Ode I.3

AU BATEAU DE VIRGILE


Sic te diua potens Cypri,
sic fratres Helenae, lucida sidera,
uentorumque regat pater,
obstrictis aliis praeter Iapyga,

nauis, quae tibi creditum
debes Vergilium, finibus Atticis
reddas incolumem, precor,
et serues animae dimidium meae.

Illi robur et aes triplex
circa pectus erat, qui fragilem truci
commisit pelago ratem
primus, nec timuit praecipitem Africum

decertantem Aquilonibus
nec tristis Hyadas nec rabiem Noti,
quo non arbiter Hadriae
maior, tollere seu ponere uolt freta.

Quem mortis timuit gradum,
qui siccis oculis monstra natantia,
qui uidit mare turbidum et
infamis scopulos Acroceraunia ?

Nequicquam deus abscidit
prudens Oceano dissociabili
terras, si tamen impiae
non tangenda rates transiliunt uada.

Audax omnia perpeti
gens humana ruit per uetitum nefas ;
audax Iapeti genus
ignem fraude mala gentibus intulit ;

post ignem aetheria domo
subductum macies et noua febrium
terris incubuit cohors,
semotique prius tarda necessitas

leti corripuit gradum.
Expertus uacuum Daedalus aera
pennis non homini datis ;
perrupit Acheronta Herculeus labor.

Nil mortalibus ardui est ;
caelum ipsum petimus stultitia neque
per nostrum patimur scelus
iracunda Iouem ponere fulmina.

 

1. Introduction

2. Vocabulaire

3. Grammaire et langue

4. Au fil du texte

5. Commentaire intégré

6. Traduction

 

 

1. INTRODUCTION

 

Cette ode fut probablement écrite en 24 av. J-C., année où s'ébauchèrent les projets de Virgile concernant son voyage en Grèce. Horace s'adresse au bateau de Virgile, il souhaite que l'embarcation prenne soin de son ami et joint à ce souhait un témoignage discret de profonde amitié. L'ode a souvent été vue comme un souhait de bon voyage au poète de l'Énéide. Il est évident que ce thème est abordé dans l'ode mais, comme souvent chez Horace, un point de départ concret est voué à un développement plus large. Le véritable sujet de l'ode est le caractère hasardeux d'une navigation qui met les hommes à la merci des dieux. Cette ode contient aussi un message sous-jacent sous forme de question : Horace se demande pourquoi l'homme tend toujours à dominer, pourquoi l'audace alors que celle-ci ne peut mener au bonheur. Pour bien cerner le message d'Horace, il nous semble qu'il importe que le lecteur sache que dans la philosophie d'Horace, l'homme doit rechercher le bonheur dans des éléments qui sont à sa mesure.

L'ode est composée de dix strophes de deux distiques formés d'un glyconique et d'un asclépiade mineur. On retrouve ce type de mètre dans 11 autres odes.

v.1 et v.3 : glyconique — —  — UU —   U ~
v.2 et v.4 : asclépiade mineur — —  — U U — // — U U —  U ~

Il y a quelques élisions dans l'ode dont certaines ne sont pas sans effet. La scansion ne pose guère de problèmes si ce n'est qu'il ne faut pas oublier au vers 27 que le premier /i/ de Iapeti doit être compté comme une voyelle longue puisqu'il s'agit d'un terme emprunté au grec.

On trouvera une imitation du début de l'ode par José-Maria de Hérédia dans les Trophées : Pour le vaisseau de Virgile :


Que vos astres plus clairs gardent mieux du danger,
Dioscures brillants, divins frères d'Hélène,
Le poète latin qui veut, au ciel hellène,
Voir les Cyclades d'or de l'azur émerger.

Que des souffles de l'air, de tous le plus léger,
Que le doux Iapyx, redoublant son haleine,
D'une brise embaumée enfle la voile pleine
Et pousse le navire au rivage étranger.

À travers l'Archipel où le dauphin se joue,
Guidez heureusement le chanteur de Mantoue ;
Prêtez-lui, fils du Cygne, un fraternel rayon.

La moitié de mon âme est dans la nef fragile
Qui, sur la mer sacrée où chantait Arion,
Vers la terre des Dieux porte le grand Virgile.

 

 

2. VOCABULAIRE

 

diua. ae (f.) : la déesse
potens.tentis : souverain, maître de (+ génitif)
sidus.eris (n.) : l'astre
regere. o. rexi. rectum : (au sens figuré) conduire, mener, diriger
obstringere. o. obstrinxi. obstrictum : attacher en liant, enchaÓner
Iapyx. ygis (m.) : l'Iapyx, vent de l'Adriatique ouest-nord-ouest favorable au voyage en Grèce lorsqu'on quittait l'Apulie.
nauis.is (f.) : le navire, le vaisseau, le bateau
credere. o. credidi. creditum : se fier à, faire confiance à (+ datif), confier à. Ce verbe implique souvent l'idée de mettre quelque chose en dépôt.
debere. eo. debui. debitum : devoir, être débiteur
Vergilius. ii (m.) : Virgile
fines (m. pl.) : le territoire
Atticus. a. um : de l'Attique
reddere. o. reddidi. redditum : rendre (à une personne ce qu'elle vous a prêté, confié)
incolumis. is. e : intact, entier, sain et sauf
precari.or. precatus sum : prier, supplier
seruare. o. aui. atum : sauver, préserver, maintenir intact
dimidium. ii (n.) : la moitié
robur. oris (n.) : le chêne, le bois de chêne
aes. aeris (n.) : l'airain, le bronze
trux. trucis : farouche, menaçant
committere. o. misi. missum : confier
pelagus. i (n.) : la haute mer, la pleine mer
ratis. is (f.) : 1. le radeau ; 2. (poét.) le navire, le vaisseau
timere. eo. timui. - : craindre
praeceps. cipitis : tête en avant, précipité, impétueux
decertare. o. aui. atum : livrer une bataille décisive ; livrer bataille, combattre contre qqn (cum aliquo)
Aquilo. onis (m.) : l'Aquilon, vent du nord-est
tristis. is. e : sombre, funeste
Hyades. um (f. pl.) : les Hyades, sept étoiles de la constellation du Taureau ; leur lever et leur coucher annoncent la pluie
rabies. iei (f.) : la rage, la fureur
arbiter. tri (m.) : le maître (dans ce contexte-ci)
tollere. o. sustuli, sublatum : soulever, élever
fretum. i (n.) : le bras de mer ; (poét.) la mer, les flots
gradus. us (m.) : le pas
natare. o. aui. atum : nager
mare. is (n.) : la mer
turbidus. a. um : troublé, agité, bouleversé
infamis. is. e : décrié, de mauvaise réputation
Acroceraunia. orum (n. pl.) : monts Acrocérauniens (en Épire)
abscindere. o. abscidi. abscissum : séparer en déchirant, déchirer ; (fig.) séparer
dissociabilis. is. e : qui sépare ; incompatible
tangere. o. tetigi. tactum : toucher
transilire. io. ui. - : tr. sauter par-dessus, franchir
uadum. i (n.) : le gué ; le fond de la mer ; l'eau, les flots
audax. acis : (adj. souvent pris substantivement) audacieux, hardi
perpeti. ior. perpessus sum : (tr.) endurer jusqu'au bout, souffrir avec patience
gens. entis (f.) : la race, la souche ; le peuple ; gens humana : cfr. genus, la race humaine, le genre humain
ruere. o. rui. rutum : (int.) se précipiter, se ruer, s'élancer
uetare. o. uetui. uetitum : ne pas permettre, interdire
nefas (n. indéclinable) : ce qui est contraire à la volonté divine ; ce qui est impie, sacrilège
genus. eris (n.) : la race ; (poét.) le rejeton
fraus. dis (f.) : la tromperie, la fourberie, la perfidie (toujours avec l'idée de ruse)
malus. a. um : mauvais ; malheureux, funeste
inferre. o. intuli. illatum : porter
aetherius. a. um : éthéré ; céleste ; relatif au monde d'en haut
subducere. o. duxi. ductum : II. tirer de dessous : soustraire ; emmener ; enlever à la dérobée, furtivement
macies. iei (f.) : la maigreur ; la pauvreté, la sécheresse
febris. is (f.) : fièvre
incumbere. o. cubui. cubitum : s'étendre sur, s'appuyer sur ; ici le verbe prend le sens de "s'abattre" (voir Commentaires au fil du texte)
cohors. cohortis (f.) : la troupe, le cortège ; la dixième partie de la légion
semotus. a. um : (adjectif ) retiré, éloigné, à l'écart
corripere. io. ripui. reptum : (tr.) saisir vivement ; dans l'expression corripere gradum "presser le pas"
experiri. ior. expertus sum : éprouver, faire l'essai
uacuus. a. um : vide ; libre
aer. aeris (m.) : l'air, l'air atmosphérique (qui enveloppe la terre et est lui-même enveloppé par l'éther)
penna. ae (f.) : la plume ; l'aile
perrumpere. o. rupi. ruptum : briser entièrement ; passer de force à travers
Acheron. ontis (m.) : l'Achéron, fleuve des Enfers
Herculeus. a. um : d'Hercule
nil = nihil (n.) : (en tant que substantif) rien ; (en tant qu'adverbe) en rien
arduus. a. um : haut, élevé, escarpé ; (fig.) difficile
petere. o. petii. petitum : chercher à atteindre
pati. ior. passus sum : permettre (avec proposition infinitive)
iracundus. a. um : irascible, emporté ; irrité, furieux
Iuppiter. Iouis (m.) : Jupiter, roi des dieux
fulmen. inis (n.) : la foudre, le tonnerre

 

3. GRAMMAIRE ET LANGUE

 

te : acc. du pronom personnel 2e personne du singulier, CD de regat
Cypri : génitif dépendant de potens
sidera : nom. nt. pl. apposition à fratres
regat : subj. présent A 3e sg (accord par proximité), subj. de souhait
obstrictiis aliis : abl. absolu
nauis : vocatif
creditum : épithète de Vergilium
reddas, serues : subj. prést de souhait
precor : incise
Aquilonibus : datif, complément de decertantem
tristis = tristes puisque le -is est long : épithète de Hyadas
quo : pronom relatif, antécédent = Noti; abl. du 2e terme de comparaison dépendant de maior
arbiter : sujet de la relative introduite par quo
siccis oculis : abl. descriptif
Oceano : abl. de moyen
tangenda : acc. nt. pl. de l'adj. verbal de tangere, épithète de uada
transiliunt : ind. prést, base d'une conditionnelle "réelle".
audax : épithète de gens humana
perpeti : inf. de relation, complément de l'adjectif audax, tour poétique
fraude : abl. de moyen
domo : abl. d'origine en rapport avec subductum
terris : datif complément de incumbere
prius : adv. auparavant, jadis
pennis : abl. de moyen
ardui : gén. partitif par rapport à nil
.

 

4. AU FIL DU TEXTE

 

Strophe 1


sic : annonce une condition qui sera exprimée aux v. 6-7.
diua potens Cypri : il s'agit de Vénus qui, née de la rencontre du membre mutilé d'Ouranos et de l'écume de la mer, a abordé à Chypre où elle fut vénérée. Vénus est la déesse de la végétation naissante (voir Ode I,4), de l'amour et de la beauté. Elle a aussi été invoquée comme déesse marine et a donné son nom à une planète qui guidait les marins.
Chypre était un centre de construction de navires et faisait beaucoup de commerce par mer. Évoquer Vénus par son attribut de souveraine de Chypre n'est pas innocent.
fratres Helenae : les frères d'Hélène sont Castor et Pollux, fils de Zeus et de Léda, nommés aussi Dioscures (Dioskouroi : fils de Zeus). Ils sont, pour les Romains, des divinités marines qui protègent les voyageurs. Ils se manifestent par des flammes phosphorescentes sur la mer par temps d'orage que les marins appellent aujourd'hui "feux Saint-Elme". D'autre part, les Dioscures symbolisent l'amitié dominant la mort. Pollux, immortel, accepta de partager la vie de son frère mortel. Leur amitié fut fixée dans la constellation des Gémeaux comme le rappelle l'apposition lucida sidera. uentorum pater : Éole est le père des vents. Il peut provoquer la tempête (cfr livre I de l'Énéide), ou au contraire la contenir (cfr l'Odyssée où Éole confie à Ulysse une outre contenant les vents, seul le Zéphyr restait libre, lui qui devait ramener Ulysse à Ithaque).
Iapyga : Iapyx.ygis (m.) vent de l'Adriatique ouest-nord-ouest favorable au voyage en Grèce lorsqu'on quittait l'Apulie. Allusion à l'Odyssée mais ici Éole retiendra tous les vents excepté l'Iapyx.

Les vers 1 et 2 présentent des allitérations en [si] à l'initiale des vers et dans le dernier mot des vers : sic te diua potens Cypri / sic fratres Helenae, lucida sidera.
Vénus et les Dioscures sont unis dans ces deux vers tout autant par leur fonction protectrice des marins que par le symbole d'amour et d'amitié qu'ils représentent.
Horace commence son poème par un souhait qu'il adresse à certaines divinités dont le choix n'est pas anodin : Horace invoque Vénus désignée par un terme qui la rattache à sa fonction marine et les Dioscures, divinités marines certes mais également symboles d'amitié. Horace, en filigrane, montre que le lien qui l'unit à Virgile est plus qu'une simple reconnaissance qu'il lui doit. Éole est puissant sur mer dans l'imaginaire latin, il convient aussi de lui adresser cette prière. Doit-on percevoir l'action du père des vents dans le vers 16 tollere seu ponere uolt freta ?


Strophe 2


nauis : le début de la deuxième strophe nous apprend qui est le te du premier vers: il s'agit du navire qui doit mener Virgile en Attique (finibus Atticis). Mais sans doute doit-on voir dans cet exemple précis un cas particulier à généraliser : le voyage de Virgile est prétexte à évoquer le danger de tout trajet maritime.
creditum…reddas : Horace confie Virgile au bateau, l'y dépose en prêt, en dépôt : ce navire doit donc s'acquitter de sa dette et rendre ce qu'on lui a prêté. Il s'agit ici de la condition introduite par le sic.
animae dimidium meae : ce vers témoigne d'une amitié profonde. Il n'est guère passé inaperçu, voir e.g. Saint Augustin, Confessions, IV. 6, qui écrit à la suite de la perte d'un ami : "Quelle heureuse expression a su trouver le poète qui, parlant d'un ami, l'appelle “la moitié de son âme” ! Oui, j'ai senti que son âme et la mienne n'avaient été qu'une âme en deux corps ; ainsi je ne voulais plus vivre, réduit à la moitié de moi-même".

La strophe 2 décrit donc la prière d'Horace au "destinataire" de l'ode : le bateau qui emmène Virgile en Grèce. Horace souhaite que son ami sorte sain et sauf de ce dangereux périple qui va le placer à la merci des dieux.



Strophe 3. 


Avec la strophe 3 commence la généralisation (qui est plus claire au vers 24 dans lequel le passage au pluriel rates ne laisse aucune ambiguïté quant à une généralisation à tout voyage en mer). Horace évoque le premier marin qui n'a pas craint de défier des éléments qu'il ne contrôlait pas : Africus, Aquilons, Hyades et Notus.
robur et aes triplex : au premier degré, on peut y voir l'embarcation faite de chêne et de bronze dans laquelle se trouve le marin ; au second degré, on peut penser que cet homme est téméraire puisqu'il possède un cœur bardé de bois et de bronze.
v.10-11 : fragilem truci / commisit pelago ratem. Construction en chiasme.
Le terme pelagus.i signifie la haute mer, la pleine mer. Constatons aussi qu'Horace utilise le mot ratis et non nauis. Outre l'impossibilité métrique d'interchanger ratem et nauem, le choix de ratis dont la signification première est "radeau" renforce l'idée d'audace du marin : il s'embarque en pleine mer sur un simple radeau qualifié d'ailleurs de fragilis.
Africum : vent d'ouest-sud-ouest très violent venant d'Afrique comme son nom l'indique.
praecipitem : adjectif qu'Horace semble joindre souvent à des cours d'eau ou des vents (cfr Ode I, 7, 13). On comprend aisément l'image du vent impétueux qui s'élance tête en avant.

L'audace du premier marin est exprimée en filigrane, comme nous venons de le suggérer, dans robur et aes triplex, fragilem truci commisit pelago ratem, et explicitement par nec timuit.



Strophe 4.


Aquilonibus : vent du nord-est, opposé à l'Africus d'où l'expression decertantem. L'élision que présente ce vers renforce l'idée de tempête : tous les éléments se battent mêlés étroitement.
Hyadas : groupe de sept étoiles à la tête de la constellation du Taureau. Leur lever et leur coucher coïncidaient généralement avec une période de pluies et de tempêtes (le terme vient du grec húein : faire pleuvoir).
Noti : vent du sud (le sirocco) dont Horace fait un maître absolu de la mer Adriatique (v. 15-16).
Hadriae : la mer Adriatique, à l'est de l'Italie.

Les strophes 3 et 4 contiennent un bon nombre de références et de termes repris aux scènes maritimes des premiers livres de l'Énéide : Éole (strophe 1) et sa prison des vents, l'Africus, le Notus, l'Aquilon et les Hyades sont transférés de la mer Méditerranée d'Énée à la mer que Virgile doit franchir c'est-à-dire l'Adriatique. Comparons le vers I, 66 de l'Énéide et le vers 16 de notre ode :

Aen. I, 66 et mulcere dedit fluctus et tollere uento
carm. I, 3 tollere seu ponere uolt freta.

Horace dépeint une véritable tempête en qualifiant chaque élément par un terme évocateur : l'Africus était déjà praeceps, il est aussi decertans, les Hyades sont tristes et le Notus déploie sa rabies. Les sonorités sont rudes faisant écho au déchaînement des éléments : praecipitem Africum decertantem Aquilonibus nec tristis Hyadas nec rabiem Noti quo non arbiter Hadriae. Horace énumère des éléments que nous qualifions d'"incontrôlables" car l'homme n'a aucune prise sur ceux-ci. Pour être exacte, l'énumération a commencé à la strophe 3 avec Africum.

 

Strophe 5. 


"Ne craignait-il donc pas de mourir cet audacieux marin ?" Les expéditions en mer étaient périlleuses. Pour Horace qui préférait voir de loin les îles grecques (cfr Ode I,7), il est aberrant d'aller ainsi à l'avant d'une mort éventuelle. À quoi bon risquer ? Pour Horace, le bonheur est à trouver dans l'instant que l'on vit et il refuse l'aventure. Les dangers décrits sont en gradation soutenue par le nombre croissant de syllabes : monstra natantia, mare turbidum et infamis scopulos Acroceraunia.

mortis gradum trouvera écho au vers 33 (necessitas) leti corripuit gradum où la question ne se pose plus : la mort est effectivement en marche, et tout audacieux risque fort de la rencontrer.
scopulos Acroceraunia : chaîne de montagnes entre la Macédoine et l'Épire dont une grande partie s'avançait en promontoire dans la mer Ionienne pour le plus grand péril des navigateurs.

Le sentiment qu'exprime ici Horace est une indignation mêlée d'incompréhension : pourquoi une telle audace qui doit conduire à la mort ? Le mouvement d'indignation, d'incompréhension va croissant dans cette première partie de l'ode (strophes 1 à 5) jusqu'à culminer dans la forme interrogative. Horace évoque la mort face à certains éléments non contrôlables qui sont en gradation.


Strophe 6.


La strophe suivante apporte une réponse à la question d'Horace : non, ce marin audacieux ne craignait pas la mort et c'est en vain qu'un dieu, dans sa prévoyance (deus prudens), a séparé les continents. La mise en évidence de nequiquam montre que l'homme désire toujours aller plus loin, rien ne l'en empêchera.

Prudens est un adjectif que l'on ne trouve que trois fois dans les Odes : ici, en III. 29. 29 et en IV. 9. 35. La prudentia (substantif absent des Odes) est une vertu qu'Horace attribue seulement aux dieux (ici et III. 29) et à l'homme d'État (IV. 9). Horace insiste donc sur le fait que prévoir (prudens < pro-uidens) (et donc penser au lendemain) n'est pas donné aux hommes ordinaires. Doit-on comprendre que pour Horace l'homme d'État, s'il doit être prévoyant, ne pourra être heureux car il ne peut profiter de l'instant qui lui est offert ?
L'idée de séparation est doublement exprimée : une fois par le verbe (abscidit), une seconde fois par l'adjectif qualifiant Oceano (dissociabili "qui sépare").
Comme nous l'avons déjà dit, la généralisation est sans équivoque ici : le passage au pluriel du terme ratis (rates) la souligne. Le terme rates est donc à nouveau employé pour marquer la généralisation mais aussi, selon nous, pour accentuer davantage la position peu avantageuse des marins : leur bateau, quel qu'il soit, fait piètre figure si Jupiter se décide à lancer ses foudres, Éole à déchaîner les vents, Poséidon à agiter les flots,… Il ne restera plus qu'un rafiot ballotté par des éléments en furie…
impiae rates : ces embarcations fragiles sont qualifiées d'impies. En effet, elles transgressent une loi divine : si un dieu a séparé les terres, ce n'était nullement pour que l'homme décide de les rejoindre. L'homme n'a d'ailleurs aucune raison de défier les dieux. Pour Horace, il convient de laisser aux dieux et au destin ce sur quoi ils ont toute puissance. Impiae a un écho au vers 26 (uetitum nefas) ainsi qu'au vers 39 (nostrum scelus). On constate qu'Horace insiste sur l'idée de "sacrilège" par plusieurs redondances : impiae est doublé par non tangenda et au vers 26, nefas est qualifié par uetitum.
transiliunt : "sauter par dessus", le terme est bien choisi car il s'en dégage une puissance descriptive : on voit en effet ces frêles esquifs passer au-dessus d'une vague, retomber dans son creux pour bondir à nouveau sus à la vague suivante. L'audace des marins est forte en dépit de l'action du dieu mais c'est ainsi.



Strophe 7.


Horace étend la généralisation à toute la race humaine (gens humana). L'anaphore de audax (v. 25 et v. 27) dépeint l'audace dont les hommes font preuve de tout temps. En effet, déjà Prométhée, fils de Japet, vivant aux temps des premiers hommes fit preuve d'audace en leur apportant le feu dérobé aux dieux. Cette audace fut malheureusement punie : Zeus envoya Pandore et sa fameuse boîte qu'Épiméthée reçut avec joie dans sa grande sottise (cfr Hésiode, Les travaux et les Jours, 83 sq.).

ruit : le genre humain n'hésite pas une seconde à se diriger dans une voie sacrilège, il s'y précipite. Il faut voir ici un parfait à valeur de présent : la race humaine n'a pas changé.
per uetitum nefas : cfr impiae rates aux vers 23-24, la même idée est reprise une dernière fois au vers 39 dans per nostrum scelus. On constate les sonorités identiques : per uetitum nefas / per nostrum scelus.
Iapeti genus = rejeton de Japet, Horace vise certainement Prométhée mais peut-être faut-il sous-entendre aussi Épiméthée à cause duquel, selon la légende, les hommes durent endurer tous les maux sortis de la jarre de Pandore; ces maux sont décrits dans la strophe suivante. Les deux strophes sont étroitement liées par la reprise de ignem.
fraude mala : deux traductions, dont le sens ne diffère guère, sont envisageables :
* soit on prend l'adjectif au sens de "funeste" et on entend que la ruse fut funeste, malheureuse vu ses conséquences ;
* soit on rapproche fraude mala de l'expression juridique dolus malus et on donne à mala le sens de "coupable". Nous préférons la première solution car elle conforte, par l'apport d'un second élément, notre hypothèse d'union étroite entre les deux strophes, la strophe suivante décrivant les conséquences malheureuses du vol.

Horace évoque donc l'audace du genre humain en général : la racine gens se trouve dans trois des quatre vers de la strophe. Le prétexte qu'était le voyage de Virgile nous mène bien loin.



Strophe 8.


Vient maintenant une description peu réjouissante des maux qui ont suivi l'apport du feu. D'abord la consomption, l'amaigrissement et les fièvres, ensuite la mort. Cette strophe dépeint les éléments non contrôlables qui sont les conséquences de l'audace des premiers hommes.

post ignem aetheria domo (v. 29) : l'élision nous semble indiquer que les maux ont suivi directement l'apport du feu, il n'y a pas eu de répit. Le feu fut donné aux hommes et immédiatement après les conséquences suivirent…
incubuit : le verbe doit ici être pris dans un sens particulier. Sa signification première est "s'étendre" mais dans les premiers livres de l'Énéide, Virgile le dote d'une force malveillante :

I, 84 incubuere mari
II, 205 angues incumbunt pelago

Nous pensons, ainsi que le suggère M. Owen Lee, qu'Horace reprend à Virgile la signification du terme et qu'au lieu de le traduire par "s'étendre", il est pertinent d'y voir un terme plus fort qui ne présage rien de bon. Nous proposons "s'abattre" ou "investir". Une image puissante se dégage alors du vers : les fièvres s'abattent sur la terre comme des rapaces sur leur proie. Febrium cohors : c'est une troupe, un cortège de fièvres qui s'abat sur la terre, les maux arrivent en nombre !

semoti necessitas leti : nous sommes tous voués tôt ou tard à la mort, la seule chose sûre que nous pouvons entrevoir dans notre destin est cette mort. Seul le moment nous est inconnu.
prius tarda necessitas : cette fatalité était nonchalante et tardait, maintenant la mort, hâtant le pas (corripuit gradum), fauche les hommes : ils tombent les uns après les autres. Ne perdons pas de vue que la mort est le résultat de l'audace dont les hommes ont fait preuve.


Strophe 9.


Le vers 33 (leti corripuit gradum) est un écho sinistre au vers 17 (quem mortis timuit gradum) à la question duquel il répond : le marin, comme tout audacieux, risque d'avancer son rendez-vous avec la mort. Ce vers est frappant par sa place également. Dans toute l'ode, les strophes forment une unité sémantique sauf la 8e : pour en comprendre le sens, on doit lire le premier vers de la strophe suivante. La strophe 8 a attrapé un vers de plus, à l'instar de la mort qui attrape les hommes. Le premier vers de la strophe 9 évoque la mort, puis Horace rappelle l'audace de Dédale et d'Hercule.

Daedalus : Dédale, architecte et sculpteur légendaire athénien, craignant d'être surpassé par son neveu et élève Talos, le précipita du haut de l'Acropole ou dans la mer. Condamné par l'Aéropage, il fuit et se réfugia en Crète où il construisit le Labyrinthe pour le roi Minos. Enfermé dans son œuvre avec son fils Icare, Dédale fabriqua des ailes avec des plumes et de la cire et tous deux s'enfuirent. Icare vola trop près du soleil, la cire fondit et l'enfant tomba dans la mer et se noya.
Acheronta : l'Achéron, fleuve des Enfers. Synecdoque de la partie pour le tout : le fleuve des Enfers est utilisé ici pour désigner les Enfers dans leur globalité, le monde sous-terrain.
Herculeus labor : le dernier des douze travaux d'Hercule consista à amener Cerbère, gardien des Enfers à Eurysthée. Hercule y parvint, ligota Cerbère, l'apporta à Eurysthée et le rendit ensuite aux Enfers.
v. 36 : perrupit Acheront(a) Herculeus labor : l'élision rend la rapidité avec laquelle Hercule agit : le travail est vite fait et bien fait. Elle renforce aussi l'idée d'écrasement présente dans le verbe. Le vers, du fait de l'élision, est comme le héros prêt et prompt à agir.

Nous sommes en présence de deux "audacieux" (tous deux exprimés juste après la coupe du vers) : Dédale affronta l'air, Hercule le feu (et Virgile ainsi que les marins affrontent l'eau). L'air et le feu, c'est-à-dire le monde souterrain, sont deux domaines réservés aux dieux. C'est faire preuve d'audace que de s'y aventurer. Constatons que les mondes parcourus par ces audacieux se terminent tous en -a : uada (v. 25), aera (v. 34), Acheronta (v. 36).


Strophe 10.


Horace dépeint l'audace des hommes dont nous faisons tous preuve malgré la répression que nous encourons.

v. 37 : sorte de conclusion de ce qui vient d'être dit, les hommes affrontent tout : l'eau, l'air et le feu. Il n'y a rien (nil) qui puisse les effrayer, pas même la mort, cfr v. 17. L'élision présente dans le vers rend la forme de la conclusion (qui ne prend déjà qu'un vers) encore plus compacte et frappante.
petimus, patimur : apparition de la première personne du pluriel, Horace introduit son lecteur dans l'ode. Nous sommes tous concernés ! Les deux verbes présentent une forme quasi identique : seules diffèrent la voyelle du radical (et uniquement par ouverture) et la lettre finale.
iracunda Iouem ponere fulmina : hypallage, grammaticalement iracunda est épithète de fulmina alors que sémantiquement, l'adjectif se rapporte à Iouem. C'est en effet Jupiter qui est irrité par l'audace des hommes et non ses foudres.
ponere fulmina : écho au vers 16 ponere freta. On constate en effet la reprise du mot ponere, la finale en -a et le complément commence par /f/ suivi d'une liquide. L'emploi de la première personne du pluriel explique que Jupiter ne sait plus où donner de la tête : il doit faire payer leur crime à tous ces ambitieux mais tant d'hommes font preuve d'audace et d'ambition. Jupiter ne dispose plus d'aucun répit : il châtie à tour de bras.

 

5. COMMENTAIRE INTÉGRÉ

 

 

A. Analyse linéaire

B. Analyse circulaire

C. Conclusion

 

L'ode est souvent intitulée "Souhait de bon voyage à Virgile" mais, ainsi que nous l'avons fait remarquer, ce voyage n'est que le prétexte à un développement plus général. Horace soigne néanmoins ce "prétexte" et la figure de Virgile reste présente dans toute l'ode via l'argumentation utilisée. Nous le verrons plus bas. Horace adresse un profond message d'amitié au poète de l'Énéide, profond mais bref et peu enflammé. Horace n'est pas de ces hommes qui étalent leurs sentiments et leurs émotions. Un vers suffit à cette déclaration pleine de finesse et de tendresse (v. 7). En s'adressant à Vénus et aux Dioscures, Horace signe également sa volonté de témoigner de son amitié. Les deux vers consacrés à ces divinités accusent des reprises sonores comme nous l'avons souligné : assonances en [a] et en [si] ainsi que la reprise en anaphore du sic.

A. Analyse linéaire.

Cette ode d'Horace se comprend aisément si l'on suit l'analyse traditionnelle c'est-à-dire linéaire.

Le schéma de l'ode est clair et logique :

Premier mouvement : STROPHES 1 à 5

1) Souhait de bon voyage à Virgile : 2 strophes liées par le besoin de pouvoir identifier le te du premier vers, seules strophes dont les verbes sont au subjonctif.

2) Par association d'idées, Horace évoque le premier marin qui a entrepris un voyage en mer. Il parle de l'audace face aux éléments déchaînés : nous avons déjà souligné la puissance de description émanant des strophes 3 et 4. On a donc à nouveau 2 strophes liées par des reprises sonores : v. 9 triplex, v. 10 truci, v. 12 Africum, v. 16 freta (il s'agit chaque fois du dernier mot du vers) ; v. 11 ratem, v. 14 rabiem. Il y a aussi une construction identique : v. 12 rejet de primus, v. 16 rejet de maior (dernier vers de chacune des strophes).

3)Ensuite survient une question en rapport avec l'audace du marin : n'avait-il pas peur de la mort ? 1 strophe interrogative liée aux deux précédentes par la reprise de timuit et par la construction syntaxique : on avait illi qui, on a (ille) qui. De plus natantia et Acroceraunia riment avec freta de la strophe 4.


Second mouvement : STROPHES 6 à 10


1) Réponse à la question. Le marin n'avait pas peur de la mort et c'est donc en vain que les dieux ont séparé les terres. Horace utilise une 1 seule strophe pour développer cette idée. On a donc un parfait équilibre : une strophe pour la question, une strophe pour la réponse.

2) Horace continue à généraliser, il passe à l'audace de tout le genre humain et donne un premier exemple, celui de Prométhée dont le vol du feu apporta tant de malheurs aux hommes. On a 2 strophes pour décrire cela. Nous avons déjà montré que celles-ci étaient étroitement liées (reprise de ignem, fraude mala qui annonce la description des conséquences). Ces strophes sont néanmoins liées à la précédente par l'idée d'impiété et de sacrilège : les coupes des vers 24, 26 et 28 dégagent chaque fois des actions impies :
— transiliunt uada
— per uetitum nefas
— gentibus intulit
(ss-entendu "le feu").

3) Horace donne deux autres exemples d'audacieux : Dédale et Hercule. Il a ainsi envisagé une audace envers la mer, envers l'air et envers le feu. Il conclut donc que la race humaine affronte tout et ne craint pas les foudres de Jupiter.
Le vers 33 fait écho au vers 17 : 17. quem Mortis timuit gradum ? 33. leti corripuit gradum.

Pour certains commentateurs, le caelum (v. 38) fait penser à celui de l'ode I, 2, 45 (dédiée à Auguste) serus in caelum redeas diuque, et par conséquent à l'empereur et à ses prétentions. Les iracunda fulmina de Jupiter de l'ode I, 3 feraient alors penser à sa colère dans l'ode I, 2, 2. Si l'on croit en ce rapprochement, on doit alors conclure que, même étant homme d'État et donc normalement prudens comme les dieux (voir l'analyse de ce terme dans Commentaires au fil du texte), Auguste ne résisterait pas à l'ambition et à l'audace… Ce qui risque de lui coûter cher ! Tous les lecteurs n'ont peut-être pas relevé ces allusions mais, elles ne sont certainement pas passées inaperçues pour une certaine personne : à savoir Virgile.


Les structures de la généralisation.

Horace part, c'est évident, d'un exemple concret et particulier : Virgile. Il passe ensuite au premier marin, puis à la race humaine et introduit enfin tout lecteur.


1) illi qui v. 9-10
(ratem) v. 11
qui v. 18 = 2ème vers de la strophe
qui v. 19 = 3ème vers de la strophe
Acroceraunia v. 20 = dernier vers de la strophe

2) (rates) pluriel v. 24
gens humana v. 26
mortalibus v. 37

3) petimus v. 38 = 2ème vers de la strophe
patimur v. 39 = 3ème vers de la strophe
fulmina v. 40 = dernier vers de la strophe

On constate qu'Horace ne manque pas d'ingéniosité. Chaque moment de la généralisation a ses particularités lexicales propres :

1) pronoms démonstratif et relatifs
2) substantifs
3) verbes


Mais Horace joint également des similitudes notamment dans la construction au niveau de la strophe du premier et du dernier moments de généralisation. Au niveau des sonorités aussi, ces deux moments présentent un parallélisme : le premier reprend tel quel qui trois fois et la strophe se termine en -a (v. 20), le dernier reprend des verbes quasi semblables et la strophe se termine également en -a. Le deuxième moment, par souci de variation, présente des substantifs à des cas différents mais il y a reprise du terme ratis.

Nous avons découpé l'ode en deux mouvements que nous justifions par le rythme et par les thèmes qui y sont évoqués. Outre que nous constituons deux parties de longueur égale, du point de vue du rythme, le premier mouvement de l'ode est construit sur une tension qui culmine par l'interrogation. Le second mouvement repart après la tombée de ce premier climax.
Les strophes sont disposées de façon symétrique :

1 2-2-1
2 1-2-2.


Les thèmes abordés et l'ordre dans lequel ils apparaissent sont identiques : on part d'une divinité, on passe par l'audace pour aboutir à la mort.

— Dans le premier mouvement, Horace interpelle des divinités, puis il évoque l'audace qui risque de conduire à la mort (Mortis v.17).
— Il en va plus ou moins de même dans le second mouvement : évocation d'un dieu (v. 21), de l'audace (l'anaphore de audax ne laisse aucun doute sur ce point, de même que les reprises de l'idée de sacrilège impiae rates, non tangenda transiliunt uada, per uetitum nefas, gentibus intulit) qui conduit à la mort (v. 33 parfait écho du v. 17). Ici Horace rend la structure un peu moins linéaire : il reprend l'idée d'audace (par deux nouveaux exemples : Daedalus, Herculeus labor et par per nostrum scelus en écho au per uetitum nefas) que la mort punit (iracunda fulmina de Jupiter). Le responsable de cette mort est un dieu.

Schématisons la structure linéaire :

dieu — audace —mort // dieu — audace — mort/dieu.

Cette structure linéaire met en valeur les v. 1, 21 et 40, c'est-à-dire le premier vers, le vers central et le dernier. Ce sont les trois vers où Horace mentionne la divinité : sic te diua potens Cypri — nequicquam deus abscidit — iracunda Iouem fulmina. Si l'on rapproche ces vers, on comprend aisément que le sujet qu'Horace vise ici n'est pas de souhaiter un bon voyage à Virgile mais de préciser le caractère hasardeux de la navigation qui met les hommes à la merci des dieux. En effet, en faisant preuve d'une telle audace, l'homme se place au centre d'éléments qu'il ne contrôle pas et dont les seuls maîtres sont les dieux. Horace, dans la première strophe, remet son ami dans les mains des dieux. Dans la sixième strophe, il présente un argument divin à Virgile (et à tout navigateur) : pourquoi tenter une traversée ? : puisqu'un dieu a séparé les terres, c'est commettre un acte impie. Dans la dernière strophe, le poète évoque la justice de Jupiter prêt à châtier les hommes qui font preuve d'impiété et d'audace.

Il peut paraître curieux de voir ainsi Horace recourir à l'argument divin. Horace croit-il sincèrement que traverser la mer est un sacrilège ? Bien sûr que non. Horace ne prend pas la mythologie au sérieux. Mais le mythe embellit l'ode et puis surtout n'oublions pas que celle-ci s'adresse en tout premier lieu à Virgile qui lui joue le jeu des dieux. C'est pour dialoguer sur le même ton que celui dont use Virgile qu'Horace invoque ici les dieux, qu'il conseille par des sous-entendus à son ami de ne pas commettre un acte sacrilège. Virgile n'est-il pas pius ? Pourquoi va-t-il ainsi à l'encontre de ce qu'il a toujours fait ? En se préparant à embarquer, Virgile s'apprête à commettre un acte semblable à celui du premier marin. Mais Horace ne dit pas cela explicitement, il se contente de suggérer. Ce n'est qu'en rapport à Virgile que l'on comprend ces trois vers et les allusions qu'ils évoquent. Gardons-nous d'y voir un revirement d'Horace. Il n'y croit pas mais respecte la piété de son ami.

 

B. Analyse circulaire.

Voici donc ce que permet de dégager une analyse linéaire de l'ode. Il est toutefois intéressant de procéder également à une analyse circulaire. En effet, la plupart des odes d'Horace révèlent un contenu quelque peu différent si on les prend par le biais d'une structure mésodique. Ce type d'analyse consiste à examiner l'ode en rayonnant à partir du centre.


Notre ode est constituée de 10 strophes, le centre se trouve donc à la jonction des strophes 5 et 6, c'est un point d'interrogation (et le seul dans toute l'ode). Le message sous-jacent que relève la structure circulaire est donc une question que se pose Horace face à la vie : "pourquoi l'Homme tend-il à dominer, quel sens donner à l'audace (ou ambition) ?".


Examinons les strophes en rayonnant à partir du centre :


STROPHES 5 et 6 (en parallélisme thématique) :


La strophe 5 consiste en une question : "le marin (l'homme), par son audace, affronte-t-il la mort et les éléments non contrôlables ?". La strophe 6 répond à la question : "oui, le marin ose affronter la mort et c'est ainsi". En effet c'est en vain qu'un dieu a séparé les terres. Remarquons que nequicquam reçoit la première position de la strophe 6 et apparaît après le point culminant du climax élaboré dans les cinq premières strophes. On repart donc sur ce mot.
Les deux strophes présentent une construction subordonnée : la strophe 5 utilise une relative, la strophe 6 une conditionnelle.


STROPHES 4 et 7 (en opposition relative) :


Le premier mot de la strophe 4 (decertantem) évoque l'audace face à l'énumération d'éléments non contrôlables qui occupe tout le reste de la strophe. Ce terme a un écho dans la strophe 7 où apparaît deux fois audax à l'initiale du vers. La strophe 7 décrit clairement l'audace dont les hommes font preuve depuis la nuit des temps (cfr Prométhée). La strophe insiste sur la race humaine : on trouve 3 fois la racine gen- faisant sans doute écho aux 3 éléments non contrôlables énumérés dans la strophe 4 (Aquilonibus, Hyadas, Noti).
L'opposition est rendue par la syntaxe : la strophe 4 ne possède pas de verbe principal, c'est une strophe composée de plusieurs CD coordonnés tandis que la strophe 7 comprend deux phrases de deux vers très nettes et concises.


STROPHES 3 et 8 (présentant une opposition inversée par rapport aux strophes 4 et 7):


Horace évoque l'audace dans la strophe 3 (nous avons déjà relevé cela : robur et aes triplex, fragilem truci commisit pelago ratem, nec timuit), tandis qu'il décrit des éléments non contrôlables dans la strophe 8 (macies, febrium cohors, necessitas). Nous rappelons que cette strophe est la seule à ne pas être dotée d'une unité sémantique propre mais ce "manque de régularité" dans l'ode est bienvenu : la strophe 8 attrape un vers de plus (v. 33) comme la mort nous attrape.
On constate des reprises sonores et syntaxiques entre ces deux strophes :
— le premier vers de la strophe 3 contient un et, et le deuxième vers de la strophe 3 commence par une préposition circa (l'ode en compte 5) / le premier vers de la strophe 8 commence par une préposition post et le second contient et (il n'y en a que trois dans toute l'ode). Les deux conjonctions de coordination lient des substantifs tandis que le troisième et (v. 8) coordonne des verbes.
— les deux derniers vers de la strophe 8 reprennent des sonorités du dernier vers de la strophe 3 : incubuit // timuit et prius // primus.

STROPHES 2 et 9 (présentant un parallélisme thématique) :


Ces strophes sont à mettre en parallèle au niveau du contenu car elles regroupent trois "audacieux" : Virgile, Dédale et Hercule affrontant respectivement l'eau, l'air et le feu (trois éléments qui ne sont pas regroupés au hasard : ils annoncent le nil du vers 37). Peut-on déduire du rapprochement de ces deux strophes que ce qui attend Virgile est la mort (premier vers de la strophe 9 leti corripuit gradum), sorte de vision prophétique du uates qu'est Horace ?

Les deux strophes présentent des sonorités finales identiques :
strophe 2 v. 1 -um / strophe 9 v. 1 -um
v. 2 / v. 2 -is
v. 2 -is ; v. 3 -or / v. 3 -is ; v. 4 -or

D'un point de vue syntaxique en revanche, comme dans les strophes 3 et 8, la structure est tout à fait différente : la strophe 2 présente un tout qu'on ne peut scinder, le mode est au subjonctif indiquant le souhait tandis que la strophe 9 (si on excepte le premier vers) se sépare en deux phrases nettes de deux vers et d'un vers dont le mode est l'indicatif de l'affirmation.

STROPHES 1 et 10 (en parallélisme thématique) :


Ces deux strophes sont à mettre en rapport en ce qui concerne la présence de divinités. Les divinités ne sont présentes qu'à trois endroits du poème comme nous l'avons déjà dit (ici, c'est-à-dire aux extrémités, et au centre). Nous avons expliqué plus haut le pourquoi de la présence de divinités : l'argument divin invoqué par Horace est à considérer en rapport à Virgile qui accepte les dieux. Horace se place en quelque sorte à son niveau : sa prière est une demande d'intercession en faveur de Virgile, il s'adresse aux dieux dans la première strophe car ils sont ce en quoi Virgile croit. Les strophes évoquent toutes deux le ciel : sidera, uentorum // caelum, fulmina. On peut noter le jeu phonique de lucida sidera et iracunda fulmina.

D'autres correspondances entre les strophes sont à signaler également.

Les strophes qui décrivent les éléments non contrôlables (strophes 4 et 8) présentent des parallélismes :

— les strophes énumèrent chacune trois éléments incontrôlables :
Aquilonibus, Hyadas, Noti
macies, febrium cohors, necessitas
— élision du premier vers de chacune des deux strophes.

La strophe 4 présente également des similitudes avec la strophe 6 :

— les strophes contiennent la négation non
— rime des trois derniers vers de la strophe : Noti Hadriae freta / dissociabili impiae uada, les deux derniers termes (Hadriae freta et impiae uada) ayant respectivement le même nombre de syllabes.

Les strophes 5 et 9 peuvent aussi être mises en rapport : outre la similitude thématique et phonétique des deux premiers vers terminés par gradum, on relève d'un côté le domaine marin (monstra natantia, mare turbidum, scopulos Acroceraunia) et de l'autre l'air (uacuum aera, pennis) et le feu (Acheronta = les Enfers présentés dans leur élément liquide : le fleuve, ce qui accuse le parallélisme entre les deux strophes). Il y a des rapports phonétiques : siccis occulis (rapprochés) // pennis datis (aux deux extrémités du vers) ainsi que les terminaisons en -a que nous avons déjà relevées.

 

C. Conclusion.

L'analyse circulaire de l'ode doublée de l'analyse linéaire nous donne le sens global du poème : "pourquoi l'audace alors qu'elle risque de mener à la mort ?". En un sens, Horace se pose une question existentielle, il ne comprend pas le besoin humain de recourir à l'audace, à l'ambition, de vouloir toujours plus car cela ne lui semble pas pouvoir apporter le bonheur. Nous retrouvons ici un thème de prédilection chez Horace : la recherche du bonheur et la philosophie que le poète prône. La manifeste récurrence d'éléments que nous avons qualifiés d'"incontrôlables" nous donne en effet une piste pour trouver le bonheur : il est à chercher dans ce que nous contrôlons ! Et que contrôlons-nous si ce n'est l'instant présent… De quoi sera fait demain ?… Nous n'en savons rien car demain nous est inconnu, alors ne risquons pas de peut-être avancer notre rendez-vous avec la mort en nous embarquant dans d'inutiles aventures…

 

"De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
étale sa fortune et proclame : “C'est moi !”.
Sa gloire vit l'espace d'un rêve fêlé.
Déjà la mort se dresse et proclame : “C'est moi !”"

 

6. TRADUCTION

 
Ainsi, que la déesse souveraine de Chypre, que les frères d'Hélène, astres brillants, que le père des vents, qui les tient tous enchaînés hors l'Iapyx, te conduisent, vaisseau qui me dois Virgile qui t'a été confié : remets-le sain et sauf à la terre de l'Attique, je t'en conjure, et prends soin de la moitié de mon âme.
Il avait du chêne et un triple airain autour du cœur celui qui, le premier, confia à la mer menaçante un frêle esquif et ne craignit pas l'impétueux Africus luttant contre les Aquilons, ni les sombres Hyades, ni la rage du Notus, maître sans rival de l'Adriatique dont à son gré il soulève ou calme les flots.
Quel pas de la mort craignit-il celui qui, les yeux secs, vit les monstres nageant, la mer bouleversée et les écueils tristement célèbres d'Acrocéraunie ?
En vain un dieu prévoyant a séparé les terres par la barrière de l'Océan, si malgré tout des esquifs impies traversent l'étendue inviolable des eaux.
Audacieuse à tout endurer, la famille humaine s'élance au travers du sacrilège interdit ; l'audacieuse race de Japet apporta, par une ruse malheureuse, le feu aux nations ; à la suite du feu ravi à la demeure éthérée, la sécheresse et une cohorte nouvelle de fièvres s'abattirent sur la terre, et la lente nécessité de la mort jadis reculée précipita son pas.
Dédale a tenté le vide de l'air sur des ailes refusées à l'homme ; un des travaux d'Hercule brisa l'Achéron. Il n'est rien de trop haut pour les mortels ; nous cherchons à gagner le ciel lui-même dans notre folie, et à travers notre crime, nous ne permettons pas à Jupiter de déposer ses foudres irrités.