Plan de l'introduction générale
Les chapitres 46 à 49 du premier livre de l'Histoire romaine de Tite-Live, consacrés à la fin du règne de Servius Tullius et à l'avènement de Tarquin le Superbe sont la troisième œuvre hébergée sur le site du cours FLTR 1780 Langue et textes latins, destiné aux étudiants inscrits en première année de plusieurs baccalauréats en philosophie et lettres (premier quadrimestre polyvalent). Ce cours n'est accessible qu'aux étudiants qui ont reçu une formation de latin 4h./semaine pendant les quatre dernières années de l'enseignement secondaire. Un plan de cours détaillé fournit tous les renseignements pratiques concernant les ouvrages de référence, les objectifs, l'organisation et l'évaluation du cours ; il expose la méthode d'enseignement et propose quelques conseils d'études. Une information documentaire sélective est disponible sous la rubrique autonome : orientation documentaire. Le texte latin de Tite-Live est accessible en version hypertexte et en version sans liens. La traduction oriente vers une traduction française récente qui peut servir d'appoint au travail personnel de l'étudiant. Les principes de navigation dans le site sont décrits à la fin de l'introduction. Pour une documentation en ligne sur les origines de Rome, on consultera le site Lupa Capitolina Electronica du prof. Alain Meurant.
Né à Padoue (Vénétie) en 59 ACN, d'une famille noble, dans un milieu bourgeois, d'idées républicaines, Tite-Live n'a quitté sa ville natale que pour Rome et il y est revenu passer ses dernières années. Ardent partisan de Pompée dans sa jeunesse, Tite-Live a cependant toujours manifesté un tempérament calme et studieux qui l'a tenu éloigné de la scène politique, militaire et administrative, et de ses vicissitudes. Lorsqu'Octave-Auguste est devenu seul maître à Rome après la victoire d'Actium en 31 ACN, inaugurant ainsi l'avènement de l'Empire et de son système monarchique, Tite-Live a su rester fidèle à ses convictions pompéiennes, tout en devenant un familier du nouvel empereur qui l'a reçu dans son intimité familiale ; Auguste l'appelait en souriant « le vieux Pompéien » et lui confia l'éducation du jeune Claude. Demeuré partisan du régime républicain, Tite-Live se consola du présent en vivant dans le passé ; son ardent patriotisme romain lui dicta d'ailleurs de coopérer à la restauration nationale et morale que voulait Auguste, mais il le fit sans flagornerie. Tout en étant ami de l'empereur, il ne semble pas avoir hanté les milieux officiels : il n'appartenait pas au cercle de Mécène et l'on ignore tout de ses relations avec Messala et Asinius Pollion (premier protecteur de Virgile, orateur célèbre et « conseiller culturel » d'Auguste qui lança notamment la mode des lectures publiques ou recitationes). Ni les événements, ni son tempérament sans doute n'engageaient Tite-Live à une vie publique. Il n'a aucune expérience politique, diplomatique ou militaire. Écrivain de cabinet, il est du côté de ceux pour qui l'otium studiosum est la raison même de vivre (comme ses contemporains Mécène, Horace ou Virgile). Par sa loyauté intellectuelle et sa modération bienveillante, Tite-Live fut sans doute l'historien le mieux à même de transmettre à l'âge impérial une image de l'ancienne Rome vraiment nationale, qui ne fût ni une apologie ni un pamphlet du nouveau régime, sans pour autant nier les aspects idéologiques inhérents à toute œuvre historique dans l'Antiquité.
Il l'a fait par une carrière tout entière consacrée aux lettres : rhétorique, dialogues ou lettres philosophiques (selon Sénèque dans l'epist. 100 à Lucilius) et surtout l'histoire de Rome, œuvre immense et la seule dont il nous reste une partie qui occupa Tite-Live jusqu'à sa mort à Rome en 17 PCN. Ab Vrbe condita, « depuis la fondation de la Ville », les 142 livres de l'œuvre historique de Tite-Live s'étendent jusqu'à la période contemporaine (9 PCN). Il est probable que Tite-Live a même eu l'intention d'aller jusqu'à la mort d'Auguste en 14 PCN et d'écrire 150 livres. Cette histoire fut commencée entre 27 et 25 ACN, après qu'Octave eut reçu du Sénat le titre d'Augustus (16 janvier 27) et avant la seconde fermeture du temple de Janus (25 ACN ; voir I, 19, 3) (ouvertes en temps de guerre, les portes de ce temple construit par Numa étaient fermées quand Rome n'était en guerre avec personne ; le temple fut fermé une fois sous le règne de Numa, une deuxième fois après la deuxième guerre punique, trois fois sous le règne d'Auguste, puis sous Néron, Marc-Aurèle, Commode, Gordien III, et au IVe siècle).
L'Histoire romaine de Tite-Live parut par groupes inégaux, souvent de 5 ou 10 livres, formant un tout (guerres samnites [Samnium, région au S-E de Rome], guerres puniques, guerre civile, etc.). La division par « décades » (ensemble de 10 livres), selon l'ancienne division des annalistes, parut assez tôt commode (avant le IVe siècle ?). Elle est cependant difficilement soutenable du point de vue de la composition : Tite-Live a conçu son récit comme une continuité admettant différentes parties, mais non comme un découpage arbitraire. Elle peut cependant être envisagée du point de vue de l'édition, encore qu'une publication par groupe de cinq livres (« pentades ») soit plus vraisemblable. On peut, en effet, penser que ces décades n'étaient qu'une sorte de division matérielle, lorsque les uolumina (rouleaux) primitifs ont été transcrits en codices (livres reliés), 5 ou 10 rouleaux formant alors un codex. Quoi qu'il en soit, cette division, traditionnelle et commode, a été adoptée par tous les éditeurs. De cet ensemble considérable, trop étendu que pour être conservé dans son intégralité et qui se prêtait difficilement à une multiplication des exemplaires manuscrits complets, nous possédons encore 35 livres :
— la première décade, des origines jusqu'à la troisième guerre samnite, à la veille de la guerre contre Pyrrhus, au début du IIIe siècle (293 ACN), est conservée dans un manuscrit palimpseste de Vérone (V) (fragments), daté du IVe siècle, et dans une quinzaine de manuscrits qui remontent tous à une recension faite à l'extrême fin du IVe siècle et au début du Ve siècle (∑
) pour le compte de Symmaque, éminent intellectuel et savant homme de lettres de l'antiquité tardive ; en particulier, le premier livre rapporte les événements qui s'étendent depuis l'arrivée d'Énée en Italie, soit la suite de l'Énéide de Virgile, à la fin de la royauté ; — la troisième décade raconte les événements relatifs à la deuxième guerre punique, de 219 à 201 ACN ; on y trouve notamment le fameux portrait d'Hannibal et l'épisode de la traversée des Alpes par les éléphants du général carthaginois ;
— la quatrième décade raconte les campagnes de Rome en Grèce, en Macédoine et en Asie, jusqu'à la mort de Philippe V de Macédoine en 179 ACN ; parallèlement aux activités extérieures de Rome, Tite-Live continue de s'intéresser aux événements de politique intérieure, comme, par exemple, le débat sur le luxe des femmes (XXXIV, 1-7) ou la fameuse affaire des Bacchanales en 186 ACN (XXXIX, 8-22) ;
— la première moitié de la cinquième décade évoque la poursuite de la guerre de Rome contre la Macédoine et l'Illyrie, jusqu'à l'effondrement du royaume de Macédoine et sa réduction en province romaine en 167 ACN.
En plus de ces 35 livres, nous avons conservé les résumés de tous les autres, à l'exception des livres 136-137. L'œuvre de Tite-Live ayant été très tôt considérée comme l'histoire romaine-type, on en a, en effet, rédigé de bonne heure des sommaires succincts par livres. Parfois attribuées à l'abréviateur Florus (IIe siècle), ces résumés ou periochae sont des « tables des matières » qui ont permis aux éditeurs et aux lecteurs de Tite-Live de s'y retrouver dans la masse des textes liviens ; de plus, contenant l'essentiel des faits, elles ont pu servir de « manuel » d'histoire nationale ou « digest » d'histoire romaine. Enfin, certains écrivains ou compilateurs ont extrait de l'Histoire romaine de Tite-Live des listes qui ont pu nourrir des encyclopédies ultérieures, comme, par exemple, une liste des prodiges dans le Liber prodigiorum de Julius Obsequens au IVe siècle ou la série des consuls romains compilée par Cassiodore au VIe siècle. En 1649, un humaniste du nom de Freinsheim alla même jusqu'à composer un Supplementum, afin de combler les lacunes de l'édition moderne de Tite-Live.
B. LA CONCEPTION DE L'HISTOIRE CHEZ LES ANCIENS
En tant qu'historien, Tite-Live s'insère dans une longue tradition grecque et romaine. En Grèce, après Hérodote et surtout Thucydide (qui restera le modèle de l'historien « scientifique »), l'histoire était devenue de plus en plus un genre littéraire. Les uns, à la suite d'Isocrate et de ses élèves, Éphore et Théopompe, la soumirent à l'emprise de la rhétorique et firent bon marché de la vérité ; d'autres, interprétant Aristote avec excès, lui assignèrent, avec Douris de Samos, les mêmes buts qu'à la tragédie et multiplièrent les récits suscitant la terreur et la pitié ; d'autres enfin, s'inspirant encore d'Isocrate, lui attribuèrent une fonction moralisante ou virent en elle l'illustration d'une philosophie. Seul Polybe, véritable successeur de Thucydide, soutint que la vérité devait l'emporter sur les considérations littéraires, sans pour autant proclamer la gratuité de l'œuvre historique qui doit participer à la formation de l'homme d'État en lui fournissant une méthode qui le rende capable d'affronter n'importe quelle situation à venir. Pour la forme, les premiers historiens grecs s'attachent le plus souvent à traiter un sujet limité ; en revanche, à l'époque hellénistique et romaine, ils conçoivent volontiers l'histoire comme universelle, en tenant compte, bien entendu, du fait romain.
À ses débuts, l'histoire à Rome est presque exclusivement nationale, voire nationaliste. Elle traite volontiers, année par année, ou groupes d'années en cas de nécessité, de l'histoire romaine depuis les origines. L'histoire est alors l'œuvre des annalistes. Aveuglée par le nationalisme et le manque de documents pour les périodes anciennes, elle est le plus souvent suspecte parce que rédigée par les thuriféraires d'une famille ou d'une faction. À la fin de la République, l'influence grecque modifie légèrement cet état de choses et l'on en vient à traiter des sujets limités avec un certain souci de véracité. Dans le De Oratore, Cicéron lui-même, constatant qu'en Grèce aucun rhéteur n'avait défini les lois du genre historique, expose en termes clairs les exigences d'une histoire moderne à la fois véridique et bien écrite. Il insiste sur la nécessité d'un exposé chronologique et sur l'utilité de la géographie, suivant, sur ce dernier point, Polybe et Posidonius d'Apamée, le maître de Cicéron à Rhodes ; pour le récit proprement dit, il exige non seulement la relation des faits, mais l'énoncé des causes et des conséquences des événements. Outre une curiosité scientifique, ces exigences trahissent l'intérêt que Cicéron porte au rôle de l'individu dans la détermination de l'histoire. Pour lui comme pour presque tous les Anciens, celle-ci résulte de la conjonction de deux facteurs : l'action de l'homme et celle de la Fortune (Fortuna, casus). Aussi les causes qu'il désire voir dégager relèvent-elles de ces deux facteurs et estime-t-il indispensable de brosser le portrait moral et civique des hommes placés aux postes de responsabilité.
Car l'historien antique a une conception de l'histoire plus humaine que notre conception scientifique, une conception de l'histoire plus à la mesure de l'homme qu'à la mesure des faits. Sans doute peut-il reconnaître la présence et l'action obscures d'un destin, mais sur le plan des événements, c'est l'homme qui fait l'histoire, qui en est la signification. Les historiens d'aujourd'hui attachent plus d'importance à d'autres facteurs, qui dépassent l'homme en tant qu'individu : facteurs économiques, sociaux, géographiques, etc., qui limitent l'efficience consciente de l'homme sur l'histoire. Toute l'histoire moderne a élargi ses vues quant aux causes et aux conditions qui font l'histoire ; l'action de l'homme y est de plus en plus déterminée par des facteurs matériels dont il n'a pas toujours la maîtrise ; la part personnelle de la liberté humaine, des responsabilités individuelles est estompée dans la somme des vies quotidiennes, dans l'étude des responsabilités collectives des sociétés, dans le déterminisme des cartes géographiques ou des structures économiques, culturelles, politiques, etc. Pour l'historien antique, ce sont d'abord des personnalités qui font l'histoire. La conception moderne de l'histoire réduit la part de l'individu pour privilégier celle des structures économiques, politiques, culturelles ou idéologiques. En revanche, l'histoire antique ne domine pas bien ces données ; tout en s'inscrivant et en vivant dans un réseau de structures et de représentations collectives, l'homme antique n'en mesure pas nécessairement la force et le pouvoir dans le cours même des événéments, convaincu que l'histoire est d'abord le fait d'individus exceptionnels, de modèles ou d'exempla à imiter ou à rejeter.
1. Le sujet et la forme annalistique
Dans sa Préface, Tite-Live affirme son intention de « raconter, de bout en bout et depuis les origines de la Ville, l'histoire du peuple romain ». L'objectif de l'historien s'inscrit donc dans une perspective nationale et non universelle qu'il réaffirmera au livre XXXIX en refusant de traiter les sujets « sans rapports directs avec l'histoire romaine », lesquels sont effectivement rares dans son œuvre et s'expliquent par leur valeur exemplaire ou littéraire exceptionnelle. D'autre part, comme nous l'avons vu dans le cours d'introduction aux littératures européennes, l'uvre de Tite-Live commence là où s'arrête l'Énéide de Virgile, l'histoire de Rome commence là où s'arrête l'épopée, complétant ainsi le projet idéologique d'Auguste qui fonde son entreprise de « restauration » politique sur la réalisation dans le temps humain des promesses faites à Énée dans les temps mythiques.
Pour ce qui est de la forme, Tite-Live écrit suivant les méthodes de l'annalistique traditionnelle, en relatant les événements année par année dès qu'il le peut et, à défaut, en se rapprochant le plus possible de cette méthode. Ce choix lui impose un véritable carcan du point de vue de la composition ; il lui impose notamment d'interrompre son récit au début de chaque livre pour parler des élections aux magistratures annuelles, de la répartition des provinces entre les magistrats, et d'autres faits mineurs qui ont marqué l'année en question. Mais il reste ainsi fidèle à la manière la plus ancienne d'écrire l'histoire à Rome et il trouve également des garants en Grèce puisque Polybe, lui aussi, avait déjà écrit par olympiades et par année. Mutatis mutandis, cette manière d'écrire l'histoire est comparable aux magazines illustrés de notre enfance où chaque livraison hebdomadaire contenait un panaché de récits complets, mais surtout d'histoires incomplètes en feuilletons qui se prolongeaient de semaine en semaine ; comme dans l'histoire annalistique, où chaque année contient des événements récurrents, nos magazines contenaient eux aussi des rubriques qui se répétaient de numéro en numéro (courrier des lecteurs, jeux, concours, etc.)
Tite-Live n'a presque jamais recours aux documents originaux. Et pour cause. Beaucoup de ceux-ci, conservés dans des archives privées ou en province, lui étaient d'accès difficile. De plus, pour l'histoire archaïque, la plupart des archives avaient été détruites dans le sac de Rome par les Gaulois en 390 ACN et Tite-Live lui-même déplore cette perte dans la préface du livre VI. Ce n'est qu'en 59 que Jules César a institué un service des Acta senatus et populi, première forme d'un dépôt d'archives au sens où nous l'entendons aujourd'hui.
Cela dit, il semble bien que Tite-Live n'a jamais éprouvé le besoin de consulter ce type de documentation pour écrire son histoire. Même lorsqu'à Rome les documents originaux étaient accessibles au public, Tite-Live n'est jamais sorti de son cabinet pour en prendre connaissance. Dans sa Préface générale, il manifeste à l'égard de ses sources au moins pour la période la plus ancienne un scepticisme et une désinvolture qui étonnent un esprit scientifique. Le problème se complique lorsqu'on sait que Tite-Live ne cite pas toutes ses sources, se bornant souvent à les désigner d'une façon vague, comme, par exemple, alii tradunt, sans que l'on soit sûr qu'il ait réellement consulté ces alii.
Si on possède aujourd'hui une vue assez claire sur les sources de Tite-Live pour les IVe et Ve décades, il subsiste quelques obscurités pour la IIIe et on ne peut que formuler des hypothèses pour la première décade. Pour les temps les plus récents, Tite-Live disposait des témoignages oraux et de ce qu'il avait lui-même vécu ; ainsi pour la période des guerres civiles, il utilise l'œuvre d'Asinius Pollion, mais aussi la correspondance de Cicéron. En revanche, pour les premiers temps de Rome, il compile et compare l'œuvre des annalistes qui l'ont précédé, en se fondant sur les critères de probabilité et de vraisemblance : Valérius Antias, Licinius Macer, Aelius Tubero, qui lui sert souvent de source principale. Il cite également Fabius Pictor et L. Calpurnius Piso, mais ne paraît pas les avoir consultés directement. Contrairement à certaines hypothèses, qui font valoir le caractère poétique de la langue de cette première décade, Tite-Live ne semble pas avoir utilisé le poète épique Ennius dont les Annales ont pourtant longtemps été la référence culturelle majeure pour le temps des origines, avant que l'Énéide de Virgile ne prenne le relais. Face à ces sources, dont on sait ce qu'elles valent sur le plan de la véracité, Tite-Live n'adopte aucune attitude critique, telle que celles recommandées par Polybe en XII, 25 : étude comparative et attentive des documents originaux ; étude personnelle des lieux dont il est question ; expérience politique et militaire. Tite-Live est résolument un historien de seconde main dont la seule documentation repose sur les écrivains qui l'ont précédé.
Cela dit, le choix de ses sources est souvent judicieux. L'historien choisit pour chaque période, chaque problème, chaque épisode les sources qui offrent le plus de garanties. Mais il ne les utilise pas de façon scientifique. Il suit un auteur principal, qu'il complète ou corrige à l'aide de sources secondaires lorsque celles-ci sont en désaccord avec le premier ou donnent une précision inconnue de celui-ci. Il ne vérifie pas lui-même l'exactitude de ses sources. En outre, s'il suit un seul texte par événement, il en change fréquemment lorsqu'il passe à un autre récit et il donne parfois deux versions d'un même fait sans s'apercevoir qu'il l'a déjà raconté, parce qu'il consulte deux auteurs qui ne suivent pas la même chronologie. Il lui arrive de commettre des contresens dans ses traductions ou adaptations de Polybe. De façon générale, il adopte souvent, sans examen critique, les préjugés nationaux ou gentilices de ses sources. Dans plusieurs épisodes, la vérité est sciemment faussée par le silence ou la déformation au nom du patriotisme : ainsi, par exemple, au livre I, il tait intentionnellement toute une tradition qui faisait de Servius Tullius un chef étrusque, pour lui conserver une origine latine.
3. Une histoire culturelle et morale
Si Tite-Live n'est pas un historien scientifique, un théoricien ou un technicien de l'histoire, il vit, en revanche, et raconte avec passion les grandes heures de l'histoire du peuple romain. Il sent les âmes des individus et des groupes ; il aime analyser les motifs, les préoccupations, les réactions des hommes face à des situations difficiles : il se plaît à l'art du portrait, au feu des discours, à la peinture des foules en action. Apparemment événementielle et objective, son histoire est en réalité une aventure vécue de l'intérieur et racontée à travers la subjectivité d'un attachement profond aux idées romaines, parmi lesquelles la conviction que l'ordre politique se construit dans la fidélité aux valeurs du passé et le respect des grands ancêtres.
Ainsi, à l'inverse des Grecs qui, de Platon à Épicure, refusaient de réconcilier la politique pratique et le souverain Bien, pour les Romains, la politique est une donnée première, et, entre l'homme d'État et le sage, il n'est pas question de hiérarchie et moins encore d'hiatus : pour un Romain, la sagesse ne se conçoit pas en dehors de l'éthique, dont l'ordre politique constitue la manifestation la plus achevée. Dans son traité De Republica, Cicéron avait tenté une synthèse qui exaltait l'action politique du point de vue de l'État éternel et comme moyen pour l'individu de parvenir à l'immortalité ; aux yeux de Cicéron, le meilleur exemple de cette synthèse était Scipion, dont le fameux songe au livre VI montre que l'accès au bonheur céleste est réservé aux seuls grands hommes d'État.
Tite-Live se situe d'instinct dans cette tradition romaine. Il partage avec Cicéron l'idée de la perfectibilité politique, tant au niveau de l'État que de l'individu. Il en expose les fondements dans sa Préface et les illustre constamment dans son œuvre. Profondément pessimiste quant au présent, il voit dans les valeurs traditionnelles de Rome le secret de cette perfectibilité à travers les épisodes d'une histoire ponctuée par quelques mots qui, selon Tite-Live, sont au coeur de la démarche historienne : uita, mores, uiri, artes : « ce qu'il faut, selon moi, étudier avec toute l'ardeur et l'attention dont on est capable, c'est la vie et les moeurs d'autrefois, ce sont les grands hommes et les moyens, dans la paix et dans la guerre, qui ont créé et agrandi l'empire (praef., 9). » La vie, les moeurs, les hommes, les pratiques, tous ces mots ont pour Tite-Live un sens vécu et ne se réfèrent pas à une réflexion purement théorique. À la base se trouve la uita, la vie politique et collective avec toutes ses passions, que l'on peut modeler par les mores, principes non écrits acceptés par tous pour la conduite individuelle et publique ; dans cette perspective, le mos apparaît comme une valeur fondamentale, car il est le point de rencontre de la collectivité et de l'individu ou du uir qui la construit par son action. Car, pour Tite-Live, les uiri sont effectivement le bien le plus précieux de la nation ; ils défilent dans l'œuvre de l'historien avec un relief souvent saisissant, dont le portrait d'Hannibal est un des exemples les plus fameux. Ce sont eux qui mettent en œuvre les artes ; ils réalisent au sein de la collectivité dont ils ont la responsabilité la politique inspirée par les traditions morales pour assurer le développement harmonieux de la cité ; ils mettent en pratique dans la réalité des sociétés les principes de la vertu et de la raison humaine. Selon Tite-Live, l'histoire de Rome est la manifestation de l'âme romaine dans les res gestae des Romains. Viennent-ils à manquer à ces vertus, Rome tombe malade. C'est une « politique » qui s'identifie à l'éthique, une façon à la fois très romaine et très originale de concevoir l'histoire.
Histoire collective où les res gestae populi Romani forment la trame et la justification du récit, l'œuvre livienne est aussi riche en personnages hors du commun qui accomplissent avec compétence une mission souvent difficile, en héros, au sens épique du terme, et l'historien prend ici le relais du poète épique pour souligner le destin exemplaire de ces hommes d'exception. Dès la Préface, Tite-Live présente en effet l'histoire comme une collection d'exempla : exemples à suivre ou à éviter, toujours à méditer, ils ont plus de force pour un esprit romain que n'en ont toutes les spéculations de la philosophie grecque. Chaque grande période de l'histoire est, pour Tite-Live, dominée par quelques protagonistes dont il a laissé un portrait inoubliable, et qui sont aussi bien Romains qu'étrangers. Ainsi, par exemple, le livre V est tout entier dominé par Camille, vainqueur de Véies, exilé, puis sauveur de la patrie après la « catastrophe gauloise » ; son long et beau discours sur le caractère sacré du sol de la patrie clôt pratiquement le livre. Pour la troisième décade, on retiendra les personnalités d'Hannibal, Quintus Fabius Maximus et Scipion l'Africain.
4. Les aspects littéraires de l'histoire de Tite-Live
Tite-Live déplore la sécheresse formelle de ses sources, en particulier celle des annalistes, qui se contentent parfois de dresser des catalogues d'événements, sans souci de composition ou d'organisation littéraire de leur matière. D'obédience cicéronienne, Tite-Live prend soin, au contraire, d'« écrire » l'histoire, avec tout ce qu'une telle préoccupation suppose comme mise en œuvre littéraire et esthétique.
Certes, la composition reste soumise à la méthode annalistique, qui interdit à l'historien de traiter ses sujets en monographies centrées sur un seul thème, et qui le contraint, dès que la chose est possible, à donner pour chaque année la relation des élections, le nom des élus, les tirages au sort des provinces, les prodiges, etc. Mais pour la narration des événements elle-même, Tite-Live « construit » son récit : à partir d'une source principale qui lui fournit la matière dans un certain ordre, il compose son histoire selon des règles rhétoriques qui ont été définies par Cicéron dans son traité De oratore (II, 62 sq) :
l'exaedificatio doit vérifier et assurer la solidité des données : respect de l'ordre chronologique, exposé topographique, exposé des intentions des personnages puis des événements eux-mêmes, analyse des causes et des résultats ;
l'exornatio doit mettre ces données en « texte », dramatiser et clarifier les situations, faire vivre le récit à travers les discours, les portraits, une langue et un style. L'histoire de Tite-Live est une œuvre « dramatique » ; elle « met en scène » des acteurs et des événements, et, en cela, elle poursuit des objectifs qu'Aristote avait déjà reconnus à la tragédie, comme l'art de toucher le spectateur et le lecteur, de provoquer en lui la terreur et la pitié, ou, plus précisément, de l'amener à communier au malheur des héros.
• les récits : de structure aristotélicienne, ils possèdent un début, un milieu et une fin ; ils sont divisés en scènes qui développent la situation jusqu'à la crise (voir e.g. la prise de Gabies en I, 53, 4 sq). Les transitions sont toujours très soignées. Mais c'est dans l'épisode central que se déploient le mieux la puissance dramatique de Tite-Live, ses dons d'évocateur des grands sentiments populaires, des foules en proie à la joie, à la tristesse, à l'angoisse, à la haine. Jamais toutefois Tite-Live, qui appartient encore à une génération classique, ne se complaît en scènes d'horreur comme l'avaient fait plus d'un historiographe grec et comme le feront des historiens plus tardifs, comme par exemple Ammien Marcellin au IVe siècle. Cela dit, Tite-Live excelle à dégager les passions collectives par un découpage minutieux des masses et du temps, grâce à des formules du type : alii...alii, partim...partim, nunc...nunc. Souvent de telles descriptions sont absentes de ses sources, mais puisqu'il vit l'histoire par l'intérieur, il recrée avec une étonnante vérité les scènes dont il connaît le pouvoir émotif. Selon la technique hellénistique de la saphèneia ou clarification, Tite-Live tantôt simplifie un récit embrouillé, tantôt explique les événements par des considérations géographiques ou historiques, tantôt s'efforce de tirer au clair des procédures romaines ou étrangères complexes. Pour les récits de bataille, où Tite-Live est obligé de compenser son incompétence technique, il adopte un schéma standardisé où la succession chronologique est soulignée par des mots comme primo, mox, deinde, postremo, et où les données tactiques sont clairement indiquées par la description successive de ce qui se passe aux différents endroits du théâtre de l'action. Mais cette standardisation est elle-même tempérée par le souci d'individualiser chaque bataille par des procédés plus ou moins topiques (combat individuel de deux héros, deus ex machina, psychologie et vie intérieure des combattants, etc.). Pour le récit des sièges (e.g. siège de Syracuse en XXIV, 3 sq), Tite-Live comble son manque de documentation et son inexpérience technique en concentrant son attention sur les assiégés, leurs réactions, leurs angoisses, leur courage, l'aspect dramatique, pathétique ou tragique de la situation. Dans ses récits, Tite-Live est d'abord un psychologue curieux des réactions humaines, et ses descriptions, rarement objectives, sont toujours vues à travers le caractère des protagonistes en action.
• les discours : depuis Thucydide, le discours est un élément important de toute œuvre historiographique et son rôle principal est de caractériser un personnage affronté à une situation particulière. Chez Tite-Live, le discours est également un élément crucial dans l'explication des faits historiques ou l'évolution des événements (on compte près de 400 discours dans les livres de Tite-Live qui ont été conservés). Comme dans la vie publique romaine (forum, Sénat, etc.), la parole commande le déroulement de l'histoire. Toute l'éducation romaine tend à faire d'un garçon un orateur ; seule la parole publique permet, en effet, de poursuivre une carrière politique, militaire, judiciaire. Dans le monde romain, le pouvoir appartient d'abord à celui qui est éloquent ; l'éloquence est le moyen privilégié de l'action publique. Pour que l'histoire soit à l'image de la vie quotidienne, il faut dès lors qu'elle fasse parler les personnages qui sont les protagonistes des moments décisifs d'une action ; ainsi, par exemple, une guerre commence toujours par un ou plusieurs discours qui permettent d'en connaître les causes, le déroulement sinon d'en induire l'issue. Sur le plan littéraire, cela explique la place de l'art oratoire dans le travail de l'historien, et on ne doit pas s'étonner que Tite-Live écrive l'histoire à la manière d'un déclamateur rompu à toutes les techniques rhétoriques : « Historia opus unum oratorium maxime » (« écrire l'historia est une tâche qui revient tout particulièrement à l'orator ») écrit Cicéron en leg. I, 5. Comme ses prédécesseurs, Tite-Live compose, en effet, ses discours selon les règles de la rhétorique. Il respecte notamment la distinction des trois genres oratoires : judiciaire (assez peu représenté : e.g. les discours de Persée et de Démétrius en XL, 8), démonstratif (supplications) et délibératif (le plus fréquent), selon qu'il s'agit d'un procès, d'un éloge funèbre ou de débats en assemblée, par exemple. La plupart des discours délibératifs sont construits selon les schémas recommandés par les manuels de rhétorique : exordium, narratio, tractatio (ou discussion), conclusio, et se proposent les trois buts traditionnels de l'orateur : mouere, docere, delectare, comme on en trouve la théorie dans le De oratore de Cicéron.
Cela dit, l'importance de la rhétorique dans l'œuvre de l'historien pose des problèmes d'ordre critique :
* Ces discours ont-ils été prononcés ou ne sont-ils qu'une convention littéraire, une présentation des faits composée par l'historien latin qui invente un discours vraisemblable pour dégager le caractère du personnage ? S'agit-il de discours fictifs ou de discours réels ? Et, en toute hypothèse, il est évident que les discours prononcés par les personnages des premiers temps de Rome sont entièrement inventés par l'historien.
* Par ailleurs, si ces discours ont été réellement prononcés, les discours que nous donnent les historiens latins sont-ils les textes tels qu'ils ont été réellement prononcés ou ne sont-ils que des discours refaits, reconstitués ? On sait que Cicéron récrivait ses plaidoieries avant de les soumettre à la publication (voir l'exemple célèbre du Pro Milone). On sait aussi qu'une œuvre historique antique est conçue comme un récit ou un drame, soumis aux lois de l'unité de style ; ceci impose parfois à l'historien de récrire les discours de ses personnages pour leur donner une unité par rapport à l'ensemble de l'œuvre. Cette loi de l'unité de style a ainsi obligé Salluste à ne pas faire intervenir Cicéron dans son histoire de la conjuration de Catilina, alors que le consul y a joué un rôle crucial ; mais le style de Cicéron est à l'opposé de celui de Salluste, et il aurait été inconvenant de rompre l'unité de l'œuvre en y intégrant des discours dont la forme ne correspondait pas à l'ensemble stylistique. Salluste s'est donc contenté de faire parler Caton et César, qui parlaient certes en sens opposé, mais dans une forme cohérente avec l'unité de style que s'était imposée l'historien. Il en aurait sans doute été différemment si Tite-Live avait écrit l'histoire de cette conjuration, le style de Tite-Live étant beaucoup plus proche de celui de Cicéron. En toute hypothèse, quand on a consservé par ailleurs le texte de certains discours, il apparaît clairement que Tite-Live, comme ses prédécesseurs, ne reproduit jamais tel quel un discours authentiquement prononcé ; il recompose intégralement le discours, il en invente d'autres ; il perfectionne l'aspect littéraire de l'original, diminue ou augmente ses différentes parties, réduit plusieurs petits discours en un seul, dramatise le style, etc.
• les portraits : pour l'historien ancien, l'étude des caractères doit apparaître comme l'explication ultime des décisions prises, des réactions diverses devant les hommes et les événements, comme la raison des projets longuement mûris. Les portraits des personnages expliquent les événements et les rendent intelligibles. L'historien antique établit une cohérence directe entre les événements qu'il rapporte et le caractère, le portrait ou la psychologie des hommes qui les vivent (voir l'importance du portrait dans l'art romain). Cela dit, on ne trouve chez Tite-Live ni portrait complet (à la fois physique et moral comme le conçoivent les modernes) ni portrait moral d'un seul tenant (analogue à ceux que Salluste fait de Catilina ou de Jugurtha, d'après certaines traditions grecques), à l'exception des portraits de Papirius Cursor au livre IX et de Caton au livre XXXIX. Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Salluste avaient sacrifié à l'art du portrait ; Cicéron l'exigeait. Mais, dans son souci primordial de raconter une histoire collective, Tite-Live préfère des moyens d'expression moins directs et plus fragmentaires dans la présentation de ses personnages qu'il ne veut pas couper de la masse romaine. Parfois un discours suffit à caractériser un personnage ; souvent quelques lignes, dépourvues d'indications physiques, en introduisent un autre et mettent en relief ses principaux traits de caractère (Ménénius Agrippa et Coriolan au livre II ; Antiochus Épiphane en XLI) ; souvent encore, même quand il s'agit de premiers rôles, le portrait ne se précise qu'au fil des circonstances qui les contraignent à se manifester (e.g. Hannibal, dont le portrait esquissé en XXI n'est achevé qu'en XXXIX ; Scipion l'Africain, mis en scène en XXVI, et dont la personnalité n'est complètement dégagée qu'en XXXIX, avec sa mort ; Philippe V de Macédoine, caractérisé seulement comme un ennemi acharné de Rome en XXXI et dont on ne saisit la personnalité intégrale qu'après sa mort en XL, comme si un individu n'atteignait son accomplissement qu'avec son anéantissement). Dans ses portraits, Tite-Live vise plus à suggérer qu'à peindre. Il rapporte les jugements des contemporains ; il montre l'effet que produisent sur eux les actes de ces hommes ; il cite des propos prononcés par eux dans telle circonstance révélatrice (voir dans H. BORNECQUE, p. 177 sq, l'analyse des portraits d'Hannibal et de Caton). À l'inverse de Polybe, Tite-Live, enfin, parle peu des populations étrangères et manifeste pour l'ethnographie un intérêt secondaire par rapport à celui que manifestent César ou Tacite.
• langue et style : de ce point de vue, l'idéal de Tite-Live est l'urbanitas cicéronienne, c'est-à-dire une langue et un style équilibrés, clairs, classiques, même si Asinius Pollion lui reprochait sa patauinitas, provincialisme de Padoue dont on ne sait pas exactement ce en quoi il consistait (Quintilien lui-même l'ignorait). Cependant, sa langue n'est plus la langue purement classique de Cicéron : elle est émaillée d'archaïsmes, de mots et tours poétiques, surtout dans la première décade, en particulier dans les cinq premiers livres où l'éloignement dans le temps, l'allure épique de nombreux récits, le voile d'obscurité qui entourait cette période semi-légendaire autorisaient à l'historien l'usage d'une langue plus ornée. Tite-Live s'appliquait en fait à écrire la langue de son temps, et les règles de la rhétorique accordaient à l'histoire les mêmes licences qu'à la poésie ou au genre épidéictique (discours démonstratifs ou d'apparat). Si les sections annalistiques (élections, répartitions des charges, prodiges, etc.) sont aussi sèches que leurs modèles, l'ubertas livienne se déploie largement dans les récits continus, en phrases solidement structurées souvent très longues, riches en incises et en subordonnées qui s'emboîtent les unes dans les autres. Ces phrases préparent l'épisode dramatique rédigé en propositions rapides, parfois haletantes, riches en rythme, en couleur et en constructions poétiques pour toucher plus vivement le lecteur. Le charme du style de Tite-Live s'estompe cependant au fur et à mesure que progresse une œuvre où l'auteur attache en définitive plus d'importance à la clarté de l'expression qu'au brillant ou à la lima de la forme, si chère à ses contemporains, à mesure aussi qu'augmente la masse de documents disponibles pour rapporter des événements qui perdent dès lors en grandeur épique ce qu'ils gagnent en véracité historique.
Comme l'ont remarquablement montré les travaux de Jacques Poucet, les récits relatifs aux rois de Rome combinent des noyaux d'histoire authentique et des constituants traditionnels issus de motifs indo-européens, ethnographiques ou folkloriques, eux-mêmes complétés par des anachronismes ou des étiologies empruntés au monde spécifiquement romain. La tradition relative à Servius Tullius, le sixième et avant-dernier roi de Rome, n'échappe pas à cette reconstruction du passé royal de la Ville.
Comme de nombreux héros fondateurs et notamment Romulus, le premier roi de Rome , Servius Tullius est né dans des circonstances « merveilleuses », issu de l'union d'une mortelle et d'un dieu apparu sous la forme d'un phallus surgi de la flamme du foyer familial. Après l'assassinat du premier roi étrusque Tarquin l'Ancien dont il était le gendre, Servius Tullius serait monté sur le trône en 578 ACN, dans des conditions obscures sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, avant d'être lui-même assassiné en 534 par son successeur, l'étrusque Tarquin le Superbe. Ce dernier sera honteusement chassé par les Romains en 509 ACN, marquant ainsi la fin de la royauté et l'avènement du régime républicain.
La postérité attribue au latin Servius Tullius la création d'importantes institutions administratives et une politique de grands travaux urbains, où il n'est pas toujours aisé de distinguer ce qui appartient réellement à ces temps reculés de Rome ou ce qui relève de l'anticipation historique. Ainsi, selon la tradition, Servius Tullius aurait mis en place l'organisation centuriate de la société romaine en cinq classes selon une hiérarchie fondée sur le census ou la fortune, alors qu'il s'agit d'un système qui remonte, en gros, au IIIe siècle ACN. D'autre part, selon les sources, Servius Tullius prend les allures d'un chef populaire ou d'un représentant de l'aristocratie, anticipant les affrontements politiques qui ont obscurci la fin de la République entre populares et optimates. La tradition semble avoir ainsi attribué à plusieurs rois, en particulier Romulus, Numa et Servius Tullius, la responsabilité des institutions romaines les plus importantes, mais elle les a échelonnées selon une chronologie qui tenait compte du sentiment d'ancienneté ressenti pour chacune d'entre elles, Servius Tullius étant crédité des créations perçues comme les plus récentes. Pour les travaux publics attribués à Servius Tullius, il faut surtout signaler l'extension de l'enceinte fortifiée de Rome autour des sept collines, qui succède au premier pomerium de Romulus. L'enceinte de Servius Tullius sera englobée dans le tissu urbain au fil de l'expansion de la ville, et elle ne sera remplacée par une nouvelle fortification que sous l'empereur Aurélien dans les années 270 PCN pour protéger Rome contre les invasions barbares.
Après un règne de 44 ans, Servius Tullius est lui-même assassiné sur l'instigation de sa fille Tullia, par Lucius Tarquin, fils de Tarquin l'Ancien. À sa mort, Lucius Tarquin le Superbe, sans consulter le Sénat ni le peuple, s'empare du pouvoir, et le même jour l'impie Tullia fait passer son char sur le corps de son père. Comme nous le verrons, le récit de la mort de Servius Tullius ressortit plus à la tragédie qu'à histoire. Il a souvent été rapproché des tragédies grecques de la maison des Atrides (Agamemnon) ou des Labdacides (dipe), où les enfants des princes écartés ou assassinés exercent leur vengeance sur le tyran usurpateur. Ainsi Aulu-Gelle rappelle-t-il en Noctes atticae XVIII, 12, 9 que Varron commentait l'épisode de l'assassinat du roi Servius Tullius : « Inter duas filias regum quid mutet inter Antigonam et Tulliam ? » On sait que le culte d'Oreste a été apporté en Italie à une date très ancienne de sorte que les articulations du mythe ont été largement répandues dans les milieux latins. D'autre part, des tragédies « prétextes » (les fabulae praetextae sont des tragédies à sujet romain où, contrairement aux tragédies à sujet grec appelées palliatae, les acteurs portent la toge prétexte nationale, qui est la toge bordée de rouge des magistrats) ont été composées sur le thème de Tarquin depuis l'époque d'Accius (IIe siècle ACN). Lucius Tarquin est, en fait, un Oreste moins scrupuleux ; Tullia est une Électre moins noble et Servius Tullius est, en moins machiavélique, le correspondant de l'intrus ou de l'usurpateur Égisthe, après l'assassinat de Tarquin l'Ancien, père du futur Superbe. Ouvrons dès lors, sans plus tarder, le rideau de la tragédie !
Le contenu de ce cours sur l'Histoire romaine de Tite-Live est réparti sous sept rubriques dont les titres sont repris dans les onglets en tête de chaque page : Introduction générale ; Texte latin (avec ou sans liens) ; Traduction (lien vers une traduction extérieure au site) ; Vocabulaire ; Grammaire et langue (morphologie, syntaxe, procédés de style ; le commentaire grammatical renverra, le cas échéant, au Précis grammatical électronique rédigé par A.-M. BOXUS et hébergé sur le site des Itinera electronica); Au fil du texte (realia, histoire, problèmes critiques, sources, survie, interprétation du texte, etc.) ; Conclusion générale.
On peut interroger le contenu des onglets de deux manières :
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Responsable académique : Paul-Augustin Deproost Analyse : Jean Schumacher Design & réalisation inf. : Boris MaroutaeffDernière mise à jour : 11 septembre 2008