaissance et peut-être ne l'aurais-je pas reconnue s'il n'y avait pas eu les têtes de lions en bronze qui surmontaient les montants à chaque angle de sa litière. La tête de lion était l'emblème de Marc Antoine.

    La présence d'Antonia était d'autant plus surprenante que la litière la plus proche était occupée par Cythéris. N'importe qui à Rome aurait reconnu cette caisse peinte d'un vert criard et décorée de pompons rose et or, car Cythéris, l'actrice, aimait se faire remarquer au cours de ses allées et venues. Elle était la maîtresse de Marc Antoine et il ne s'en était pas caché pendant qu'il gouvernait Rome en l'absence de César, parcourant toute l'Italie en sa compagnie. Les gens l'appelaient la doublure de sa femme. Cythéris était célèbre pour sa beauté, mais je ne l'avais jamais aperçue d'assez près pour l'apprécier. À ce que prétendaient ceux qui l'avaient vue jouer dans des mimes pour son ancien maître, Volumnius le banquier, elle savait par ses gestes et ses mimiques les plus subtiles susciter toutes sortes de réactions parmi ses spectateurs, la lubricité n'étant pas la moindre. Elle et Antonia ne se jetèrent pas un seul coup d'exil. Apparemment chacune ignorait la présence de l'autre.

    Je regardai en direction de la litière suivante, qui était drapée de bleu foncé et de noir comme il sied pour le deuil, et je reconnus Fulvia, deux fois veuve. Elle avait d'abord été mariée à Clodius, le politicien extrémiste, fauteur de troubles. Après l'assassinat de Clodius sur la voie appienne, quatre ans auparavant, et le chaos qui s'ensuivit - le commencement de la fin de la République, comme il semblait rétrospectivement - Fulvia avait fini par se remarier, unissant son sort à celui de Gaius Curion, jeune lieutenant bien-aimé de César. Mais il y avait quelques mois seulement était arrivée d'Afrique la nouvelle de la mort dramatique de Curion, le roi Juba avait emporté sa tête comme trophée. Selon certains, Fulvia était la femme la plus malchanceuse de Rome mais, l'ayant rencontrée, je savais qu'elle possédait une force d'âme à toute épreuve. Assise près d'elle dans sa litière se trouvait sa mère, Sempronia, dont Fulvia avait hérité ce trait de caractère.

    Tandis que je tournais les yeux vers l'occupante de la litière suivante, je fus frappé par de nouvelles incongruités. Là, Fausta, la fille aux moeurs notoirement légères du dictateur Sylla, était allongée parmi des piles de coussins en une attitude voluptueuse. Trente ans après la mort du dictateur, Rome n'avait pas encore oublié son bref règne sanglant. (Selon la rumeur, celui qui triompherait dans la lutte actuelle, que ce fût César ou Pompée, suivrait l'exemple de l'impitoyable Sylla et alignerait sur le forum les têtes de ses ennemis.) Le fantôme de Sylla hantait la ville, mais on prétendait que la fille de Sylla fréquentait les lieux les plus dissolus. Fausta était encore mariée, bien que seulement de nom, au chef de bande Milon qui avait été banni, le seul exilé politique auquel César de façon significative avait refusé le pardon, alors qu'il en avait accordé généreusement avant de quitter Rome. Le crime inexcusable de Milon avait été d'avoir assassiné son rival détesté, Clodius. D'après le tribunal, c'était le mari de Fausta qui avait fait de Fulvia une veuve. Du moins la première fois. Chacune des deux femmes était-elle consciente de la présence de l'autre ? Si tel était le cas, elles ne le montraient pas plus qu'Antonia et Cythéris. On parlait alors beaucoup de Milon, car il s'était enfui de son lieu d'exil et, disait-on, fomentait une révolte en dehors de Rome. Qu'en savait Fausta ? Pourquoi était-elle présente aux funérailles de Cassandre ?

    Après la litière de Fausta, entouré de la plus grande escorte de gardes du corps, resplendissait un dais magnifique avec des montants en ivoire et des draperies blanches, chatoyantes, ornées de fils d'or et bordées d'une bande pourpre. C'était la litière de la femme du grand César, Calpurnia. Maintenant que Marc Antoine avait quitté Rome pour combattre aux côtés de César, selon la rumeur Calpurnia, servait d' exil et d'oreille à son mari durant son abscence. César l'avait épousée dix ans auparavant, simplement par intérêt politique, parce qu'en Calpurnia il avait trouvé une femme dont l'ambition égalait la sienne. Elle avait la réputation d'avoir les pieds sur terre et de se moquer de toute superstition. Alors pourquoi était-elle venue assister aux funérailles d'une prophétesse folle ?

    Seule une litière restait un peu à l'écart de toutes les autres. Quand mon regard se posa sur elle, mon cœur cessa de battre l'espace d'un instant. On ne voyait pas son occupante, à part un doigt entrouvrant les rideaux fermés juste assez pour voir ce qui se passait à l'extérieur. Mais je ne connaissais que trop bien cette litière avec ses raies rouges et blanches. Il y avait huit ans, son occupante avait été une des femmes les plus en vue de Rome, célèbre pour son exubérance et sa pétulance. Puis elle avait trainé son jeune amant, duquel elle s'était séparée, devant les tribunaux et avait commis la grave erreur de contrecarrer Cicéron. Le résultat avait été une humiliation publique désastreuse dont elle ne s'était jamais remise. Puis son frère (certains disaient son amant), Clodius, avait trouvé la mort sur la voie Appienne, ce qui lui avait sapé le moral. Elle s'était alors retirée dans un isolement si complet que certains pensaient qu'elle devait être morte. C'était la seule femme à Rome - avant Cassandre - qui avait failli me briser le cœur. Que faisait là Clodia, la belle, l'énigmatique Clodia, autrefois la femme la plus dange- reuse de Rome, maintenant presque oubliée, incognito dans une autre litière ?

    Mon regard passait de l'une à l'autre, j'en avais la tête qui tournait. Voir ces femmes toutes réunies en un seul lieu au même moment était plus que surprenant, c'était inimaginable. Pourtant les litières se trouvaient là, en ordre dispersé, face au bûcher, telles les tentes de généraux ennemis sur un champ de bataille. Térentia, Antonia, Cythéris, Fulvia, Fausta, Calpurnia et Clodia - les funérailles de Cassandre les avaient toutes rassemblées. Pourquoi étaient-elles venues ? Pour pleurer Cassandre ? Pour la maudire ? Pour jubiler ? L'éloignement m'empêchait de déchiffrer l'expression de leur visage.

    À côté de moi Diana croisait les bras. Elle avait pris l'air malicieux qui m'était si familier car il lui venait de sa mère.
    - Cela ne fait pas de doute, c'est l'une d'elles, dit-elle.
    Tu sais, c'est certainement l'une de ces femmes qui l'a assassinée.
    Je frissonnai malgré la chaleur des flammes. Un tourbillon de fumée et de cendres me fit cligner les paupières et,je me retournai pour regarder à nouveau le bûcher embrasé. A mon insu le feu avait continué de dévorer le corps de Cassandre. J'ouvris tout grand les yeux malgré la fumée qui les piquait. Je les rivai sur les restes noircis dans le cercueil vertical maintenant réduit à un monceau de braises rougeoyantes. Les musiciens faisaient entendre leur complainte stridente. Les pleureuses poussaient leurs cris vers le ciel. Combien de temps scrutai-je les flammes ? Je l'ignore. Mais quand je finis par me retourner, les sept femmes et leur escorte avaient disparu, comme si elles n'avaient jamais été là.


Jean Schumacher
LLN, le 11 juin 2004


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002