LIVRE V. CHAPITRE I. Que Virgile est supérieur à Cicéron, sinon sous tous les rapports, du moins en ce qu'il excelle dans tous les genres de style; tandis que Cicéron n'a excelle que dans un seul. De la division du style en quatre et en deux genres. Eusèbe s'étant arrêté en cet endroit, afin de prendre un peu de repos, toute l'assemblée fut d'accord pour reconnaître dans Virgile l'orateur aussi bien que le poëte, et l'observation aussi exacte des règles de l'art oratoire que de celles de la rhétorique. - Dis-moi, ô le premier des docteurs, dit Aviénus à Eusèbe, si l'on consent, comme il le faut bien, à mettre Virgile au rang des orateurs, maintenant, lliomme qui étudie l'art oratoire , lequel devra-t-il préférer, de Virgile ou de Cicéron? - Je vois, dit Eusèbe, ton intention, où tu prétends venir et m'amener c'est à établir, entre les deux écrivains, un pa- rallèle que je veux éviter. Tu me demandes sim- plement lequel est°supérieur à l'autre, afin que , de ma réponse à cette question, il en résulte né- cessairement que l'un doive être plus étudié que l'autre. Mais je veux que tu me dispenses d'une décision si difficile et si grave. Il ne m'appartient pas de prononcer sur de si grandes questions; et quelle que dÛt être mon opinion, j'en appréhen- derais également la responsabilité. J'oserai dire seulement, en considérant la fécondité si variée du porte de Mantoue, qu'il embrasse tous les genres d'éloquence, tandis que Cicéron n'a qu'une manière : son éloquence est un torrent abondant et inépuisable. Cependant, il est plusieurs manières d'être orateur. L'un coule et surabonde; l'autre, au contraire, affecte d'être bref et concis; l'un aime en quelque sorte la frugalité dans son style; il est simple, et d'une sobriété d'ornements qui va jusqu'à la sécheresse; l'autre ce complaît dans un discours brillant, riche et fleuri. Toutes ces qualités si opposées, Virgile les réunit; son éloquence embrasse tous les genres. - Je voudrais, dit Aviénus, que tu me fisses sentir plus clairement ces diversités, en menommant des modèles. Eusèbe répondit: Il est quatre genres d'éloquence, le genre abondant dans lequel Cicéron n'a point d'égal; le genre concis, dans lequel Salluste est au-dessus de tous; le genre sec, dont Fronton est désigné comme le modèle; enfin le genre riche et fleuri, qui abonde dans les écrits de Pline le jeune, et de nos jours, dans ceux de notre ami Sym- maque, qui ne le cède, sous ce rapport, à aucun des anciens : or ces quatre genres, on les re- trouve dans Virgile.Voulez-vous l'entendre s'ex- primer avec une concision qu'il est impossible de surpasser : « Les champs où fut Troie. » Voilà comment, en peu de paroles, il détruit, il efface une grande cité, il n'en, laisse pas seu- lement un débris. Voulez-vous l'entendre ex-' primer la même idée avec de longs développe- ments « Le dernier jour est arrivé, que l'inévitable « destin assigna à la race de Dardanus ! Il n'est « plus de Troyens; Ilion, qui fut leur gloire, a « passé. Le cruel Jupiter a tout livré à Argos; les Grecs sont maîtres de la ville, que la flamme « consume.... O patrie 1 ô Ilion, demeure des « dieux 1 ô remparts célèbres partant d'assauts « que leur livrèrent les fils de Danaüs!... Qui « pourrait raconter le deuil et les désastres de « cette nuit? Quelles larmes pourront égaler de « telles douleurs? Elle croule cette cité antique, « qui fut reine pendant tant d'années 1 » Quelle source, quel fleuve, quelle mer répandirent jamais plus de flots, que Virgile en cet endroit répand d'expressions? Je passe maintenant à un modèle de simplicité dans l'élocution « Turnus, qui volait, pour ainsi dire, au-de- « vaut de son armée, à son gré trop tardive, ar- « rive à l'improviste devant la ville, suivi de « vingt cavaliers d'élite : il monte un cheval « thrace, tacheté de blanc; il porte un casque .doré, surmonté d'un panache rouge. » Voyez maintenant avec quels ornements, avec quelle richesse il sait exprimer, quand il veut, les mêmes choses « Choré, consacré à Cybèle, et qui en fut au- « trefois le prêtre, se faisait remarquer au loin « par l'éclat de ses armes phrygiennes; son che- « val écumant s'agitait sous lui, décoré d'une « peau brodée d'or, et garnie d'écailles de bronze, « posées les unes sur les autres, comme les plu- « mes sont sur l'oiseau; le fer étranger et la « pourpre brillaient sur lui; il lançait des traits « fabriqués à Cortyne, avec un arc travaillé en « Lycie. Il portait aussi une tunique brodée et « des brodequins, à la manière des peuples bar- « bares. » Vous venez de voir séparément des modèles de chaque genre de style en particulier. Voulez- vous voir maintenant comment Virgile sait les allier tous quatre, et former un tout admi- rable de leurs diversités « Souvent il convient de mettre le feu aux « champs stériles, et de livrer le petit chaume « aux flammes petillantes; soit que cette opéra- « tion communique actuellement à la terre de « nouvelles forces et produise un abondant en- « grais, soit que le feu consume les substances « délétères et fasse exhaler l'humidité superflue, « soit que la chaleur élargisse les pores et les « filtres secrets à travers lesquels les plantes « renouvellent leurs sucs; soit enfin qu'au ton- « traire la terre, par l'action du feu, s'endur- « tisse et resserre ses fissures, en sorte que ni les « pluies, ni l'action rapide et puissante du so- « leil, ni le souffle glacial et pénétrant de Borée, « ne lui enlèvent sa substance. » Voilà un genre de style que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Il réunit tout: concision sans négligence, abondance sans vide, simplicité sans maigreur, richesse sans redondance. 11 est encore deux autres genres de style dif- férents dans leur couleur : l'un est sérieux et grave, c'est le caractère de celui de Crassus. Virgile l'a employé dans la réponse de Latinus à Turnus « Jeune homme, votre àme est élevée ; mais « plus votre courage est ardent, plus il me ton- « vient à moi de réfléchir mûrement, etc. » L'autre genre de style, au contraire, est auda- cieux, ardent, offensif. C'était celui d'Antoine; il n'est pas inusité dans Virgile « Ce n'est pas ainsi que naguère tu parlais. « Meurs, et va rejoindre ton frère. » Vous voyez que l'éloquence de Virgile se dis- tingue par la réunion de la variété de tous les genres, que le poëte opère avec tant d'habileté, que je ne puis m'empêcher d'imaginer qu'une sorte de prescience divine lui révélait qu'il était destiné à servir de modèle à tous. Aussi n'a-t-il suivi aucun autre modèle que la nature, mère de toutes choses, en la voilant; comme dans la musique l'harmonie couvre la diversité des sons. En effet, si l'on considère attentivement le monde, on reconnaîtra une grande analogie entre son organisation divine, et l'organisation divine aussi du poëme de Virgile. Car, de même que l'éloquence du poëte réunit toutes les qualités, tantôt concise, tantôt abondante, tan- tôt simple, tantôt fleurie, tantôt calme ou ra- pide, tout ensemble; de même aussi la terre, ici est ornée de moissons et de prairies, là hé- rissée de rochers et de forêts; ailleurs dessé- chée par les sables, plus loin arrosée par les sources, ou couverte en partie par la vaste mer. Pardonnez-moi cette comparaison; elle n'a rien d'exagéré; car si je prends dix rhéteurs parmi ceux qui fleurirent dans Athènes, cette capitale de l'Attique, je trouverai dans le style de cha- cun des qualités différentes; tandis que Virgile les aura réunies toutes en lui. CHAPITRE Il. Des emprunts que Virgile a faits aux Grecs; et que le plan de l'Enéide est modelé sur ceux de l'Iliade, et de l'Odys- sée d'Homère. Évangelus prenant la parole dit ironiquement -C'est très-bien , certainement, d'attribuer à quelque main divine l'ouvrage du paysan de Man- toue; car je ne craindrais pas d'assurer qu'il n'a- vait lu aucun de ces rhéteurs grecs dont tu as parlé tout à l'heure. Comment en effet un habi- tant du pays des Vénètes, né de parents rusti- ques, élevé au milieu des broussailles et des fo- rèts, aurait-il pu acquérir la plus légère con- naissance de la littérature grecque? -Eustathe -Prends garde, Évangelus, qu'il n'est aucun des auteurs grecs, même parmi les plus distin- gués, qui ait puisé dans les trésors de savoir de cette nation avec autant d'abondance que Vir- gile , ou qui ait su les mettre en eeuvre avec au- tant d'habileté qu'il a fait dans son poëme. - Praetextatus : - Eustathe, tu es prié de nous communiquer, sur ce sujet , tout ce que ta mé- moire te fournira à l'instant. Tout le monde se joignit à Praetextatus pour adresser àEustathe les mêmes sollicitations, et il commença en ces ter- mes Vous vous attendez peut-être à m'entendre répéter des choses déjà connues : que Virgile, dans ses Bucoliques, a imité Théocrite, et dans les Géorgiques, Hésiode; que, dans ce dernier ouvrage, il a tiré ses pronostics dés orages et de la sérénité, du livre des Phénomènes d'Ara- tus; qu'il a transcrit, presque mot à mot, de Pisandre, la description de la ruine de Troie, l'épisode de Sinon et du cheval de bois, et enfin tout ce qui remplit le second livre de l'Énéide. L'ouvrage de Pisandre a cela de remarquable entre tous ceux des poëtes de sa nation, que, commençant aux noces de Jupiter et de Junon, il renferme toute la série des événements qui ont eu lieu depuis cette époque jusqu'au siè- cle de l'auteur, et qu'il forme un corps de ces nombreux épisodes historiques. Le récit de la ruine de Troie est de ce nombre, et l'on suppose que celui de Virgile n'est qu'une traduction lit- térale de celui de Pisandre. Cependant je passe sous silence ces observations et quelques autres encore, qui ne sont que des déclamations d'éco- lier. Mais, par exemple, les combats de l'Énéide ne sont-ils pas pris de l'Iliade, et les voyages d'Enée ne sont-ils pas imités de ceux d'Ulysse? Seulement le plan des deux ouvrages a nécessité une différence dans la disposition des parties; car tandis qu'Homère ne fait voyager Ulysse que lorsqu'il revient de la prise de Troie, et après que la guerre est terminée ; dans Virgile, la na- vigation d'Énée précède les combats qu'il va li- vrer en Italie. Ho-mère, dans son premier livre, donneApollon pour ennemi aux Grecs, et il place le motif de sa haine dans l'injure faite à son pontife. Virgile donne Junon pour ennemie aux Troyens; mais les motifs de la haine de la déesse sont de la création du poëte. Une observation que je ferai sans y attacher beaucoup d'impor- tance, quoique tout le monde, je crois, ne l'ait pas signalée, c'est que Virgile, après avoir pro- mis, dès le premier vers, de prendre Énée à son départ des rivages troyens : - « (Je chante) « celui qui, poursuivi par le destin, arriva le « premier des bords troyens en Italie, et atteignit « les rivages latins; » - lorsqu'il en vient à com- mencer sa narration, ce n'est point de Troie, mais de la Sicile qu'il fait appareiller la flotte d'Énée : « A peine leurs voiles joyeuses, perdant « de vue la terre de Sicile, commençaientà cingler « vers la haute mer. » - Ce qui est entièrement imité d'Homère , lequel évitant dans son poëme de suivre la marche de l'histoire, dont la première loi consiste à prendre les faits à leur origine et à les conduire jusqu'à leur fin par une narration non interrompue, entre en matière par le milieu de l'action, pour revenir ensuite vers son com- mencement ; artifice usité par les poëtes. Ainsi, il ne commence point par montrer Ulysse quittant le rivage troyen; mais il nous le fait voir s'é- chappant de l'île de Calypso, et abordant chez les Phéaciens. C'est là qu'à la table du roi AI- cinoüs, Ulysse raconte lui-même sa traversée de Troie chez Calypso. Après cela, le poëte reprend de nouveau la parole en son propre nom, pour nous raconter la navigation de son héros, de chez les Phéaciens jusqu'à Ithaque. Virgile, à l'imitation d'Homère, prend Énée en Sicile, et le conduit par mer jusqu'en Libye. Là, dans un festin que lui donne Didon , c'est É née lui-même qui raconte sa navigation depuis Troie jusqu'en Sicile, en résumant en un seul vers, ce que le poëte avait décrit longuement: « C'est de là que «je suis parti pourvenir, poussé par quelque dieu, « aborder sur vos côtes. » Après cela le poëte dé- crit de nouveau, en son propre nom, la route de la flotte, depuis l'Afrique jusqu'en Italie : « Ce- « pendant la flotte d'Enée poursuivait sa route « sans obstacles. » Que dirai-je enfin? le poëme de Virgile n'est presque qu'un miroir fidèle de celui d'Homère. L'imitation est frappante dans la des- cription de la tempête. On peut, si l'on veut, comparer les vers des deux poëmes. Vénus rem- plit le rôle de Nausieaa, fille du roi Alcinoüs ; Didon, dans son festin, celui d'Alcinoüs lui- même. Elle participe aussi du caractère de Scylla, de Charybde et de Circé. La fiction des îles Strophades remplace celle des troupeaux du Soleil. Dans les deux poëmes, la descente aux enfers, pour interroger l'avenir, est intro- duite avec l'accompagnement d'un prêtre. On retrouve Épanor dans Palinure; Ajax en cour- roux, dans Didon irritée; et les conseils d'An- chise correspondent à ceux de Tirésias. Voyez les batailles de l'Iliade, et celles de l'Énéide, où l'on trouve peut-être plus d'art; voyez, dans les deux poëmes, l'énumération des auxiliaires, la fa- brication des armes, les divers exercices gymnas- tiques, les combats entre les rois, les traités rompus, les complots nocturnes; Diomède, à l'imitation d'Achille, repoussant la députation qui lui est envoyée; Énée se lamentant sur Pal- las, comme Achille sur Patrocle; l'altercation de Drancès et de Turnus , pareille à celle d'Aga- memnon et d'Achille, (quoique, dans l'un des deux poëmes, l'un soit poussé par son intérêt, et dans l'autre par l'amour du bien public) ; le combat singulier entre Énée et Turnus, dans lequel, comme dans celui d'Achille et d'Hector, des captifs sont dévoués, dans l'un aux mânes de Patrocle, dans l'autre à ceux de Pallas : n En n ce moment Énée saisit, pour les immoler aux rt ombres infernales, quatrejeunesgens fils deSul- muni et quatre autres qu'élevait Ufens. » Poursuivons. Lycaon, dans Homère, atteint dans sa fuite, a recours aux prières pour fléchir Achille, qui ne fait grâce à personne, dans la douleur qu'il ressent de la mort de Patro- cle; dans Virgile, Magus, au milieu de la mêlée, se trouve dans une position semblable. n Énée avait lancé de loin à Magus un javelot «Meurtrier. » Et lorsqu'il lui demande la vie en embrassant ses genoux, Énée lui répond n Turnus a le premier banni de nos combats les échanges de guerre, lorsqu'il. a tué Pallas. » Les insultes qu'Achille adresse au cadavre de Lycaon, Virgile les a traduites par celles qu'É- née adresse à Tarquitius. Homère avait dit n Va au milieu des poissons , qui ne craindront pas de boire le sang qui coule de tes blessures; n Ta mère ne te déposera.point sur un lit pour n t'arroser de ses larmes; mais les gouffres du n Scamandre t'entraîneront dans le vaste sein « de la mer. » Après lui -le poëte latin a dit n Maintenant, guerrier redoutable, reste là R étendu, etc. » CHAPITRE III. Des divers passages de Virgile traduits d'Homère. Je rapporterai, si vous le voulez, les vers que Virgile a traduits d'Homère, presque mot pour mot. Ma mémoire ne me les rappellera pas tous, mais je signalerai tous ceux qui viendront s'of- frir à moi rt Il retire la corde vers sa poitrine, et place le fer sur l'arc. » Homère a exprimé toute l'action en aussi peu de mots que lui a permis la richesse de son idiome. Votre poëte dit la même chose, mais en employant une période n Camille tend fortement son arc, au point • que la courbure des deux extrémités les fit se rencontrer; ses deux mains sont à une égale « distance du milieu de l'arc; la gauche dirige n le fer, la droite tire le nerf vers sa poitrine. » Homère a dit n On n'apercevait plus la terre, on ne voyait n plus que le ciel et la mer. Alors Saturne abaissa sur le navire une nuée sombre, qui obscurcit la « surface de la mer. » (Virgile ) _ R On n'apercevait plus aucune terre; de tous n côtés on ne voyait que cieux et mers ». ( Homërg ) « Pareil à une montagne, le flot azuré les « enveloppe de ses plis. » (Virgile ) « L'eau s'arrête autour (d'Aristée), et se courbe « en forme de montagne. » Homère a dit, en parlant du Tartare « L'enfer est autant au-dessous de la terre, que le ciel au-dessus. » (Virgile ) « Le Tartare est deu3k fois aussi profondément enfoncé vers les ombres, que l'Olympe est sus- « pendu au loin dans les hauteurs de l'Éther. :> (Homère) « Après qu'ils eurent satisfait leur faim et leur « soif. » (Virgile) « Après qu'on eut apaisé la faim et éteint e l'appétit. » (Homère) « Telle fut la prière (d'Achille). Jupiter l'enten- dit, et, dans sa sagesse, l'exauça en partie, mais « lui refusa l'autre partie - il voulut bien lai ac- corder de repousser la guerre de dessus les « vaisseaux des Grecs; mais il lui refusa de reve- « nir sauf du combat. » (Virgile) « Phébus entendit la prière (d'Arruns), et il « résolut d'en exaucer la moitié, mais il laissa « l'autre se perdre dans les airs. » (Homère) « Énée doit désormais régner sur les Troyens, « ainsi que les enfants de ses enfants et leur pos- « térité. » (Virgile) : ' C'est de là que la maison d'Énée dominera « surtout le monde, ainsi que les enfants de ses « enfants, et leur postérité. Dans un autre endroit, Homère a dit « Alors Ulysse sentit ses genoux fléchir sous « lui, son courage l'abandonner; et s'adressant b « son ceeur magnanime, il se disait à lui-même. » De ces deux vers, Virgile n'en a fait qu'un « A cette vue les membres d'Énée sont gla- cés par l'effroi. » (Homère) « Auguste Minerve, gardienne de là ville, la « plus excellente des déesses, brise la hache de « Diomède, et qu'il soit lui-même précipité de- « vaut les portes de Scée.a (Virgile) « Toute puissante modératrice de là guerre, « chaste Minerve; brise de ta propre main le fer « du ravisseur phrygien; renverse-le lui-même « sur la poussière, et étends-le devant les portes « (de la ville). » (Homère) (La Discorde) se montre d'abord d'une pe- « tite stature ; mais bientôt elle porte sa tête dans « les cieux, tandis que ses pieds foulent la terre. » (Virgile) « (La Renommée) marche sur la terre, et cache « sa tète parmi les nuages. » Homère a dit, en parlant du sommeil « Un doux sommeil, profond, délicieux, « image de la mort, s'appesantit sur les paupières « (d'Ulysse). » Virgile a dit à son tour « Un sommeil doux et profond, semblable à une mort paisible. (Homère) « Je te le promets, je t'en fais le plus grand « des serments; par ce sceptre qui ne produira « plus de rameaux ni de feuilles, puisqu'il a été « séparé du tronc de l'arbre des montagnes qui le porta; par ce sceptre qui ne repoussera plus, « puisque la hache l'a émondé de ses feuilles et « dépouillé de son écorce, et que les juges « des Grecs le tiennent dans leurs mains, lors- « qu'ils rendent la justice au nom de Jupiter. » (Virgile) « Mon serment est aussi infaillible qu'il est • certain que ce sceptre (Latinus portait alors le « sien) ne poussera jamais la moindre branche . ni la moindre feuille qui puisse donner de l'om- « brage, puisqu'il a été retranché du tronc ma- « ternel de l'arbre de la forêt, et dépouillé par • le feu de ses feuilles et de ses branches, « alors que la main de l'ouvrier a sa le revêtir « d'un métal précieux, pour être porté par les . princes latins. » Maintenant, si vous le trouvez bon, je vais cesser la comparaison des vers traduits d'Homère par Virgile. Un récit si monotone produirait à la fin la satiété et le dégoùt, tandis que le discours peut se porter sur d'autres points non moins con- venables au sujet. Continue, dit Aviénus, à faire l'investigation de tout ce que Virgile a soustrait à Homère. Quoi de plus agréable en effet que d'entendre les deux premiers des poëtes exprimant les mê- mes idées? Trois choses sont regardées comme . également impossibles: dérober à Jupiter sa fou- dre, à Hercule sa massue, à Homère, son vers; et quand même on y parviendrait, quel autre que Jupiter saurait lancer la foudre? qui pourrait lut- ter avec Hercule? qui oserait chanter de nouveau ce qu'Homère a déjà chanté? Et néanmoins Vir- gile a transporté dans son ouvrage, avec tant de bonheur, ce que le poëte grec avait dit avant lui, qu'il a pu faire croire qu'il en était le véritable au- teur. Tu rempliras donc les vaeux detoute l'assem- blée, si tu veux bien lui faire connaître tout ce que notre poëte a emprunté au vôtre. - Je prends donc, dit Eustathe, un exemplaire de Virgile, parce que l'inspection dé chacun de ses passages me rappellera plus promptement les vers d'Ho- mère qui y correspondent. - Par ordre de Sym- maque, un serviteur alla chercher dans la biblio- thèque le livre demandé. Eustathe l'ouvre au ha- sard, et jetant les yeux sur le premier endroit qu'il rencontre ; - Voyez, dit-il, la description du port d'Ithaque transportée à la cité de Di- don « Là, dans une rade enfoncée, se trouve un « port formé naturellement par les côtes d'une « île; les vagues qui Xiennent de la haute mer se « brisent contre cette île, et, se divisant, entrent « dans le port par deux passages étroits : à droite « et à gauche s'élèvent deux roches dont les « sommités menacent le ciel, et à l'abri des- • quelles la mer silencieuse jouit du calme dans « un grand espace; leur cime est chargée d'une « forêt d'arbres touffus, qui répandent sur le R port une ombre épaisse et sombre. Derrière la « forêt, un antre est creusé dans les cavités des ro- • chers suspendus; on y trouve des eaux douces, « et des sièges taillés *dans le roc vif. C'est là la « demeure des Nymphes; là, les vaisseaux battus « par la tempête trouvent le repos, sans être at- •• tachés par aucun câble, ni fixés par des an- « Ires. » (Virgile.) « Sur la côte d'Ithaque, il est un port consacré « au vieillard Phorcus, dieu marin. Ce port est « produit par la disposition de la côte escarpée, qui « s'ouvre entre deux lignes parallèles pour former « un canal où la mer est à l'abri de la fureur R dés vents qui l'agitent au dehors; les vaisseaux « bien construits peuvent séjourner dans l'inté-. « rieur de ce port, sans être attachés; l'olivier « touffu orne le sommet de la côte - non loin est « située une caverne gracieuse et profonde, cou- « sacrée aux Nymphes des eaux, dans l'intérieur « de laquelle on trouve des urnes et des coupes « formées par le roc, et où l'abeille fabrique son « miel. » (Homère.) CHAPITRE IV- Des passages du premier livre de l'Énéide, traduits d'Ho. - mère. Aviénus pria Eustathe de ne point faire ses re- marques sur des passages pris çà et là , mais de suivre un ordre méthodique, en partant du com- mencement du poëme. t, Eustathe ayant donc retourné les feuilles jusqu'au talon, commença ainsi (Virgile ) a Eole ; toi à qui le père des dieux et des hum- « mes a donné le pouvoir d'apaiser les flats, ou « de les soulever par les vents. » (Homère ) « Saturne a constitué (Éole) le gardien des « vents, qu'il peut apaiser ou déchaîner à son « gré. » . (Virgile ) « J'ai quatori+."e Nymphes d'une beauté par- « faite; Déiopée est la plus belle d'entre elles ; « elle sera à toi, unie par les liens durables du « mariage. » (Homère) « Ainsi donc, agis en ma faveur; et je te don• ,< nerai pour épouse la plus jeune des Grâces, « Pasithée, pour laquelle tu brûles tous les jours « de ta vie. » La tempête qu'Eole excite contre Énée, ainsi que le discours que celui-ci adresse à ses compa- gnons sur leur situation, sont imités de la tem- pête et du discours d'Ulysse, à l'égard duquel Neptune remplit le même office qu'Éole. Comme ce passage est long dans les deux poëtes, je ne le rapporte point; j'en indiquerai le commence- ment pour ceux qui voudront le lire dans le livre de l'Énéide; c'est à ce vers « II dit, et tourne son sceptre contre la mon- tagne caverneuse. » Et dans Homère, au cinquième livre de fO- dyssée « Il dit; et prenant son trident, il rassemble « les nuages et trouble la mer, en déchaînant les « vents avec toutes leurs tempêtes. » (Virgile ) « Dès que le jour secourable parut, il résolut « de sortir pour aller reconnaître sur quelles « nouvelles côtes il avait été jeté par les vents, et « si ce pays, qui lui paraissait inculte, était ha- « bité par dès hommes ou par des bêtes, afin « d'en instruire ensuite ses compagnons. » (Homère) « Mais l'aurore du troisième jour s'étant levée « radieuse, je prends ma lance et mon épée, et «je m'élance hors du vaisseau, pour aller à la « découverte, désirant d'entendre la voix d'un « mortel et d'apercevoir quelques travaux de sa K main. (Virgile) Qui es-tu, ô vierge, toi dont je n'ai jamais vu « ni entendu la sueur, toi qui n'as ni le visage ni la • voix d'une mortelle, toi qui es certainement • une déesse? Es-tu la sceur de Phébus, ou • l'une de ses nymphes? » (Homère ) « Je te supplie, 8 reine, que tu sois une divi- • nité, ou bien une mortelle. Mais non, tu es • une de ces divinités qui habitent la vaste éten- « due des cieux; ta beauté, ta stature, tes traits, • me portent à te prendre pour Diane, fille du « grand Jupiter ». (Virgile ) « O déesse, si je reprenais les événements à • leur origine, et que tu eusses le loisir d'écouter « les annales de nos malheurs, Vesper aurait « auparavant borné dans le ciel la carrière du « jour. (Homère) Quel mortel pourrait raconter toutes ces • choses? cinq ou six ans ne suffiraient pas pour • raconter tous les malheurs qu'ont éprouvés les. « généreux Grecs. » ( Virgile) « Tandis qu'ils étaient en marche, Vénus ré- - pandit autour d'eux un brouillard épais dont « ils furent enveloppés., afin que personne ne pût • les apercevoir, ou retarder leurs pas, ou s'in- « former des causes de leur venue. » (Homère ) « Alors Ulysse se mit en chemin pour aller • vers la ville; et Pallas, qui le protégeait, ré- « pandit autour de lui une grande obscurité, afin • qu'aucun des audacieux Phéaciens qu'il pour- « rait rencontrer ne l'insultât, et ne lui deman- « dût même qui il était. » (Virgile ) « Telle sur les rives de l'Eurotas, ou sur les • sommets du Cynthus, Diane conduit les choeurs * des Oréades, qui dansent en groupes et par mil- « tiers à sa suite; elle marche le carquois sur l'é- « paule, et sa tête dépasse celles de ses compa- « gnes; Latone, sa mère, en a le ceeur ému • d'une secrète joie. Telle était Didon; telle elle • marchait joyeuse ». (Homère ) « Telle que Diane, qui, la flèche à la main, • parcourt l'Erymànthè ou le Taygète escarpé, se • plaisant à poursuivre les chèvres sauvages et • les cerfs agiles: les Nymphes des champs, filles • de Jupiter, partagent ses jeux; elles sont toutes • belles, mais la déesse se fait encore distinguer • facilement parmi elles, outre qu'elle les dépasse • de toute la tête. Cette vue inspire à Latone, sa « mère, une joie secrète. Telle était Nausicaa • parmi ses compagnes ». (Virgile ) « Énée parut environné d'une lumière éclâ- « tante, ayant le port et la physionomie d'un • dieu; car sa mère elle-même avait embelli sa • chevelure, et répandu dans ses yeux l'éclat « brillant de la jeunesse, la majesté et le bon- • heur; tel est l'éclat que la main de l'ouvrier « sait donner à l'ivoire, ou à l'argent, ou à la • pierre de Paros, qu'il enchâsse dans l'or. » (Homère ) Minerve donna à Ulysse l'aspect de la Bran- • deur et de la prospérité; elle répandit la beauté • sur son visage; elle forma de sa chevelure des « boucles d'une couleur semblable à la fleur de • l'hyacinthe. Tel l'ouvrier habile qui, instruit • par Vulcain et Pallas, connaît tous les secrets « de l'art de travailler ensemble l'or et l'argent, • et d'en former des ouvrages élégants, de même • la déesse répandit la grâce sur le visage et sur • toute la personne d'Ulysse. » f Virgile) « Il est devant toi, celui que tu cherches; le « voici. C'est moi qui suis le Troyen Énée, sauvé « des mers.de Libye. » (Homère ) « Me voici revenu, après vingt années de mal- « Lieurs , sur les rivages de ma patrie. » CHAPITRE V. Des passages du second livre de l'Énéide, traduits d'Homère. » (Virgile) « Tout le monde se tut, et attacha ses regards « sur Enée. » (Homère ) « Ainsi parla Hector, et tout le monde resta « dans le silence. » (Virgile ) « Tu m'ordonnes, 8 reine, de renouveler des « douleurs inouïes, en racontant comment les « Grecs ont détruit les richesses de Troie et son « lamentable empire. » (Homère ) « II est difficile, & reine, de te raconter sur-le- « champ les malheurs si nombreux dont les « célestes dieux m'ont accablé. » (Virgile ) « Les uns fixent leurs regards sur le présent « fatal offert à la chaste Minerve, et admirent « l'énorme grandeur du cheval; Thymètes le « premier, soit perfidie de sa part, soit que tels « fussent les destins de Troie, Thymètes propose e de l'introduire dans (enceinte des murs, et de « le placer dans la citadelle: mais Capys et ceux « qui jugeaient le mieux voulaient qu'on préci- « pitâtdans la mer, ou qu'on livrât aux flammes « ce don suspect des Grecs insidieux, ou du « moins qu'on entr'ouvrit ses entrailles et qu'on « en visitât les cavités. La multitude incertaine « se partage entre ces avis opposés. » (Homère ) « Les Troyens, assis autour du cheval, tenaient « un grand nombre de propos confus; trois avis « obtiennent des partisans: de percer avec le fer le « colosse de bois creux, de le précipiter du haut « de la citadelle escarpée où on l'avait traîné; ou « bien enfin, de l'y conserver pour être consacré « aux dieux. Ce dernier avis dut être suivi; car « il était arrêté par le destin que Troie devait « périr dès qu'elle aurait reçu dans ses murs cet « énorme cheval de bois, où étaient renfermés « les chefs des Grecs qui apportaient aux Troyens « le carnage et la mort. » (Virgile ) « Cependant le soleil achève sa carrière, et « la nuit enveloppe de ses vastes ombres les cieux, « la terre et la mer. » (Homère ) Y Le soleil plonge dans l'Océan sa lumière « éclatante, et en fait sortir la nuit sombre qui « apparaît sur la terre. » (Virgile) « Hélas 1 qu'il était défiguré! Qu'il était diffé- « cent de ce même Hector lorsqu'il revint du « combat chargé des dépouilles d'Achille, ou le « jour qu'il venait de lancer la flamme sur les « vaisseaux phrygiens »1 (Homère ) « Certes , voilà Hector devenu maintenant « moins redoutable que lorsqu'il- incendiait nos « vaisseaux ». (Virgile ) « Le jeune Mygdonien Chorèbe, brûlant « d'un fol amour pour Cassandre, était venu à ,- Troie quelques jours auparavant, proposer à ,< Priam de devenir son gendre, et aux Phrygiens <, d'accepter ses secours. » (Homère) « Idoménée rencontre et tue Othryon de Ca- K bèse, qui était venu depuis peu à Troie, pour « y obtenir une réputation guerrière. Il deman- « dait, mais il n'avait point encore obtenu, la « main de Cassandre, la plus belle des filles de • Priam; il s'était engagé à chasser les Grecs de « devant Troie; et, à cette condition, le vieux « Priam lui avait promis sa fille. C'était dans « l'espoir de remplir son engagement, qu'il se . présentait au combat. » (Virgile ) « Les paroles d'Énée changent en fureur le « courage des jeunes Troyens : semblables à des • loups ravisseurs que la faim intolérable et l'a- « veugle rage animent pendant la nuit sombre, « tandis que leurs petits délaissés attendent vai- • nement leur pâture; ainsi , au milieu des traits « et des ennemis, nous courons à une mort cer- « taine, en traversant la ville par son centre, « tandis que la nuit obscure et profonde l'enve- « loppe de son ombre ». (Homère ) « (Sarpédon) résolut de marcher contre les « Grecs; il était semblable au lion nourri dans « les montagnes, et à qui la pâture manque trop « longtemps; son ceeur généreux lui commande • d'aller attaquer les brebis, jusque dans les ber- « geriesles mieux gardées; c'est en vain qu'il « trouve les bergers armés de piques, faisant la ~- garde avec leurs chiens : il ne reviendra pas • sans avoir fait une tentative; et, ou il enlèvera • sa proie d'un premier bond, ou il sera blessé