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Date :     06-08-2003

Sujets :
ERASME, Ciceronianus

Notice :

Dans l'Actualité du 1er août 2003 nous vous avons annoncé la constitution d'un environnement hypertexte pour l'oeuvre d'ERASME intitulée Ciceronianus siue De optimo dicendi genere.

Comme, dans l'édition utilisée, la division logique de l'oeuvre ne se trouve pas reflétée dans une division physique - par exemple: division du texte en chapitres et paragraphes - nous avons numéroté les phrases et cette numérotation constitue, avec l'indication des pages de l'édition, les seuls éléments de la référenciation du texte brut.
Les mots grecs de l'édition sont rendus en translittération latine précédée de l'indication "g-".

Nous mettons à profit l'Actualité de ce jour pour vous présenter cette oeuvre.

Présentation :

Léon-Ernest HALKIN, Erasme et l'Humanisme chrétien , Classiques du XXe siècle, Editions Universitaires, Paris, 1969

p. 51 :

En 1528, la publication du Cicéronien marque un tournant de sa pensée. Ce dialogue n'est pas un désaveu de l'admiration d'Erasme pour Cicéron, - et encore moins une démission de l'humanisme chrétien, - mais la dénonciation d'un nouveau paganisme qui s'abrite, surtout en Italie, derrière la réputation inattaquable de l'orateur romain.
Erasme dénonce une coterie italienne et distingue le vrai Cicéronien du Cicéronien païen, singe de Cicéron.
Le vrai disciple de Cicéron est celui qui fait aujourd'hui ce qu'aurait fait un Cicéron chrétien. Erasme garde tout son respect pour le grand interprète de la sagesse païenne et, en même temps, il appelle l'éloquence au service de la foi.

pp. 62-64 :

L'Élan qui pousse Erasme vers l'Antiquité classique est puissant, il n'est pas exclusif. On l'a noté déjà lorsqu'il ajoute l'hébreu au grec et au latin. On le voit mieux encore en lisant son traité Le Cicéronien.
De même qu'Erasme s'est séparé des réformateurs dès que ceux-ci ont menacé de renverser l'Église pour en construire une nouvelle, il prend ses distances à l'égard des humanistes inconditionnels qui, avec la culture antique, absorbent le poison du paganisme.

Érasme veut protéger son oeuvre, sa conception de l'humanisme, - l'humanisme chrétien, - contre toute déviation. Assez curieusement, il choisit comme cible, non point le culte épicurien d'Horace, mais l'idolâtrie cicéronienne. Or, Érasme aime Cicéron, il édite ses oeuvres, il loue sa morale, il se range parmi les disciples du grand orateur.

Tout le problème est là : quel est le vrai disciple de Cicéron ? Où doit s'arrêter l'imitation du maître?

En 1527, déjà, Érasme a rassemblé les idées qui nourriront son traité. A François Vergara, professeur à l'université d'Alcala, il confie le fond de sa pensée :

Depuis quelque temps s'est manifestée une nouvelle sorte d'ennemis : ils supportent mal que dans la bonne littérature résonne le nom du Christ, comme si toute l'élégance était enfermée dans le paganisme. A leurs oreilles Jupiter excellent et très grand sonne mieux que Jésus-Christ Rédempteur du monde et il est plus doux de parler des pères conscrits que des saints apôtres. [...]
Ils portent aux nues Pontano et ne peuvent souffrir Augustin ni Jérôme. Mais moi, je préférerais une seule ode de Prudence qui chante Jésus à un navire chargé des vers de Pontano, dont par ailleurs je ne méprise ni la culture ni l'éloquence. Selon eux, il est plus honteux de ne pas être cicéronien que de ne pas être chrétien, comme si Cicéron, s'il pouvait revivre maintenant ne serait pas obligé, pour parler de sujets chrétiens, de s'exprimer d'une manière différente, de renoncer aux termes en usage à son époque, puisque la fin de l'éloquence consiste à s'exprimer d'une manière adéquate.
Personne ne nie que Cicéron ne se soit signalé par ses hautes qualités dans l'art de la parole, bien que, comme on le sait, tout style ne convienne pas à tout sujet et à toute condition de personne. Mais qu'est-ce donc que cette race qui, avec tant de superbe, se prétend cicéronienne ? Je vous dirai, dans le creux de l'oreille, ce que j'en pense.
Il y a là-dessous un paganisme caché qui leur tient à coeur plus que la gloire du Christ. Quant à moi, je ne crains point d'être rayé de la liste des cicéroniens pourvu que je sois inscrit dans le nombre des chrétiens.

Le Cicéronien est un dialogue, comme les Colloques. il met en scène trois personnages, Buléphore, Nosopon et Hypologue. Le premier, contre Nosopon, exprime les idées chères à Erasme. Hypologue est un personnage indécis et peu consistant ; son rôle est de faire rebondir le dialogue et d'y introduire un ton plus léger.
A travers les longueurs des réparties, et au-delà des attaques personnelles, qui ne manquent pas, Le Cicéronien définit un classicisme modéré et orienté. Modéré, puisqu'il secoue toute trace de paganisme. Orienté, car, si Cicéron vivait de nos jours, pense Erasme, il exprimerait la philosophie de l'actualité, il serait un orateur chrétien. Dès lors, par ce tour de passe-passe, Erasme transpose l'inspiration romaine de Cicéron en une inspiration chrétienne, en un humanisme chrétien.

En canonisant Cicéron ad usum delphini, Erasme infléchit l'enseignement du latin vers sa forme définitive. Cicéron, modèle de l'éloquence, arbitre du bon goût et précurseur du christianisme, devient l'auteur préféré, la valeur sûre des humanités classiques dont les Jésuites se feront bientôt les champions privilégiés.

Extraits:

p. 26, phase 214 : N'est pas cicéronien qui veut ...

{214} Ciceronianus non erit, in cuius libris uel una dictiuncula reperiatur, quam non possit in Ciceronis lucubrationibus ostendere totamque phrasim hominis non aliter quam adulterinum numisma reprobam iudicabo, in qua uel unum uerbum resederit, quod Ciceroniani characteris non habeat notam, cui soli uelut eloquentiae principi datum est a superis Romani sermonis monetam cudere.

Ne sera jamais un cicéronien celui dans les oeuvres duquel on peut trouver jusqu'à une seule syllabe qui ne se rencontre pas dans les oeuvres de Cicéron et j'estimerai comme de la fausse monnaie le style (l'oeuvre) d'un auteur s'il s'y trouve ne fut-ce qu'un seul mot qui n'ait pas le cachet de la spécificité cicéronienne. Car c'est à lui seul [Cicéron], au titre de roi de la rhétorique, que les dieux ont accordé le droit de frapper la monnaie du discours romain.

p. 180, phrases 1045-1050 : Tout le monde ne peut être ou devenir cicéronien ...

{1045} Illud igitur in primis inspiciendum est, ad quod dicendi genus te natura finxerit.
{1046} Etenim, si qua fides astrologis, nemo temere fortunatus est in eo, a quo genesis abhorret.
{1047} Qui Musis natus est, nunquam felix erit in bello.
{1048} Qui bello natus est, nunquam scribet felicia poemata.
{1049} Qui coniugio natus est, nunquam erit bonus monachus.
{1050} Qui agriculturae natus est, nunquam huic erit aula prospera et contra.

C'est pourquoi il faut examiner avant tout pour quelle forme d'expression linguistique la nature t'a créé.
En effet, s'il est permis de se fier aux astrologues, personne n'a d'inclinaison, par hasard, pour ce qui ne correspond pas à son naturel inné.
Qui est né pour les Muses, ne sera jamais un bon soldat.
Qui est né pour la guerre, n'écrira jamais d'excellents poèmes.
Qui est fait pour le mariage, ne sera jamais un bon moine.
Qui est né pour l'agriculture, à celui-là la vie de palais ne sera jamais appropriée ni vice-versa.

p. 274, phrase 1593 : Erasme, est-il un cicéronien ? ...

{1593} (Nosoponus) Abicit ac praecipitat omnia nec parit, sed abortit, interdum iustum uolumen scribit "stans pede in uno" nec unquam potest imperare animo suo, ut uel semel relegat quod scripsit, nec aliud quam scribit, cum post diutinam lectionem demum ad calamum sit ueniendum idque raro.

Il [Erasme] abandonne et précipite tout ce qu'il écrit: il n'enfante pas mais il avorte; souvent il écrit un volume entier comme s'il se tenait debout sur une seule jambe, et jamais il n'arrive à se forcer à relire au moins une fois ce qu'il a écrit et il écrit et écrit alors qu'on ne devrait recourir à la plume qu'après une lecture approfondie et plutôt rarement.

p. 332, phrase 1869 : Qu'en est-il de l'imitation? ...

{1869} (Bulephorus) Amplector imitationem, sed quae adiuuet naturam, non uiolet, quae corrigat illius dotes, non obruat; probo imitationem, sed ad exemplum ingenio tuo congruens aut certe non repugnans, ne uideare cum gigantibus g-theomachein.

J'accepte l'imitation, si elle aide à développer le côté naturel sans le dépraver, si elle aide à amender les compétences innées sans les étouffer; j'approuve l'imitation dans la mesure où l'exemple choisi correspond à la mentalité propre ou, du moins, ne s'y oppose pas, sinon cela pourrait ressembler à une guerre des dieux contre les géants.

p. 354, phrases 1982-1986 : L'opinion d'Erasme sur l'IMITATIO

{1982} Stultum est sequi quod assequi non possis.
{1983} Delicatum est ob id misere discruciari, quod tot eximii scriptores aequo tulerunt animo.
{1984} Indecorum est affectare, quae nobis non congruunt.
{1985} Ineptum est aliter uelle dicere quam res postulat.
{1986} Insanum est tantis uigiliis emere, quod uix usquam sit usui futurum.

Il est insensé de poursuivre un but que l'on ne saurait atteindre.
Il est déplacé de se chagriner misérablement à propos de ce que de nombreux grands auteurs ont supporté l'esprit serein.
Il est inapproprié de vouloir présenter ce qui ne correspond pas à l'être propre.
Il est inadéquat de s'exprimer d'une autre façon que de celle qui est réclamée.
Il est sot de vouloir acquérir à force de grands travaux ce dont on ne saura presque pas faire usage dans la suite.


Jean Schumacher
LLN, le 6 août 2003


 
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Dernière mise à jour : 17/02/2002