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Date :     19-12-2003

Sujets :
Environnements hypertextes: Cicéron, Érasme, Pline le Jeune; Érasme, Les Adages : Les travaux d'Hercule; Érasme, Les Colloques familiers : L'abbé et la femme érudite; L'enfant au dauphin;

Notice :

1. Environnements hypertextes :

Les environnements hypertextes constitués pendant la semaine concernent :

  • Cicéron, Des vrais biens et des vrais maux (De finibus), livre III
  • Érasme, Les Adages : Les Travaux d'Hercule, Adage n° 2001 (sans traduction française)
  • Érasme, Les Colloques familiers : L'abbé et la femme érudite, Colloque n° 31 (sans traduction française)
  • Pline le Jeune, Lettres, livre IX

Les textes bruts de ces oeuvres sont disponibles au format .TXT dans le Dépôt ITINERA ELECTRONICA :


Question: Quand faut-il rester / sortir de la vie?

Question à laquelle Cicéron, dans le De finibus, livre III, chapitre 18, donne la réponse suivante:

... in quo autem aut sunt plura contraria aut fore uidentur, huius officium est de uita excedere. ex quo apparet et sapientis esse aliquando officium excedere e uita, cum beatus sit, et stulti manere in uita, cum sit miser. ...

Traduction française :

... Lorsqu'un homme voit dominer dans la mesure de ses destins les choses conformes à la nature, son devoir est de vivre; mais lorsqu'il voit dominer les choses contraires à la nature, ou lorsqu'il pressent leur triomphe dans l'avenir, son devoir est de sortir de la vie. On voit par là qu'il est quelquefois d'un sage de quitter la vie, quoiqu'il soit toujours heureux, et que le fou doit y demeurer quelquefois, quoiqu'il soit toujours misérable. ...


Question : Quelle place faut-il accorder au bien public (communis utilitas)?

Réponse de Cicéron au chapitre 19 du livre III du traité De finibus :

(64) Mundum autem censent regi numine deorum, eumque esse quasi communem urbem et ciuitatem hominum et deorum, et unum quemque nostrum eius mundi esse partem; ex quo illud natura consequi, ut communem utilitatem nostrae anteponamus. ut enim leges omnium salutem singulorum saluti anteponunt, sic uir bonus et sapiens et legibus parens et ciuilis officii non ignarus utilitati omnium plus quam unius alicuius aut suae consulit. nec magis est uituperandus proditor patriae quam communis utilitatis aut salutis desertor propter suam utilitatem aut salutem. ex quo fit, ut laudandus is sit, qui mortem oppetat pro re publica, quod deceat cariorem nobis esse patriam quam nosmet ipsos. quoniamque illa uox inhumana et scelerata ducitur eorum, qui negant se recusare quo minus ipsis mortuis terrarum omnium deflagratio consequatur - quod uulgari quodam uersu Graeco pronuntiari solet - , ...

Traduction :

Les stoïciens pensent aussi que tout l'univers est régi par la providence des Dieux, que le monde entier est en quelque sorte la cité commune des Dieux et des hommes, et que chacun de nous est membre de cette grande société, d'où il suit naturellement que nous devons préférer l'utilité commune à la nôtre. Car de même que les lois préfèrent le salut public à celui des particuliers, ainsi un homme de bien, un sage soumis aux lois et qui connaît les devoirs du citoyen, a plus de soin de l'intérêt de tous que de celui d'un seul homme ou du sien propre; et l'on ne doit pas trouver moins condamnable celui qui, pour sa propre utilité et pour son salut, abandonne la cause publique, que celui qui trahit ouvertement son pays. C'est pourquoi il faut louer ceux qui courent à la mort pour la république, puisque notre patrie doit nous être plus chère que nous-mêmes; au lieu qu'on doit avoir en abomination le sentiment de ceux qui, disent-ils, ne se soucient pas qu'après leur mort les flammes dévorent toute la terre, ce que l'on exprime d'ordinaire par un vers grec bien connu. ...


Question : Faut-il éviter les écueils ou rechercher la difficulté?

Pline le Jeune aborde cette question au livre IX de ces Lettres, lettre n° 26 :

(2) Debet enim orator erigi attolli, interdum etiam efferuescere ecferri, ac saepe accedere ad praeceps; nam plerumque altis et excelsis adiacent abrupta. Tutius per plana sed humilius et depressius iter; frequentior currentibus quam reptantibus lapsus, sed his non labentibus nulla, illis non nulla laus etiamsi labantur. (3) Nam ut quasdam artes ita eloquentiam nihil magis quam ancipitia commendant. Vides qui per funem in summa nituntur, quantos soleant excitare clamores, cum iam iamque casuri uidentur. (4) Sunt enim maxime mirabilia quae maxime insperata, maxime opericulosa utque Graeci magis exprimunt, 'g-parabola'. Ideo nequaquam par gubernatoris est uirtus, cum placido et cum turbato mari uehitur: tunc admirante nullo, illaudatus inglorius subit portum, at cum stridunt funes curuatur arbor gubernacula gemunt, tunc ille clarus et dis maris proximus.

Traduction française :

L'orateur doit s'élever, prendre l'essor, quelquefois entrer en fureur et s'abandonner, souvent même côtoyer le précipice. Il n'est ordinairement rien de haut et d'élevé qui ne soit tout près d'un abîme. Le chemin est plus sûr par les plaines, mais il est plus bas et plus obscur. Ceux qui rampent ne risquent point de tomber comme ceux qui courent, mais il n'y a pour ceux-là nulle gloire à ne tomber pas : ceux-ci en acquièrent même en tombant. Les écueils entre lesquels il faut prendre sa route dans l'éloquence en font tout le prix, ainsi que de beaucoup d'autres arts. Voyez quelles acclamations reçoivent nos danseurs de corde, lorsque leur chute paraît inévitable. Nous donnons notre admiration principalement à ce qui arrive contre notre attente, à ce qui a été heureusement hasardé ; et, pour s'exprimer encore mieux avec les Grecs, à ce qui étonne et est accompagné de grandes difficultés. C'est pourquoi l'adresse du pilote n'est point remarquée dans la bonace comme dans la tempête. Dans la bonace, il entre au port sans que personne l'admire, le loue, y prenne garde; mais quand les cordages tendus font des sifflements, que le mât plie, que le gouvernail gémit, c'est alors qu'on s'écrie sur l'habileté du pilote, et qu'on le compare aux dieux de la mer. ...


2. ÉRASME, Les Adages : Les Travaux d'Hercule (adage n° 2001 :

Texte : Édition : OPERA OMNIA Desiderii Erasmi Roterodami, II, 5 , Amsterdam, 1981.

Nous avons retenu, entre parenthèses, la numérotation en lignes présente dans l'édition. Pour la référenciation, nous avons tenu compte de la pagination et de la découpe du texte en phrases, phrases numérotés séquentiellement.

Contenu :

Cet adage ne comprenait qu'une seule phrase au moment de sa rédaction première : Herculei labores prouerbio dicuntur, qui aliis quidem utiles auctori praeter inuidiam nihil afferunt.

Érasme a changé cet adage en essai lors de l'édition publiée en 1508.

Première considération d'Érasme: s'il y a lieu d'accoler l'expression "Travaux d'Hercule" à des réalisations humaines, c'est certainement le cas lorsque quelqu'un s'évertue à rétablir les chefs-d'oeuvre de la littérature antique :

[27,43] (95) Quodsi ullis hominum laboribus hoc cognominis debetur, ut Herculani dicantur, eorum certe uel maxime deberi uidetur, qui in restituendis antiquae ueraeque literaturae monimentis elaborant.

Érasme estime, ensuite, que ce qualificatif convient très bien aux efforts qu'il a fournis pendant 6 ans à l'élaguage de la forêt des proverbes qu'il a eus à traiter; travail qui lui a coûté bien de la sudor - le terme revient à plusieurs reprises - : un véritable travail de Sisyphe ( ... utcunque res postularit Sisyphi saxum uolvere. ) :

[60] Erit autem certe multo minus iniquus quisquis perpenderit, quam immensis sudoribus, quam infinitis difficultatibus haec adagiorum quantumlibet rudis sylua mihi constiterit.

Si le lecteur trouve du plaisir à lire ces adages, pour l'auteur il ne reste qu'ils ont constitué un odiosum labor :

[91] Vt ne dicam interim illud, si quid in huiusmodi commentariis uoluptatis est, id totum esse lectoris, ad scriptorem nihil attinere praeter odiosum illum ac semper eundem colligendi, conuerrendi, explicandi uertendique laborem.

Un écueil particulier a été la traduction (adéquate) en latin de ces proverbes grecs:

[101] Accedit ad haec omnia Graeca uertendi labor, quem profecto nemo non difficillimum iudicabit, nisi qui nunquam annixus sit, ut ex bene Graecis bene (235) Latina faceret.

Concernant la méthodologie utilisée, Érasme signale tout d'abord qu'il n'y avait pas lieu de dérouler, pour l'explication d'un proverbe, toute la guerre de Troie ou tout le parcours d'Ulysse : un proverbe ne devait pas donner lieu à l'écriture d'un livre :

[124] Hoc propositi si mihi fuisset, quis non uidet ex singulis adagiis singula uolumina reddi
[34,124] potuisse? [125] Qui minus absurdum hoc, quam si prouerbium g-Ilias g-kakohn (290) enarraturus uniuersum bellum Troianum a gemino, sicut ait Flaccus, ouo pergam ordiri aut explicaturus g-Odusseion g-mehchanehma uniuersum Odysseae retexam argumentum?

Et s'il apparaît qu'il n'y a pas de classement, d'ordonancement des adages, c'est dû au fait qu'il ne lui a pas été possible, arrivé au terme du travail, de reprendre ce travail du début jusqu'à la fin pour opérer un ordonnancement : l'édition n'aurait pas vu le jour, sauf en y mettant 9 ans, durée que mentionne Horace :

... si nullus adsit ordo, ... [135] Perspiciebam id fieri non posse, nisi totum opus denuo a capite usque ad calcem 320) retexuissem, neque cogitandum de aeditione, nisi iam supremum illum colophonem addidissem, ut uere iam opus futurum fuerit Horatiano nouennio.

Érasme signale aussi qu'il n'a pas fait une oeuvre d'éloquence à la façon de certains "singes" qui, entre autres moyens, en aspergeant leur oeuvre de quatre mots tirés de Cicéron ou de Salluste, croient qu'ils ont atteint le sommet de la rhétorique romaine:

[147] Nihil enim moror istos quosdam eloquentiae pene dixerim simios, qui dicendi uirtutes inani quodam ac puerili uocum tinnitu metiuntur atque, ubi multorum denique dierum lucubratione unum aut alterum flosculum suis intertexuerint scriptis et quatuor e Cicerone ac totidem e Salustio uoculas asperserint, protinus apicem (355) Romanae facundiae assecutos se credunt.

Il se peut, donc, que certains estiment qu'il n'a pu que précipiter l'édition de ces proverbes eu égard à l'espace de temps y consacré (6 ans par rapport aux 9 ans, canon d'Horace) alors que d'autres peuvent bien penser, en tenant compte des jours et des nuits passés à ce travail, que l'édition est arrivée à maturité:

[172] Nam si spacii rationem habeas, praecipitauimus opus; si noctes diesque infatigabili studio desudatas aestimes, maturauimus.

Enfin, Érasme dit qu'il ne se sentira pas offusqué si quelqu'un reprend son travail pour le corriger ou pour l'augmenter :

[179] Neque uero uel tantillum offendar, si quis nostra castigabit eruditior, locupletabit diligentior, digeret exactior, illud strabit eloquentior, expoliet ociosior, uindicabit felicior, dum id cum publica studiosorum commoditate fiat, quam unam usque adeo spectauimus in hoc opere, ut nostri nullam
[39,179] rationem habuerimus.

En clôturant l'adage n° 2001, Érasme annonce qu'il va s'atteler à un autre travail d'Hercule : la correspondance de saint Jérôme ("Hieronymi lucubrationes").


3. ÉRASME, Les Colloques familiers : L'abbé et la femme érudite (colloque n° 31) :

Les Colloques familiers (Colloquia familiaria) :

[tiré de Léon-Ernest HALKIN, Érasme et l'humanisme chrétien, Paris, 1969, pp. 68 sqq.] :

"... C'est précisément pour mieux apprendre le latin aux enfants qu'Érasme a écrit ses Colloques. Dans leur forme primitive, ils étaient seulement des formules latines de beau langage, que les élèves apprenaient par coeur pour enrichir leur vocabulaire et meubler leur conversation. Erasme avait mis par écrit ces formules lorsqu'il était à Paris, étudiant besogneux, obligé de donner des leçons pour vivre. ...

Le titre complet du volume [de l'édition augmentée datant de 1522] indique des préoccupations nouvelles et plus ambitieuses que le simple apprentissage du latin : "Formules d'entretiens familiers d'Érasme, utiles aux jeunes gens, non seulement pour polir leur style mais aussi pour diriger leur vie". Désormais, les Colloques ont trouvé leur voie. D'édition en édition, Érasme retouche son travail avec amour. Il ajoute des dialogues, ironiques ou plaisants, clairs et vifs, jusqu'à la fin de sa vie, si bien que l'histoire des Colloques devient l'histoire d'Érasme : éditions innombrables, censures, corrections, apologies ! ...

Le livre passe donc du genre didactique au genre satirique. Il sacrifie même à la philosophie et à la théologie. Érasme, il est vrai, raille, mais il instruit en raillant. Comme en se jouant, il touche aux plus grands problèmes de la morale et de la religion. L'actualité lui fournit ses sujets, tout autant que l'histoire. Les Colloques sont des leçons d'esprit critique en même temps qu'un manuel de sagesse aimable, pour tous les âges, pour toutes les conditions. La pensée mûrie d'Erasme s'y déploie, comme son style.

Après Platon, Lucien et tant d'autres auteurs de dialogues, Érasme excelle dans les propos, graves ou familiers, qu'il prête à ses personnages. Il élève ses lecteurs à son niveau sans jamais descendre au leur. L'aspect pédagogique de l'oeuvre permet à Érasme de s'adresser, à la fois, à des écoliers et à des disciples, à des gens d'Église ou à des gens du monde, pour l'illustration de la langue latine et pour la défense de l'humanisme chrétien.
De même que Holbein a illustré l'Éloge de la Folie, on eût aimé que Breughel s'inspirât des Colloques. Il y a entre l'écrivain et le peintre une parenté qui a été plus d'une fois soulignée.
Chaque entretien est une petite comédie en un acte. ..."

Comme pour les Adages, nous nous limiterons à "monter" en environnement hypertexte que l'un ou l'autre de ces Colloques.

Cette semaine-ci c'est le tour du Colloque n° 31 :

L'abbé et la femme érudite.

Introduction: [L.-E. HALKIN, op. cit, p. 70]:

Le dialogue Le Père Abbé et la femme instruite doit sans doute quelque chose à l'influence du pédagogue espagnol Jean-Louis Vivès, ami d'Erasme. Comme Vivès, Erasme se réjouit de voir les femmes bénéficier parfois de l'instruction la plus large. Magdalie n'est pas une "femme savante", telle que Molière en met à la scène un siècle plus tard. Magdalie est intelligente, fine et cultivée. Elle triomphe facilement de ce gros et jovial Père Abbé qui, lui, ne pense qu'à boire et à manger, et non à lire ou à faire lire. L'Abbé Antrone est un assez triste sire, - pas même prêtre sans doute, - le type de ces commendataires qui collectionnent les bénéfices, sans en remplir les Offices.

TRADUCTION : [L.-E. HALKIN, op. cit., pp. 70-72 (partim)] :

"ANTRONE. - Vous vous trompez en associant ainsi le savoir et l'agrément. L'instruction n'est point faite pour les femmes ; mais une dame n'a qu'à vivre agréablement.
MAGDALIE. - Tout le monde n'est-il pas appelé à bien vivre?
ANTRoNE. - Je pense bien que oui.
MAGDALIE. - Mais alors, est-il possible de vivre agréablement sans vivre bien?
ANTRONE. - Au contraire, hélas ! qui peut vivre agréablement, s'il se mêle de vivre bien?
MAGDALIE. - Vous approuvez donc ceux qui vivent mal, pourvu qu'ils ne manquent pas de plaisirs?
ANTRONE. - J'estime qu'ils vivent bien, du moment qu'ils vivent avec agrément.
MAGDALIE. - Mais d'où vient cet agrément, du monde ou de l'âme?
ANTRONE. - Du monde.
MAGDALIE. - O Abbé subtil, quelle épaisse philosophie ! Dites-moi en quoi consiste cet agrément de 1a vie ?
ANTRONE. - Dans les plaisirs du lit, de la table, dans le droit de satisfaire ses caprices, dans l'argent et dans les honneurs.
MAGDALIE. - Mais si, à ces biens, Dieu ajoute la sagesse, l'agrément s'enfuira-t-il de ta vie ?
ANTRONE. - Qu'appelez-vous sagesse ?
MAGDALIE. - La sagesse, c'est de comprendre qu'il n'est point pour l'homme de bonheur en dehors des biens spirituels ; que la fortune, les honneurs et la naissance ne peuvent le rendre plus heureux ou meilleur.
ANTRONE. - Peste soit de cette sagesse !
MAGDALIE. - Mais, si je prends plus de plaisir à lire un bon auteur que vous n'en trouvez à la chasse, au vin ou au jeu, pouvez-vous dire que j'ignore l'agrément de l'existence? ANTRONE. - Pour moi, ce ne serait pas une existence
supportable.
MAGDALIE. - Je ne vous demande pas ce qui vous plaît le plus, mais ce qui devrait vous plaire.
ANTRONE. - Je ne voudrais pas que mes moines fussent toujours occupés à lire.
MAGDALIE. - Mon mari approuve cependant mes goûts. Mais pourquoi ne les tolérez-vous pas chez vos moines?
ANTRONE. - Parce que, si je les laissais faire, ils seraient moins soumis ; ils m'objecteraient les Décrets, les Décrétales, ils en appelleraient à saint Pierre et à saint Paul.
MAGDALIE. - Vous leur donnez donc des ordres qui contredisent l'enseignement de saint Pierre et de saint Paul?
ANTRONE. - Cet enseignement, je l'ignore, mais je n'aime pas un moine qui réplique, et je serais vexé qu'un de mes inférieurs en sût plus long que moi.
MAGDALIE. - Voilà un malheur que vous pouvez éviter : tâchez d'être le plus instruit de tous.
ANTRONE. - Je n'en ai pas le loisir.
MAGDALIE. - Mais pourquoi ?
ANTRONE. - C'est le temps qui me manque.
MAGDALIE. - Vous n'avez pas le temps d'étudier?
ANTRONE. - Non.
MAGDALIE. - Qu'est-ce qui peut vous arrêter?
ANTRONE. - Les heures monastiques, qui sont bien longues, le soin de la maison, la chasse, les chevaux, la vie de cour.
MAGDALIE. - Ainsi, c'est cela que vous préférez à la sagesse?
ANTRONE. - Je suis fidèle aux traditions. [...] Je supporterais que vous lisiez, mais pas du latin.
MAGDALIE. - Pourquoi?
ANTRONE. - Cette langue ne sied pas aux femmes.
MAGDALIE. - J'attends vos arguments.
ANTRONE. - Le latin n'est pas très propre à protéger la vertu féminine.
MAGDALIE. - Ces livres français, remplis de récits frivoles, sont-ils favorables à la vertu?
ANTRONE. - Il y a autre chose.
MAGDALIE. - Expliquez-vous hardiment.
ANTRONE. - Si elles ignorent le latin, les femmes sont mieux à l'abri des manoeuvres des prêtres.
MAGDALIE. - A ce point de vue, le péril est réduit chez vous, car vous faites de votre mieux pour ne jamais connaître le latin.
ANTRONE. - Le monde pense comme moi, car il est rare et exceptionnel qu'une femme entende le latin.
MAGDALIE. - Pourquoi m'opposer le monde, juge détestable en matière de conduite, ou la coutume, mère de tous les abus? Il faut s'accoutumer au meilleur ainsi, ce qui était insolite deviendra banal, ce qui était déplaisant paraîtra sympathique, et ce qui choquait la bienséance n'aura plus rien que d'honorable.
ANTRONE. J'entends.
MAGDALIE. - Une Allemande qui apprend le français ne fait-elle pas une chose honorable?
ANTRONE. - Parfaitement.
MAGDALIE. - Pourquoi?
ANTRONE. - Parce qu'elle se rend capable de converser avec ceux qui savent le français.
MAGDALIE. - Et vous estimez que je pécherais contre les convenances si, étudiant le latin, je pouvais chaque jour converser avec tant d'auteurs si éloquents, si savants, si sages et si fidèles conseillers?
ANTRONE. - Les livres emportent la cervelle des femmes, qui n'en ont pas tant.
MAGDALIE. - Combien il vous en reste, je l'ignore, mais, si peu que j'en aie, je préfère l'user au service des bonnes lettres que dans les offices débités sans attention, les banquets nocturnes et les beuveries.
ANTRONE. - La fréquentation des livres dérange l'esprit. [...] J'ai souvent entendu dire qu'une femme instruite est doublement folle.
MAGDALIE. - On dit cela, en effet, mais ce sont des fous qui le disent. [...] Si vous n'y prenez garde, nous finirons par diriger à votre place les écoles de théologie, nous prêcherons dans les églises, et nous coifferons vos mitres". ...

Rappel: le texte latin de ce Colloque est disponible au travers de l'environnement hypertexte : Abbas et erudita.


2. L'enfant au dauphin :

Nous ne résistons pas au plaisir de vous offrir, en cette période de fêtes, une belle histoire: L'enfant au dauphin telle qu'elle figure dans les Lettres de Pline le Jeune au livre IX, lettre 33.

Si nos souvenirs sont exacts, nous avons déjà parlé de cette histoire lors de l'élaboration, il y a quelques années déjà, des parcours didactiques qui sont toujours encore inscrits dans le Projet ITINERA ELECTRONICA et qui sont accessibles directement à partir du "bandeau bleu". Parcours qui virent des enseignants des secteurs secondaire et universitaire en immersion dans les salles didactiques de la faculté autour de canevas de parcours virtuels à établir, autour de parcours à compléter de données pertinentes, autour d'exercices interactifs à concevoir puis à réaliser virtuellement, etc. etc. : de vrais travaux herculéens mais aussi une nouvelle façon (technologique) de concevoir et de pratiquer l'enseignement et l'apprentissage de la langue latine.

Mais voici l'histoire telle que Pline la conte:

(3) Omnis hic aetas piscandi nauigandi atque etiam natandi studio tenetur, maxime pueri, quos otium lususque sollicitat. His gloria et uirtus altissime prouehi: uictor ille, qui longissime ut litus ita simul natantes reliquit. (4) Hoc certamine puer quidam audentior ceteris in ulteriora tendebat. Delphinus occurrit, et nunc praecedere puerum nunc sequi nunc circumire, postremo subire deponere iterum subire, trepidantemque perferre primum in altum, mox flectit ad litus, redditque terrae et aequalibus. (5) Serpit per coloniam fama; concurrere omnes, ipsum puerum tamquam miraculum aspicere, interrogare audire narrare. Postero die obsident litus, prospectant mare et si quid est mari simile. Natant pueri, inter hos ille, sed cautius. Delphinus rursus ad tempus, rursus ad puerum. Fugit ille cum ceteris. Delphinus, quasi inuitet et reuocet, exsilit mergitur, uariosque orbes implicat expeditque. (6) Hoc altero die, hoc tertio, hoc pluribus, donec homines innutritos mari subiret timendi pudor. Accedunt et alludunt et appellant, tangunt etiam pertrectantque praebentem. Crescit audacia experimento. Maxime puer, qui primus expertus est, adnatat nanti, insilit tergo, fertur referturque, agnosci se amari putat, amat ipse; neuter timet, neuter timetur; huius fiducia, mansuetudo illius augetur. (7) Nec non alii pueri dextra laeuaque simul eunt hortantes monentesque. Ibat una - id quoque mirum - delphinus alius, tantum spectator et comes. Nihil enim simile aut faciebat aut patiebatur, sed alterum illum ducebat reducebat, ut puerum ceteri pueri. (8) Incredibile, tam uerum tamen quam priora, delphinum gestatorem collusoremque puerorum in terram quoque extrahi solitum, harenisque siccatum, ubi incaluisset in mare reuolui.

Traduction française:
"La pêche, la navigation, le bain, y [sur le bord de la mer en Afrique, près d'Hippone] sont des plaisirs de tous les âges, surtout des enfants, que leur inclination porte au divertissement et à l'oisiveté.
Entre eux, ils mettent l'honneur et le mérite à quitter de plus loin le rivage; et celui qui s'en éloigne le plus, et qui devance tous les autres, en est le vainqueur. Dans cette sorte de combat, un enfant plus hardi que ses compagnons s'étant fort avancé, un dauphin se présente, et tantôt le précède, tantôt le suit, tantôt tourne autour de lui; enfin charge l'enfant sur son dos, puis le remet à l'eau; une autre fois le reprend, et l'emporte tout tremblant, d'abord en pleine mer; mais peu après il revient à terre, et le rend au rivage et à ses compagnons. Le bruit s'en répand dans la colonie. Chacun y court, chacun regarde cet enfant comme une merveille; on ne peut se lasser de l'interroger, de l'entendre, de raconter ce qui s'est passé. Le lendemain, tout le peuple court au rivage. Ils ont tous les yeux sur la mer, ou sur ce qu'ils prennent pour elle; les enfants se mettent à la nage, et parmi eux celui dont je vous parle, mais avec plus de retenue. Le dauphin revient à la même heure, et s'adresse au même enfant. Celui-ci prend la fuite avec les autres. Le dauphin, comme s'il voulait le rappeler et l'inviter, saute, plonge, et fait cent tours différents. Le jour suivant, celui d'après, et plusieurs autres de suite, même chose arrive, jusqu'à ce que ces gens, nourris sur la mer, se font une honte de leur crainte. Ils approchent le dauphin, ils l'appellent, ils se jouent avec lui, ils le touchent, il se laisse manier. Cette épreuve les encourage, surtout l'enfant qui le premier en avait couru le risque ; il nage auprès du dauphin, et saute sur son dos. Il est porté et rapporté; il se croit reconnu et aimé, il aime aussi; ni l'un ni l'autre n'a de peur, ni n'en donne. La confiance de celui-là augmente, et en même temps la docilité de celui-ci ; les autres enfants même l'accompagnent en nageant, et l'animent par leurs cris et par leurs discours.

Avec ce dauphin en était un autre (et ceci n'est pas moins merveilleux), qui ne servait que de compagnon et de spectateur. Il ne faisait, il ne souffrait rien de semblable; mais il menait et ramenait l'autre, comme les enfants menaient et ramenaient leur camarade. Il est incroyable (mais pourtant il n'est pas moins vrai que tout ce qui vient d'être dit) que ce dauphin, qui jouait avec cet enfant, et qui le portait, avait coutume de venir à terre, et qu'après s'être séché sur le sable, lorsqu'il venait à sentir la chaleur, il se rejetait à la mer. ..."

La suite de cette belle histoire peut être lue dans l'environnement hypertexte Pline le Jeune, Lettres, livre IX.


Jean Schumacher
LLN, le 19 décembre 2003


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002