[6,1,0] LIVRE SIXIÈME - CHAPITRE PREMIER. 1. Voilà ce qui se passait entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Quant aux Thébains, après avoir soumis les villes de Béotie, ils marchèrent aussi contre la Phocide. Alors les Phocidiens députèrent à Lacédémone pour déclarer que, si on ne les secourait pas, ils ne pourraient faire autrement que de se soumettre aux Thébains. Là-dessus, les Lacédémoniens firent passer par mer en Phocide le roi Cléombrotos avec quatre mores et le contingent correspondant des alliés. 2. Vers le même temps, Polydamas de Pharsale vint de Thessalie à Sparte et se présenta devant l'assemblée générale des Lacédémoniens. Cet homme avait une grande réputation dans toute la Thessalie et ses concitoyens le tenaient pour si honnête qu'étant tombés en dissension, ils avaient remis la citadelle entre ses mains et lui avaient confié la perception des revenus et l'ordonnancement des dépenses inscrites dans la loi pour les sacrifices et l'administration en général. 3. Il disposait de ces revenus pour garder et conserver la citadelle à ses concitoyens et pour administrer leurs autres affaires, et il rendait ses comptes chaque année. Les fonds venaient-ils à manquer, il ajoutait de sa bourse, et il se remboursait, quand les recettes avaient été surabondantes. Au reste, il était, selon l'habitude des Thessaliens, hospitalier et magnifique. Lors donc qu'il fut arrivé à Lacédémone, il tint ce discours : 4. « Citoyens de Lacédémone, je suis votre proxène et bienfaiteur de votre ville, titres qu'ont portés tous mes ancêtres, du plus loin que je me souvienne. Il est donc naturel, quand je suis dans l'embarras, que je m'adresse à vous, et, si quelque événement fâcheux pour vous se prépare en Thessalie, que je vous en avertisse. Vous connaissez aussi bien que moi, je n'en doute pas, le nom de Jason. C'est en effet un homme qui possède une grande puissance et une grande renommée. Après avoir conclu une trêve avec Pharsale, il est venu me trouver et m'a dit : 5. « Je pourrais, Polydamas, m'annexer votre ville de Pharsale, même malgré elle; c'est ce que tu peux conclure des faits que voici. J'ai pour alliées, dit-il, la plupart et les plus importantes des villes de Thessalie. Je les ai soumises alors que vous combattiez avec elles contre moi. Tu sais aussi que j'ai à ma solde près de six mille étrangers, auxquels, je crois, aucune ville ne pourrait facilement tenir tête. Sans doute il pourrait sortir d'une autre ville des troupes aussi nombreuses; mais les armées composées de citoyens comprennent les hommes déjà avancés en âge et ceux qui n'ont pas encore atteint toute leur vigueur. En outre, il n'y en a dans chaque ville qu'un très petit nombre qui exercent leur corps; chez moi, il n'est pas de mercenaire qui ne soit capable de supporter les mêmes travaux que moi. » 6. Le fait est qu'il est lui-même, car je dois vous dire la vérité, très robuste de corps et d'ailleurs fort actif. Chaque jour il met ses soldats à l'épreuve, car il les conduit en armes, soit sur le terrain de manœuvre, soit en expédition quelque part. Trouve-t-il certains de ses mercenaires trop mous, il les congédie; mais ceux qu'il voit laborieux et amis du danger à la guerre, il les récompense en doublant, triplant et même quadruplant leur solde, sans compter d'autres présents, en les soignant dans leurs maladies et leur faisant des funérailles magnifiques, si bien que tous les étrangers qui sont à son service savent que la valeur guerrière leur assure une vie pleine d'honneurs et de biens. 7. Il me remontra, ce que je savais, que les Maraques, les Dolopes et Alcétas, gouverneur de l'Épire, lui étaient déjà soumis. « Dans ces conditions, ajouta-t-il, qu'ai-je à craindre qui m'empêche de croire que je vous soumettrais aisément ? Peut-être quelqu'un qui ne me connaîtrait pas pourrait dire : « Alors, qu'attends-tu ? et pourquoi n'es-tu pas déjà en campagne contre les Pharsaliens ? » C'est que, par Zeus, il me semble tout à fait préférable de les amener à moi de plein gré plutôt que de force. Réduits de force, vous chercheriez à me faire tout le mal possible, et moi, je voudrais vous affaiblir le plus possible, tandis que si vous veniez avec moi par persuasion, il est clair que nous ferions de notre mieux pour nous accroître les uns les autres. 8. Maintenant, Polydamas, je sais que ta patrie ne voit que par tes yeux. Si tu me gagnes son amitié, je te promets, dit-il, de faire de toi l'homme le plus considérable de la Grèce après moi. Quel sera l'empire où je te donne la seconde place, écoute-le, et ne crois rien de ce que je vais dire, si, à la réflexion, il ne te paraît pas juste. Il est bien évident que, si Pharsale et les villes qui en dépendent s'adjoignent à moi, il me sera facile de devenir le chef de toute la Thessalie. On sait aussi que, quand la Thessalie est sous le commandement d'un chef unique, elle fournit environ six mille cavaliers et que le nombre de ses hoplites s'élève à plus de dix mille. 9. Quand je considère la vigueur et le fier courage de ces troupes, je me figure que, si l'on en prend bien soin, il n'est pas de nation à laquelle les Thessaliens voudraient être assujettis. La Thessalie est un pays très vaste et tous les peuples qui l'entourent lui sont soumis, quand elle se donne un chef unique, et ces peuples sont des gens de trait; aussi peut-on croire que par ses peltastes aussi notre année sera supérieure aux autres. [6,1,10] De plus, les Béotiens et tous ceux qui sont en guerre avec les Lacédémoniens sont mes alliés. Ils me suivront donc volontiers pourvu que je les délivre des Lacédémoniens. Quant aux Athéniens, je suis sûr qu'ils feraient tout pour devenir nos alliés; mais moi, je ne juge pas à propos de lier amitié avec eux; car je crois pouvoir obtenir l'empire sur mer plus facilement encore que sur terre. 11. Pour te rendre compte de la justesse de mes calculs, poursuivit-il, examine encore ceci. Possédant la Macédoine, d'où les Athéniens tirent leurs bois de construction, nous serons naturellement à même de construire beaucoup plus de vaisseaux qu'eux. Quant aux hommes pour les monter, qui est dans le cas d'en avoir davantage, des Athéniens ou de nous, qui avons tant de pénestes et si braves ? Pour la nourriture des matelots, qui semble être plus capable d'y suffire, de nous, qui avons du blé en telle abondance que nous en exportons même en d'autres pays, ou des Athéniens, qui n'en ont même pas assez pour leur usage et sont obligés d'en acheter ? 12. Quant à l'argent, il est vraisemblable n'est-ce pas ? que nous en avons plus qu'eux; car ce n'est pas vers de misérables îles que nous tournons les yeux, ce sont des pays continentaux que nous tirons nos ressources; car tous les peuples d'alentour nous payent naturellement tribut, lorsque la Thessalie est sous les ordres d'un seul chef. Tu n'ignores pas, je pense, que, si le roi de Perse est l'homme le plus riche du monde, c'est qu'il tire ses revenus, non des îles, mais du continent. Or cet homme-là me paraît encore plus facile à soumettre que la Grèce ; car je sais que tous les hommes de son empire, sauf un, sont plus exercés à la servitude qu'à la vaillance, et je sais aussi avec quelle poignée de soldats Cyrus et Agésilas, dans leurs expéditions, ont acculé le roi à la dernière extrémité. » 13. Quand il m'eut dit cela, je lui répondis que ses propositions méritaient réflexion, mais que d'abandonner les Lacédémoniens, nos amis, sans avoir rien à leur reprocher, et de passer au parti de leurs ennemis, cela, dis-je, me paraissait embarrassant. Il me loua et m'assura que de tels sentiments méritaient qu'on s'attachât davantage encore à ma personne. Il me permit de venir vous trouver pour vous dire la vérité, à savoir qu'il avait l'intention de marcher contre Pharsale, si nous refusions ses offres. Il m'engagea donc à vous demander du secours. « Et si les dieux, poursuivit-il, t'accordent la faveur de les persuader d'expédier des forces suffisantes pour me faire la guerre, eh bien alors, dit-il, remettons-nous-en à ce que décidera le sort des armes. Mais si tu trouves leur secours insuffisant, qui pourrait justement te faire un reproche de prendre le parti le plus avantageux pour la patrie qui t'honore ? » 14. Voilà pour quelles raisons je suis venu à vous et je vous rapporte tout ce que je vois là-bas et ce que m'a dit Jason. Or voici mon sentiment, Lacédémoniens : si vous nous envoyez une armée qui paraisse non seulement à moi, mais encore aux autres Thessaliens, suffisante pour combattre Jason, les villes se détacheront de lui, car toutes redoutent la puissance à laquelle peut parvenir un pareil homme. Mais si vous pensez que des néodamodes avec un simple particulier pour chef suffiront, je vous conseille de vous tenir en repos. 15. Sachez-le bien, la guerre se fera contre des forces imposantes et contre un homme qui s'entend si bien à commander que, soit qu'il cache son dessein, soit qu'il prévienne l'ennemi ou qu'il agisse à force ouverte, il ne manque guère son entreprise. Il sait faire aussi bon usage de la nuit que du jour, et, quand il faut de la célérité, il déjeune et dîne tout en travaillant. Il pense qu'il ne doit s'arrêter que quand il est parvenu à son but et qu'il est venu à bout de ce qu'il avait à faire, et il a imposé ses habitudes à ceux qui le suivent. Il sait aussi, quand ses soldats ont pris de la peine et fait quelque chose de bien, combler leurs souhaits, en sorte que tous ceux qui sont avec lui savent que c'est de la peine que naît le plaisir. 16. C'est en outre l'homme le plus tempérant que je connaisse à l'égard des plaisirs des sens; aussi ne l'ont-ils jamais empêché de faire ce qu'il devait faire. Réfléchissez donc et dites-moi, comme il convient à des gens tels que vous, ce que vous pourrez et ce que vous comptez faire.» 17. Tel fut son discours. Les Lacédémoniens ajournèrent pour le moment leur réponse. Le lendemain et le surlendemain ils firent le compte des mores qu'ils avaient au-dehors, de celles qui, autour de Lacédémone, étaient opposées aux trières athéniennes et de celles qui faisaient la guerre à leurs voisins, puis ils répondirent qu'actuellement ils ne pouvaient envoyer de secours suffisants et ils le renvoyèrent en lui disant de pourvoir le mieux qu'il pourrait à ses intérêts et à ceux de son pays. 18. Il loua la franchise des gouvernants de Sparte et s'en retourna. Il pria Jason de ne pas le contraindre à lui livrer l'acropole des Pharsaliens, qu'ils désirait conserver à ceux qui la lui avaient confiée, mais il lui donna ses enfants en otage et lui promit qu'il déciderait la ville à entrer dans son alliance et qu'il l'aiderait à se faire proclamer chef. Dès qu'ils se furent donné des gages réciproques de fidélité, les Pharsaliens restèrent en paix et Jason fut bientôt reconnu d'un consentement unanime comme chef de la Thessalie. 19. Devenu chef, il fixa le nombre de cavaliers et d'hoplites que chaque ville, suivant sa capacité, avait à fournir. Il eut ainsi plus de huit mille cavaliers, y compris les alliés; ses hoplites ne montaient pas à moins de vingt mille; quant aux peltastes, il en avait assez pour tenir tête au monde entier; car ce serait un travail d'énumérer seulement les villes qui les fournirent. Il ordonna aussi à tous les peuples circonvoisins de payer le tribut comme il avait été fixé au temps de Scopas. Voilà ce qui fut fait en Thessalie. Je reviens maintenant au point d'où je suis parti pour parler des actions de Jason. [6,2,0] CHAPITRE II 1. Les Lacédémoniens et leurs alliés se rassemblaient en Phocide et les Thébains s'étaient retirés sur leur territoire, dont ils gardaient les passages. Cependant les Athéniens, voyant que les Thébains s'agrandissaient grâce à eux et qu'ils ne contribuaient pas à l'entretien de la flotte, tandis qu'eux-mêmes étaient épuisés par les taxes extraordinaires, par les pillages des Éginètes et par la garde du pays, éprouvèrent le désir de mettre fin à la guerre, et envoyèrent à Lacédémone des députés qui conclurent la paix. 2. Aussitôt deux des ambassadeurs partirent de Sparte en vertu d'un décret de la cité pour aller dire à Timothée de revenir à Athènes, vu que la paix était faite. Mais lui, en revenant, réintégra dans leur pays les exilés de Zacynthos. 3. Alors les Zacinthiens de la ville députèrent à Lacédémone pour se plaindre de ce que leur avait fait Timothée. Aussitôt les Lacédémoniens, se croyant lésés par les Athéniens, équipèrent de nouveau une flotte et fixèrent à soixante le nombre des vaisseaux tirés de Lacédémone même, de Corinthe, de Leucade, d'Ambracie, d'Élide, de Zacynthos, de l'Achaïe, d'Epidaure, de Trézène, d'Hermion et de Halies). 4. Mnasippos fut choisi pour navarque, avec mission de prendre soin de leurs intérêts dans cette mer et en particulier de faire une expédition contre Corcyre. Ils députèrent aussi à Denys pour lui remontrer qu'il avait le même intérêt qu'eux à ce que Corcyre ne fût pas sous la domination des Athéniens. 5. Dès que sa flotte fut réunie, Mnasippos cingla sur Corcyre. Outre les soldats qu'il amenait avec lui de Lacédémone, il n'avait pas moins de quinze cents mercenaires. 6. Aussitôt débarqué, il se rendit maître du territoire et ravagea la campagne, qui était parfaitement cultivée et plantée et pilla de magnifiques maisons et des celliers construits dans les champs, et l'on dit que les soldats en vinrent à ce point de délicatesse qu'ils ne voulaient plus boire que du vin parfumé. On prit aussi dans les campagnes une très grande quantité d'esclaves et de bestiaux. 7. Mnasippos campa avec son infanterie sur une colline, éloignée d'environ cinq stades de la ville et dominant la campagne, afin qu'il pût de là couper la route à tous ceux des Corcyréens qui sortiraient pour aller dans leurs propriétés. Quant à ses marins, il les fit camper de l'autre côté de la ville, dans un endroit d'où il croyait qu'il pourrait voir venir les vaisseaux se dirigeant vers le port et les empêcher d'entrer. En outre, il mouillait à l'entrée du port, quand le mauvais temps n'y mettait pas obstacle. Il tenait ainsi la ville bloquée. 8. Comme les Corcyréens ne tiraient rien de leurs champs, parce que l'ennemi les dominait par terre, et qu'il n'entrait rien chez eux par mer, parce qu'ils étaient aussi dominés sur l'eau, ils se trouvaient en butte à une grande disette. 9. Alors ils envoyèrent des députés aux Athéniens pour demander du secours et leur remontrer que la perte de Corcyre les priverait d'un grand avantage et donnerait une grande force à leurs ennemis; car aucune ville, sauf Athènes, ne pourrait fournir plus de vaisseaux et plus d'argent. En outre Corcyre était, disaient-ils, avantageusement située par rapport au golfe de Corinthe et aux Etats qui touchent à ses rivages; elle l'était également pour infester la Laconie; elle l'était mieux encore par rapport à l'Épire qui lui fait face et à la navigation de la Sicile au Péloponnèse. [6,2,10] Ayant entendu ces raisons les Athéniens furent d'avis qu'il fallait agir énergiquement; en conséquence ils envoyèrent Ctèsiclès comme stratège avec environ six cents peltastes et ils prièrent Alcétas de les faire passer dans l'île. 11. Alcétas les transporta de nuit sur un point du pays et ils pénétrèrent dans la ville. Les Athéniens décrétèrent également d'équiper soixante navires et choisirent Timothée pour les commander. 12. Celui-ci ne trouvant pas à Athènes des équipages suffisants, vogua vers les îles où ils essaya de les compléter, persuadé que ce n'était pas une petite affaire de marcher à l'aventure contre une flotte exercée. 13. Mais les Athéniens, estimant qu'il perdait le temps favorable à la navigation, ne le lui pardonnèrent pas : ils lui ôtèrent son commandement pour le donner à Iphicrate. 14. Aussitôt nommé stratège, Iphicrate équipa les vaisseaux très vivement et contraignit les triérarques à faire leur devoir. Il obtint aussi des Athéniens tous les vaisseaux qui croisaient ici ou là dans les parages de l'Attique et même la Paralos et la Salaminienne, disant que, si les choses tournaient bien là-bas, il leur renverrait beaucoup de vaisseaux. Il réunit en tout environ soixante-dix navires. 15. Pendant ce temps, les Corcyréens souffraient tellement de la famine que Mnasippos, vu le nombre des transfuges, fit proclamer qu'il vendrait tous ceux qui passeraient à son armée. Comme le nombre des déserteurs ne diminuait pas, il finit par les renvoyer à coups de fouet Mais les assiégés ne recevaient plus les esclaves dans la ville et beaucoup mouraient hors des murs. 16. En voyant cela, Mnasippos se croyait déjà maître de la ville et changeait de conduite envers les mercenaires, renvoyant les uns sans paye, et retenant la solde de deux mois à ceux qu'il gardait, bien qu'il ne fût pas à court d'argent; car la plupart des villes lui avaient envoyé de l'argent au lieu d'hommes, ce qui était permis pour une expédition d'outre-mer. 17. Les assiégés, remarquant du haut des tours que les postes des ennemis étaient moins bien gardés qu'auparavant, et que les hommes étaient dispersés dans la campagne, firent une sortie, prirent plusieurs hommes et en massacrèrent d'autres. 18. Aussitôt qu'il s'en aperçut, Mnasippos s'arma lui-même et courut à la rescousse avec tous les hoplites qu'il avait. En même temps il ordonna aux lochages et aux taxiarques d'amener les mercenaires. 19. Certains lochages ayant répondu qu'il n'était pas facile de faire obéir des hommes à qui l'on ne donnait pas le nécessaire, Mnasippos frappa l'un d'eux de son bâton, l'autre du bout de sa lance. Tout le monde le suivit alors, mais sans courage et la haine au coeur, disposition fâcheuse pour un jour de combat. [6,2,20] Quand il eut rangé ses troupes en ligne, Mnasippos lui-même mit en fuite les ennemis qui étaient en face des portes et les poursuivit; mais ceux-ci, arrivés près du rempart se retournèrent et se mirent à lancer des traits et des javelots du haut des tertres funéraires, tandis que d'autres, sortis par d'autres portes, fondaient en masse sur l'extrémité de la ligne ennemie. 21. Les hoplites, qui étaient disposés sur huit rangs de profondeur, pensant que l'extrémité de leur phalange était trop faible, essayèrent de faire une conversion; mais quand ils eurent commencé ce mouvement, les ennemis, persuadés qu'ils fuyaient, fondirent sur eux. Ils s'arrêtèrent dans leur conversion, et ceux qui étaient près d'eux se mirent à fuir. 22. Mnasippos ne pouvait se porter au secours de ceux qui étaient pressés à cause des ennemis qui l'attaquaient de front, et il voyait ses soldats diminuer sans cesse. A la fin, les ennemis s'étant massés fondirent tous ensemble sur Mnasippos et les siens, dont le nombre était déjà très réduit. Les citoyens, voyant la tournure de la bataille, sortirent aussi contre lui. 23. Mnasippos ayant été tué, ils se mirent tous à poursuivre ses troupes, et peut-être se seraient-ils emparés de son camp même et du retranchement, si, en voyant la foule des marchands, des goujats et des esclaves, ils ne les avaient pris pour des gens de quelque valeur et n'avaient pas arrêté leur poursuite pour s'en retourner. 24. Les Corcyréens dressèrent alors un trophée et rendirent les morts à la faveur d'une trêve. Dès lors, les gens de la ville se sentirent plus forts, tandis que ceux du dehors étaient complètement démoralisés. On disait en effet que non seulement Iphicrate allait arriver, mais encore que les Corcyréens armaient réellement leurs vaisseaux. 25. Alors Hyperménès, qui se trouvait être le second de Mnasippos, arma tous les bâtiments qu'il avait sous la main et fit voile vers le retranchement. Là il remplit tous ses vaisseaux de transport avec les esclaves et le butin et les renvoya. Quant à lui, avec ses soldats de marine et les hommes qui avaient échappé à la bataille, il garda le retranchement. 26. Mais à la fin, ceux-ci aussi, très démoralisés, montèrent sur les trières et s'en allèrent, abandonnant de grosses provisions de blé et de vin et une foule d'esclaves et de soldats malades, car ils craignaient terriblement d'être pris dans l'île par les Athéniens. Ils se réfugièrent à Leucade. 27. Quand Iphicrate se fut mis en route pour doubler le Péloponnèse, tout en naviguant, il faisait tous les préparatifs nécessaires à un combat naval. A son départ, il avait laissé là les grandes voiles, car il s'attendait à combattre, et il se servait peu des petites, même si le vent était favorable. En marchant à la rame, il augmentait la vigueur de ses hommes et la rapidité de la navigation. 28. Souvent aussi, quand l'armée devait déjeuner ou dîner, en quelque endroit, il dirigeait vers le large, loin de la terre en face de cet endroit, la tête de colonne de sa flotte, puis faisait faire une conversion de manière à placer les trières face à la terre et, leur donnant le signal de la course, les faisait lutter à qui arriverait la première au rivage. C'était un grand prix de la victoire que d'être les premiers à faire provision d'eau et de tout ce dont on pouvait avoir besoin et de déjeuner les premiers, et c'était pour les derniers arrivés une grande punition d'être désavantagés sur tous ces points et d'être contraints de reprendre la mer en même temps que les autres, quand le signal en était donnés De cette façon, les premiers arrivés faisaient tout à loisir, les derniers avec précipitation. 29. Si par hasard il déjeunait en pays ennemi, non seulement il plaçait des sentinelles sur terre, comme il convient de le faire, mais encore il faisait dresser les mâts des navires et y faisait monter des guetteurs. Ceux-ci, conséquemment, voyaient beaucoup plus loin, de leur observatoire élevé, que les vigies postées en terrain plat. En quelque endroit qu'il dînât ou qu'il dormît, il n'allumait point de feu dans son camp durant la nuit, mais il en faisait en avant de l'armée, afin que personne ne pût s'approcher sans être aperçu. Souvent, s'il faisait beau temps, il reprenait la mer, aussitôt après avoir dîné, et, si la brise était favorable, il mettait les voiles et faisait reposer ses hommes; s'il fallait user de la rame, il faisait reposer ses matelots à tour de rôle. [6,2,30] Quand il naviguait de jour, il conduisait sa flotte tantôt en colonne, tantôt en phalange. De dette manière, tout en avançant, ses équipages se trouvaient exercés et habiles dans toutes les manoeuvres d'un combat naval, en arrivant dans la mer qu'ils croyaient être au pouvoir de l'ennemi. Le plus souvent, c'est en territoire ennemi qu'ils prenaient le repas du matin et celui du soir; mais, comme on ne s'y arrêtait que le temps nécessaire, il avait toujours pris le large avant l'arrivée de l'ennemi et il avançait avec vitesse. 31. Lors de la mort de Mnasippos, il se trouvait dans les parages des Sphagies en Laconie. Arrivé en Élide, il passa l'embouchure de l'Alphée et mouilla sous le cap qu'on appelle le Poisson. Le lendemain, il en partit pour Céphallénie, tenant sa flotte rangée et naviguant de manière à être, en cas de besoin, parfaitement préparé à livrer bataille, car les nouvelles concernant Mnasippos ne lui étaient point venues d'un témoin oculaire; il avait peur qu'elles ne fussent répandues pour le tromper et il se tenait sur ses gardes. Cependant, quand il fut arrivé à Céphallénie, il y reçut des informations sûres et fit reposer son armée. 32. Je sais bien que tous ces exercices et ces manoeuvres sont de règle, quand on s'attend à livrer une bataille navale; mais ce que je loue dans Iphicrate, c'est qu'obligé d'arriver promptement à l'endroit où il pensait devoir livrer bataille à l'ennemi, il trouva le moyen d'instruire ses hommes, tout en naviguant, aux manoeuvres d'un combat naval, et d'arriver tout aussi vite en dépit de cet apprentissage. 33. Après avoir soumis les villes de Céphallénie, il fit voile vers Corcyre. En apprenant là que dix trières envoyées par Denys s'approchaient pour secourir les Lacédémoniens, il alla lui-même examiner de quel point du pays on pourrait apercevoir ceux qui approchaient de l'île et transmettre des signaux visibles à la ville et il y posta des vigies. 34. Il convint avec elles des signaux à faire à l'approche et au mouillage des vaisseaux. Puis il donna ses ordres à vingt de ses navarques, qui devaient l'accompagner, au signal donné par le héraut, et il leur déclara à l'avance que, si l'un d'eux n'obéissait pas, il n'aurait rien à redire s'il était puni. Quand l'approche des vaisseaux fut signalée et que le héraut eut fait son appel, ce fut une chose curieuse de voir l'empressement des hommes qui devaient s'embarquer : il n'y en eut pas un qui ne vînt aux vaisseaux en courant. 35. Iphicrate, cinglant vers l'endroit où étaient les navires ennemis, fit prisonniers les équipages qui avaient déjà débarqué de toutes les trières. Cependant le Rhodien Mélanippos conseillait aux autres de ne pas rester là, et lui-même, ayant embarqué tout son monde, remettait à la voile, et, bien qu'il croisât les vaisseaux d'Iphicrate, il parvint à s'échapper. Mais les navires des Syracusains furent tous pris avec leurs équipages. 36. Iphicrate dépouilla ces navires de leurs ornements et les remorqua dans le port de Corcyre. Pour les hommes, il fut convenu que chacun payerait une rançon déterminée, excepté leur amiral, Crinippos; il le garda pour en tirer une grosse somme ou pour le vendre; mais lui, de désespoir, se donna volontairement la mort. Iphicrate relâcha les autres, les Corcyréens s'étant portés garants de leur rançon. 37. Il se procurait la plus grande partie de la subsistance de ses matelots en leur faisant cultiver les champs des Corcyréens. Puis, prenant les peltastes et les hoplites de ses vaisseaux, il passa en Arcanie, où il porta secours aux villes amies qui en avaient besoin et fit la guerre aux habitants de Thyrion, vaillants soldats qui possédaient une place forte. 38. Ensuite, ayant, grâce au renfort de la flotte corcyréenne, porté à près de quatre-vingt-dix le nombre de ses vaisseaux, il cingla d'abord vers Céphallénie, où il leva de l'argent tant de gré que de force. Puis il se prépara à dévaster le territoire de Lacédémone et à annexer dans ce pays les villes ennemies qui consentiraient à se rendre, et à faire la guerre à celles qui refuseraient de se soumettre. 39. Pour moi, cette campagne me paraît la plus louable de toutes celles que fit Iphicrate. Je le loue ensuite d'avoir demandé qu'on lui adjoignît l'orateur Callistratos, qui n'avait pas grande inclination pour lui, et Chabrias qui passait pour un excellent général. Si c'est parce qu'il les jugeait sages qu'il voulut les avoir pour conseillers, il me paraît avoir agi en homme prudent; s'il les considérait au contraire comme des adversaires, et s'il avait l'assurance qu'ils ne trouveraient à reprendre en lui ni mollesse ni négligence, c'est pour moi la marque d'un homme bien sûr de lui. Voilà ce qui fit Iphicrate. [6,3,0] CHAPITRE III. 1. Les Athéniens, voyant les Platéens, leurs amis, chassés de la Béotie et réfugiés chez eux, puis les Thespiens les supplier de ne pas les laisser sans patrie, n'approuvaient pas les Thébains, mais ils ne jugeaient ni honnête ni utile de leur faire la guerre. Toutefois ils refusèrent de prendre part à leurs entreprises, quand ils les virent marcher contre les Phocidiens, anciens amis de leur cité, et raser des villes qui s'étaient montrées fidèles dans la guerre contre le barbare et dévouées à Athènes. 2. En conséquence, le peuple ayant décrété de faire la paix, envoya tout d'abord des députés aux Thébains pour les inviter à les accompagner, s'ils le voulaient, pour traiter de la paix, puis les Athéniens envoyèrent eux-mêmes des députés à Lacédémone. Parmi ceux qui furent élus se trouvaient Callias, fils d'Hipponicos, Autoclès, fils de Strombichidès, Démostrados, fils d'Aristophon, Aristodès, Céphisodotos, Mélanôpos, Lycaithos. 3. L'orateur Callistratos s'y trouvait aussi. Il avait en effet promis à Iphicrate, s'il le laissait aller, ou de lui envoyer de l'argent pour la flotte, ou de conclure la paix. C'est ainsi qu'il était revenu à Athènes, ou il travaillait en faveur de la paix. Quand ils se présentèrent devant l'assemblée des Lacédémoniens et de leurs alliés, le porte-torche Callias parla le premier. C'était un homme qui ne prenait pas moins de plaisir à se louer lui-même qu'à s'entendre louer. Il commença à peu près dans ces termes : 4. « Lacédémoniens, je suis votre proxène et je ne suis pas le premier de ma famille; mon grand-père hérita cette proxénie de son père et la transmit à ses descendants. Je veux aussi vous faire voir dans quelle estime nous avons toujours été tenus par notre cité. En temps de guerre, elle nous choisit pour généraux, et, quand elle désire la paix, elle nous envoie pour la conclure. Moi-même, je suis déjà venu deux fois pour mettre un terme à la guerre, et, dans ces deux ambassades, j'ai réussi à vous procurer la paix, à vous comme à nous. Je viens aujourd'hui pour la troisième fois et je pense avoir à présent des raisons bien plus justes encore d'arriver à une réconciliation. 5. Je vois en effet que vous pensez comme nous et que vous êtes fâchés comme nous de la destruction de Platées et de Thespies. Dès lors, n'est-il pas naturel qu'ayant les mêmes sentiments, nous soyons amis plutôt qu'ennemis les uns des autres ? C'est, je crois, le propre des hommes sensés de ne pas entreprendre de guerre, même s'ils ont quelques légers différends. Mais, si nous sommes d'accord, ne serait-il pas tout à fait étrange de ne pas faire la paix ? 6. Nous n'aurions même pas dû porter les armes les uns contre les autres, puisque, selon la tradition, les premiers étrangers auxquels Triptolème, notre ancêtre, dévoila les mystères sacrés de Déméter et de Coré furent Héraclès, le fondateur de votre race, et les Dioscures, vos concitoyens, et que c'est au Péloponnèse le premier qu'il fit présent de la semence du fruit de Déméter. Comment donc serait-il juste que vous veniez ravager les moissons de ceux dont vous avez reçu les semences, et que nous, nous ne souhaitions pas la plus grande abondance de nourriture à ceux qui à nous les avons données ? Si c'est une fatalité divine qu'il y ait des guerres parmi les hommes, il faut que nous, nous les commencions le plus tard possible, et quand elles sont arrivées, que nous les terminions le plus tôt possible. » 7. Après lui, Autoclès, qui avait la réputation d'un orateur incisif, prit la parole en ces termes : « Lacédémoniens, ce que je vais dire ne sera pas fait pour vous flatter, je ne l'ignore pas. Mais je crois que ceux qui veulent faire durer le plus longtemps possible l'amitié qu'ils ont contractée doivent s'éclairer les uns les autres sur les causes de leurs guerres. Or vous répétez sans cesse que les villes doivent être indépendantes, et c'est vous qui faites le plus d'obstacle à leur autonomie; car la première stipulation que vous imposez aux villes qui vous sont alliées, c'est qu'elles vous suivent partout ou vous les conduirez. Comment cette stipulation est-elle compatible avec l'autonomie ? 8. Vous vous faites des ennemis sans prendre avis de vos alliés, et vous les faites marcher contre eux, de sorte que ces prétendus autonomes sont souvent contraints de faire campagne contre leurs meilleurs amis. De plus, et c'est la chose la plus contraire à l'autonomie, vous établissez ici des gouvernements de dix hommes, là des gouvernements de trente, et vous veillez, non pas à ce que ces chefs gouvernent conformément aux lois, mais à ce qu'ils puissent contenir les villes par la force. Aussi l'on peut croire que vous aimez mieux les tyrannies que les républiques. 9. Puis, lorsque le roi ordonna de laisser leur liberté aux villes, votre opinion bien déclarée était que, si les Thébains ne laissaient pas chaque ville se gouverner elle-même d'après les lois qu'elle préférait, ils n'agiraient pas en conformité avec la lettre du roi; mais, quand vous avez pris la Cadmée, vous n'avez pas permis aux Thébains eux-mêmes d'être indépendants. Or il ne faut pas, quand on veut être amis, prétendre obtenir des autres tous ses droits, et laisser voir qu'on est, autant qu'on peut l'être, enclin à empiéter sur ceux des autres. » [6,3,10] Ce discours fut suivi d'un silence général et fit plaisir à ceux qui étaient fâchés contre les Lacédémoniens. Après Autoclès, Callistratos prit la parole et dit : « Qu'il y ait eu, Lacédémoniens, des fautes et de notre côté et du vôtre, je ne saurais le nier; mais je ne pense pas pour cela qu'il ne faille jamais plus avoir de rapport avec les gens qui en ont commis; car je ne vois pas d'homme au monde qui n'ait jamais failli. Je crois même que, lorsqu'on commet des fautes, on n'en devient parfois que plus traitable, surtout si l'on est puni par ses fautes mêmes, comme nous l'avons été. 11. Je vois que vous aussi, vous avec subi plus d'une fois le contre-coup d'actions inconsidérées; telles que fut la prise de la Cadmée à Thèbes. En tout cas: à présent, les villes que vous étiez si jaloux de voir indépendantes sont toutes retombées au pouvoir des Thébains; à la suite de votre attentat contre leur liberté. Maintenant que nous avons appris qu'il ne sert à rien de chercher son avantage aux dépens d'autrui, nous serons plus raisonnables dans nos rapports amicaux. 12. Quand aux calomnies de certaines gens, désireux de vous détourner de la paix, et qui disent que, si nous sommes ici, ce n'est point parce que nous désirons votre amitié, mais parce que nous craignons qu'Antalcidas ne revienne avec de l'argent du roi, considérez combien leur allégation est frivole. Le roi, vous le savez, a exigé dans sa lettre que toutes les cités de la Grèce fussent indépendantes. Dès lors, nous qui parlons et agissons comme le roi, que pouvons-nous craindre de lui ? Peut-on croire qu'il préfère dépenser son argent pour agrandir certains États, quand il voit la soumission avec laquelle on exécute ce qu'il a jugé être le meilleur ? 13. En voilà assez sur ce point. Alors, pourquoi sommes-nous venus ? Ce n'est pas parce que nous sommes dans l'embarras; vous pouvez vous en rendre compte, s'il vous plaît, en considérant la situation sur mer, et, s'il vous plaît aussi, la situation sur terre à l'heure actuelle. Alors pourquoi donc ? C'est évidemment que certains de nos alliés font des choses qui nous déplaisent autant qu'à vous-mêmes. Sans doute aussi nous désirons vous témoigner notre juste reconnaissance pour nous avoir sauvés. 14. Mais je veux aborder aussi la question d'intérêt. Vous savez que toutes les villes de la Grèce sont, les unes de votre parti, les autres du nôtre, et que, dans chaque ville, les uns sont pour les Lacédémoniens, les autres pour les Athéniens. Si donc nous devenions amis, de quel côté pourrions-nous raisonnablement redouter quelque surprise fâcheuse ? Sur terre, forts de votre amitié, qui serait en état de nous molester, et, sur mer, qui pourrait vous faire du mal, si nous étions liés avec vous ? 15. Nous savons tous que les guerres ont toujours un commencement et une fin et que nous- mêmes, si nous ne désirons pas la paix aujourd'hui, nous la désirerons un jour. Pourquoi donc attendre jusqu'à ce que nous soyons épuisés par une multitude de maux plutôt que de faire la paix le plus vite possible, avant qu'il arrive quelque chose d'irrémédiable ? 16. Pour ma part, je n'approuve pas ces athlètes qui, après avoir souvent remporté la palme et s'être fait une réputation, sont tellement avides de gloire qu'ils ne s'arrêtent pas avant que la défaite les oblige à quitter le métier, ni ces joueurs qui doublent leur mise, quand ils ont réussi quelque coup de dé; car je vois que la majorité d'entre eux tombent dans la dernière misère. 17. Instruits par ces exemples, ne nous engageons jamais dans une lutte où l'on risque de tout gagner et de tout perdre et devenons amis, tandis que nous sommes forts et heureux. C'est ainsi que, nous par vous et vous par nous, nous deviendrons plus puissants dans la Grèce que nous ne l'avons jamais été. » 18. On trouva que ces orateurs avaient bien parlé et les Lacédémoniens eux-mêmes votèrent pour la paix à la condition qu'on retirerait les harmostes des villes, qu'on licencierait les armées de terre et de mer et qu'on laisserait aux Etats leur indépendance. Si un Etat contrevenait à ses clauses, on secourrait, si on voulait, les villes opprimées; mais, si on ne le voulait pas, on ne serait pas tenu par le serment de leur venir en aide. 19. Sous ces conditions, les Lacédémoniens jurèrent pour eux et pour leurs alliés, tandis que les Athéniens et leurs alliés jurèrent chacun par cité. Les Thébains aussi signèrent parmi les villes qui avaient juré; mais, le lendemain, leurs ambassadeurs revinrent demander qu'on mît dans le serment le mot Béotiens au lieu du mot Thébains. Agésilas répondit qu'il ne changerait rien à ce qu'ils avaient juré et signé tout d'abord, et il déclara que, s'ils ne voulaient pas être compris dans le traité, il les effacerait sur leur demande. 20. Les autres ayant ainsi conclu la paix et les Thébains étant les seuls qui y fissent objection, les Athéniens étaient convaincus qu'à présent on pouvait espérer que les Thébains, comme on dit, payeraient la dîme, et les Thébains eux-mêmes partirent profondément découragés. [6,4,0] CHAPITRE IV. 1. Là-dessus, les Athéniens retirèrent leurs garnisons des villes et ils rappelèrent Iphicrate et la flotte et le contraignirent à rendre tout ce qu'il avait pris après les serments prêtés à Lacédémone. 2. De leur côté, les Lacédémoniens retirèrent leurs harmostes et leurs garnisons de toutes les villes, à l'exception de Cléombrotos, qui commandait leur armée en Phocide. Lorsqu'il demanda aux autorités de son pays ce qu'il devait faire, Prothoos déclara qu'à son avis, il fallait licencier l'armée comme on l'avait juré et faire dire à toutes les cités d'apporter au temple d'Apollon la contribution que chacune d'elles jugerait à propos, qu'ensuite si quelque État mettait obstacle à l'indépendance des villes, il fallait rappeler tous ceux qui voulaient la défendre et marcher contre ceux qui s'y opposaient. « Je crois, poursuivit-il, que cette conduite nous rendrait les dieux plus propices et ennuierait moins les villes. » 3. Après l'avoir entendu, l'assemblée jugea que son discours n'était qu'un simple bavardage. Il semble en effet que déjà elle était sous l'influence d'un mauvais génie. On envoya dire à Cléombrotos de ne pas licencier l'armée, mais de marcher droit contre les Thébains, s'ils ne laissaient pas leur autonomie aux villes. (Quand Cléombrotos apprit que la paix était faite, il envoya demander aux éphores ce qu'il devait faire. Ceux-ci lui enjoignirent de marcher contre les Thébains, s'ils ne laissaient pas leur autonomie aux villes). Lors donc qu'il apprit que non seulement ils s'opposaient à la liberté des villes, mais qu'ils ne licenciaient même pas leur armée, qu'ils voulaient opposer aux Lacédémoniens, alors il conduisit les troupes en Béotie. Les Thébains l'attendaient au sortir de la Phocide en un passage étroit qu'ils gardaient. Il ne passa point par là; mais, prenant par Thisbes une route montagneuse où on ne l'attendait pas, il gagna Creusis, prit la ville et s'empara de douze trières qui appartenaient aux Thébains. 4. Après quoi, quittant la mer, il gravit la montagne et alla camper à Leuctres sur le territoire de Thespies. Les Thébains vinrent camper en face de lui sur une colline assez rapprochée, sans autres alliés que les Béotiens. Là ses amis vinrent trouver Cléombrotos et lui dirent : 5. « Cléombrotos, si tu laisses aller les Thébains sans combat, tu risques d'être traité par la cité avec la dernière rigueur. On se souviendra de ta conduite, lorsque, arrivé à Cynocéphale, tu ne ravageas aucune parcelle du territoire thébain, et lorsque dans l'expédition suivante, tu fus arrêté au passage, tandis qu'Agésilas ne manquait pas de fondre sur eux par le Cithéron. Si donc tu as souci de ton salut et si tu désires revoir ta patrie, il faut marcher contre ces gens-là. » Voilà ce que lui dirent ses amis. Quant à ses adversaires, ils disaient : « C'est à présent que cet homme va faire voir s'il est vraiment porté pour les Thébains, comme on le dit. » 6. Ces discours excitaient Cléombrotos à livrer bataille. De leur côté, les chefs des Thébains considéraient que, s'ils n'engageaient pas l'action, les villes circonvoisines feraient défection et qu'eux-mêmes seraient assiégés et que, si les vivres venaient à manquer au peuple de Thèbes, il se pourrait que la ville leur devînt hostile. Comme beaucoup d'entre eux avaient été exilés auparavant, ils se disaient qu'il valait mieux mourir en combattant que de subir un nouvel exil. 7. Une autre chose encore les enhardissait, c'était un oracle qui courait, d'après lequel les Lacédémoniens devaient être battus à l'endroit où se trouvait le tombeau des jeunes filles qui, disait-on, s'étaient tuées pour avoir été violées par certains Lacédémoniens. Et les Thébains avaient décoré ce monument avant la bataille. On leur annonçait aussi de la ville que tous les temples s'étaient ouverts d'eux-mêmes et que les prêtresses annonçaient que les dieux présageaient la victoire. On disait aussi que les armes avaient disparu du temple d'Héraclès, comme si Héraclès en était parti pour le combat. Mais quelques-uns prétendent que tout cela n'était que des artifices de chefs. 8. Quoi qu'il en soit, tout, pour cette bataille, était contraire aux Lacédémoniens, tandis que les autres avaient tout pour eux, même les faveurs de la fortune. En effet ce fut après déjeuner que Cléombrotos tint son dernier conseil au sujet de la bataille. C'était l'heure de midi, on avait un peu bu et le vin avait quelque peu monté les têtes. 9. Comme on s'armait des deux côtés et qu'il était évident qu'on allait livrer bataille, tout d'abord les approvisionneurs, quelques porteurs de bagages et ceux qui ne voulaient pas combattre se mirent en mouvement pour s'éloigner de l'armée béotienne. Mais les mercenaires sous les ordres d'Hiéron, les peltastes des Phocidiens, et, parmi les cavaliers, ceux d'Hèraclée et de Phliunte, faisant un circuit, les chargèrent, les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'au camp des Béotiens, ce qui eut pour effet de rendre l'armée béotienne beaucoup plus nombreuse et plus dense qu'elle ne l'était auparavant. [6,4,10] Ensuite, comme le lieu qui séparait les deux partis était une plaine, les Lacédémoniens rangèrent leurs cavaliers en avant de leur phalange et les Thébains disposèrent les leurs en face. Mais la cavalerie des Thébains s'était formée dans la guerre contre Orchomène et dans la guerre contre Thespies, tandis qu'à cette époque celle des Lacédémoniens était déplorable. 11. C'étaient en effet les plus riches qui nourrissaient les chevaux et c'était seulement au moment où l'on faisait une levée que l'homme désigné comme cavalier se présentait; il prenait le cheval et les armes telles qu'on les lui donnait et il entrait en campagne immédiatement. En outre, c'étaient les soldats les plus faibles de corps et les moins avides de gloire qu'on mettait dans la cavalerie. 12. Telle était donc la cavalerie des deux partis. Quant à la phalange, on dit que les Lacédémoniens avaient mis chaque énomotie sur trois files, de sorte qu'il n'y avait pas plus de douze hommes en profondeur, au lieu que les Thébains s'étaient massés sur une profondeur qui n'allait pas à moins de cinquante boucliers. Ils avaient calculé que, s'ils battaient le bataillon du roi, le reste serait facile à vaincre. 13. Lorsque Cléombrotos commença à s'ébranler contre l'ennemi, avant même que son armée se fût aperçue qu'on marchait en avant, les cavaliers en étaient déjà venus aux mains et ceux des Lacédémoniens avaient eu vite le dessous. En fuyant, ils étaient tombés sur leurs hoplites, chargés aussi par les compagnies des Thébains. Cependant le roi et ceux qui l'entouraient durent avoir l'avantage au début de la bataille; on peut le conclure d'une preuve positive; c'est qu'on n'aurait pas pu le relever et l'emporter vivant, si ceux qui combattaient devant lui n'avaient pas eu l'avantage à ce moment. 14. Mais lorsque le polémarque Deinon eut été tué, ainsi que Sphodrias un des commensaux du roi, et Cléonymos, son fils, alors la garde à cheval, ceux qu'on appelle aides du polémarque et les autres reculèrent sous la poussée de la masse des Thébains. A ce moment, les troupes lacédémoniennes de l'aile gauche, voyant la droite enfoncée, lâchèrent pied. Cependant, malgré le nombre des morts et leur défaite, les Lacédémoniens, après avoir franchi le fossé qui se trouvait justement en avant de leur camp, mirent leurs armes à terre à l'endroit d'où ils étaient partis. Le camp n'était pas complètement en plaine, mais plutôt en pente montante. Alors il y eut quelques Lacédémoniens qui, trouvant leur malheur insupportable, déclarèrent qu'il fallait empêcher l'ennemi d'élever un trophée et, au lieu de demander une trêve pour relever les morts, essayer de le faire en combattant. 15. Mais les polémarques, voyant que, sur l'ensemble des Lacédémoniens, il y avait près de mille morts et que les Spartiates proprement dits, qui assistaient à la bataille au nombre de sept cents avaient perdu environ quatre cents hommes, et s'apercevant d'autre part que les alliés étaient tous sans courage pour combattre, que quelques-uns mêmes n'étaient pas fâchés de l'événement, assemblèrent les principaux chefs pour délibérer sur le parti à prendre. Tous ayant été d'avis de relever les morts à la faveur d'une trêve, ils l'envoyèrent demander par un héraut. Après cela, les Thébains élevèrent un trophée et accordèrent une trêve pour relever les morts. 16. A la suite de ces événements, le messager chargé d'annoncer le désastre à Lacédémone arriva le dernier jour des Gymnopédies, alors que le choeur des hommes était encore dans le théâtre. En apprenant la nouvelle, les éphores en furent affligés comme ils devaient l'être, je présume. Cependant ils ne firent pas sortir le choeur et laissèrent achever les jeux. Puis ils donnèrent les noms des morts aux parents de chacun d'eux, en recommandant aux femmes de ne pas pousser de cris et de supporter leur malheur en silence. Le lendemain on put voir ceux dont les parents étaient morts paraître en public l'air brillant et joyeux, mais ceux qui avaient été avertis que leurs parents étaient en vie se montraient peu et ceux d'entre eux qui passaient dans les rues étaient sombres et humiliés. 17. A la suite de cette défaite, les éphores décrétèrent une levée du reste des mores et prirent jusqu'aux hommes qui avaient dépassé de quarante ans l'âge où l'on enrôle la jeunesse. Ils firent aussi partir les hommes du même âge qui appartenaient aux mores qui étaient hors du pays; car auparavant ils avaient pris pour l'expédition de Phocide jusqu'aux hommes qui depuis trente-cinq ans étaient en âge de servir. Ils ordonnèrent même à ceux qui étaient restés pour remplir un office public de rejoindre leur more. 18. Comme Agésilas n'était pas encore remis de sa maladie, le gouvernement chargea son fils Archidamos de conduire l'armée. Les Tégéates s'enrôlèrent volontiers sous ses ordres; car Stasippos et ses partisans qui tenaient pour Lacédémone et n'avaient pas peu de crédit dans l'État, étaient encore vivants. Les Mantinéens des villages prirent aussi résolument part à l'expédition, car ils étaient gouvernés par l'aristocratie. Les Corinthiens, les Sicyoniens, les Phliasiens et les Achéens le suivirent très volontiers et d'autres villes encore envoyèrent des soldats. Les Lacédémoniens eux-mêmes et les Corinthiens armèrent des trières sur lesquelles ils projetaient de transporter l'armée et ils demandèrent aux Sicyoniens d'en équiper aussi. 19. En conséquence, Archidamos sacrifia pour le passage de la frontière. Quant aux Thébains, aussitôt après la bataille, ils avaient envoyé à Athènes un messager couronné qui devait, tout en dépeignant la grandeur de leur victoire, prier les Athéniens de venir à leur secours et leur représenter que c'était le moment de tirer vengeance du mal que les Lacédémoniens leur avaient fait. [6,4,20] Justement le conseil des Athéniens siégeait à l'acropole. Quand les conseillers eurent entendu ce qui était arrivé, on vit bien qu'ils en étaient très ennuyés; car ils n'offrirent point l'hospitalité au héraut et ne donnèrent aucune réponse au sujet du secours. C'est ainsi que le héraut s'en retourna d'Athènes. Alors les Thébains députèrent en hâte à Jason, leur allié, pour le prier de venir à leur secours; car ils se demandaient entre eux comment les affaires allaient tourner. 21. Sur-le-champ, Jason équipa des trières, comme s'il voulait les secourir par mer; mais en fait il prit son corps de mercenaires et les cavaliers de sa garde et, bien que les Phocidiens lui fissent une guerre implacable, il traversa leur pays pour se rendre par terre en Béotie, et nombre de villes phocidiennes le virent passer avant d'avoir appris qu'il était en marche. En tout cas, il était déjà loin, avant qu'on pût rassembler des troupes de quelque point que ce fût, faisant voir que souvent on atteint mieux son but par la vitesse que par la force. 22. Quand il fut arrivé en Béotie, les Thébains dirent que c'étaient le moment d'attaquer les Lacédémoniens, lui, du haut de la colline avec ses mercenaires, et eux de front. Mais Jason les en dissuada en leur représentant qu'après un si brillant succès, ce n'était pas la peine de tout risquer pour accomplir encore de plus grandes choses ou pour être frustré du fruit de leur victoire. 23. « Ne voyez-vous pas, leur disait-il, que, si vous avez été vainqueurs, c'est que vous étiez dans la détresse ? Croyez donc que les Lacédémoniens aussi, s'ils sont réduits à l'extrémité, combattront sans marchander leur vie. La divinité d'ailleurs, à ce qu'il paraît, se plaît souvent à élever les petits et à humilier les grands. » 24. En parlant ainsi, il essayait de détourner les Thébains de tenter un coup décisif. D'un autre côté, il remontrait aux Lacédémoniens quelle différence il y avait entre une armée vaincue et une armée victorieuse. « Si vous voulez bien, leur disait-il, oublier le revers que vous avez essuyé, je vous conseille de reprendre haleine, de vous reposer et, une fois devenus plus forts, d'affronter alors ceux que vous n'avez pu vaincre. Quant à présent, ajouta-t-il, sachez bien que, parmi vos alliés, il en est qui sont en pourparlers avec vos ennemis pour un traité d'amitié. Cherchez donc à tout prix à obtenir une trêve. Voilà, dit-il, ce qui me préoccupe; car je veux vous sauver, tant à cause de l'amitié que mon père avait pour vous que parce que je suis votre proxène. » 25. Voilà ce qu'il disait; mais ce qu'il cherchait sans doute, c'est que les deux partis en désaccord entre eux eussent tous les deux besoin de lui. Cependant les Lacédémoniens, après l'avoir entendu, le prièrent de s'entremettre pour une trêve. Lorsqu'ils reçurent la nouvelle que la trêve était conclue, les polémarques firent passer l'ordre à tout le monde de plier bagage après dîner, pour se mettre en route pendant la nuit, afin de gravir le Cithéron au point du jour. Le repas fini, avant de se coucher, les hommes reçurent l'ordre de suivre les polémarques, qui, dès la tombée de la nuit, les emmenèrent par la route de Creusis, se fiant plus à une retraite à la dérobée qu'à la trêve. 26. Après une marche très pénible, vu qu'on battait en retraite la nuit, sous l'influence de la peur, par un chemin difficile, ils arrivent à Aigosthènes en Mégaride, où ils rencontrent l'armée d'Archidamos. Celui-ci, ayant attendu que tous les alliés fussent arrivés, emmena toutes les troupes ensemble jusqu'à Corinthe. De là, il renvoya les alliés et ramena ses concitoyens dans leur pays. 27. Cependant Jason, passant par la Phocide pour s'en retourner, prit le faubourg d'Hyampolis, ravagea la campagne et tua beaucoup de monde, puis il traversa sans y faire de mal le reste de la Phocide. Mais arrivé à Héraclée, il la démantela, non pas évidemment dans la crainte que par ce passage ouvert on ne vînt attaquer ses Etats, mais plutôt en vue d'empêcher qu'en prenant Héraclée, située dans un défilé, on ne lui coupât la route, s'il voulait marcher sur quelque contrée de la Grèce. 28. De retour en Thessalie, il passa pour un prince puissant, parce qu'il avait été légalement nommé commandant général des Thessaliens et parce qu'il entretenait autour de lui beaucoup de mercenaires, fantassins et cavaliers, entraînés de manière à être des soldats de la plus haute valeur. Sa puissance était encore augmentée par le nombre des peuples qu'il avait déjà pour alliés et de ceux qui aspiraient à le devenir. C'était enfin l'homme le plus puissant de son temps, parce qu'il n'était personne qui ne dût compter avec lui. 29. A l'époque des jeux pythiques, il fit passer aux villes l'ordre de préparer des boeufs, des brebis, des chèvres et des porcs pour le sacrifice, et l'on dit que, bien qu'il n'eût demandé à chaque ville qu'une contribution médiocre il n'obtint pas moins de mille boeufs et plus de mille têtes d'autre bétail. Il fit proclamer aussi qu'il donnerait une couronne d'or pour prix à celle des villes qui aurait élevé pour le dieu le plus beau boeuf pour marcher en tête des victimes. [6,4,30] Il fit aussi avertir les Thessaliens de se préparer à entrer en campagne pour l'époque des jeux pythiques, car il avait dessein, disait-on, d'ordonner lui-même la fête en l'honneur du dieu et les jeux. Quelles étaient ses intentions à l'égard de l'argent sacré, c'est ce qu'on ne sait pas encore à présent; mais on dit que les Delphiens, ayant demandé à l'oracle ce qu'ils devaient faire, au cas où il prendrait l'argent du dieu, le dieu répondit qu'il en faisait son affaire. 31. Quoi qu'il en soit, cet homme si puissant et qui roulait dans sa tête tant de si vastes desseins, venait un jour de passer en revue sa cavalerie de Phéréens pour s'assurer de sa valeur. Au moment où il s'asseyait pour répondre à ceux qui s'approchaient pour lui faire une requête, sept jeunes gens s'avancèrent comme s'ils avaient un différend entre eux et l'assassinèrent et le massacrèrent. 32. Les gardes qui étaient près de lui se portèrent résolument à son secours et tuèrent d'un coup de lance un des conjurés au moment même où il frappait Jason; un autre fut pris au moment où il montait à cheval et mourut criblé de blessures. Les autres s'élancèrent sur des chevaux préparés à l'avance et s'échappèrent. Ils furent accueillis avec honneur dans la plupart des villes grecques où ils passèrent : c'est la preuve que les Grecs redoutaient fort qu'il ne devînt tyran. 33. Jason mort, ses frères Polydoros et Polyphron prirent le titre de chefs suprêmes. Comme ils se rendaient ensemble à Larisa, Polydoros fut tué la nuit, pendant son sommeil par son frère Polyphron. On le crut du moins, parce que sa mort fut subite et sans cause manifeste. 34. A son tour, Polyphron commanda un an et il se comporta dans sa charge comme un tyran; car il fit tuer à Pharsale Polydamas et huit autres des premiers citoyens et il envoya en exil beaucoup d'habitants de Larisa. Comme il se conduisait ainsi, il fut tué à son tour par Alexandre, soi-disant pour venger Polydoros et mettre un terme à la tyrannie. 35. Quand il eut lui-même revêtu le pouvoir, Alexandre devint, comme chef, odieux aux Thessaliens, odieux, comme ennemi, aux Thébains et aux Athéniens, et il se livra à un brigandage criminel sur terre et sur mer. Sa conduite fut cause qu'il fût assassiné, lui aussi, de la main des frères de sa femme, mais à l'instigation de sa femme elle-même. 36. Elle rapporta à ses frères qu'Alexandre en voulait à leur vie et elle les cacha à l'intérieur du palais durant tout le jour; puis, ayant reçu Alexandre en état d'ivresse, elle le mit au lit et, laissant la lampe allumée, elle emporta son épée. Voyant que ses frères hésitaient à entrer pour tuer Alexandre, elle les menaça de l'éveiller s'ils n'en finissaient pas tout de suite. Quand ils furent entrés, elle tira la porte à elle et en tint l'anneau, jusqu'à ce que son mari fût mort. 37. Certains prétendent que sa haine contre son mari lui était venue de ce qu'Alexandre, ayant mis aux fers son mignon, un beau jeune homme, et se voyant sollicité par elle de le mettre en liberté, l'avait tiré de prison et l'avait égorgé. D'autres disent que n'ayant pas d'enfant de cette femme, il avait envoyé à Thèbes demander la main de la femme de Jason. Telles sont les causes que l'on assigne à l'attentat de cette femme. Des trois frères qui avaient exécuté le meurtre, l'aîné, Tisiphonos, prit le pouvoir et il régnait encore quand j'ai écrit ce livre. [6,5,0] CHAPITRE V. 1. J'ai raconté les événements qui eurent lieu en Thessalie sous Jason et après sa mort jusqu'au gouvernement de Tisiphonos. Je reviens à présent au point d'où je suis parti pour cette digression. Quand Archidamos eut ramené l'armée de secours qu'il conduisait à Leuctres, les Athéniens, considérant que les Péloponnésiens se croyaient encore obligés de suivre les Lacédémoniens et que ceux-ci n'étaient pas encore dans l'état où ils avaient réduit Athènes, font appel aux villes qui voulaient participer à la paix dictée par le roi. 2. Quand les députés des villes furent rassemblés, ils décrétèrent avec ceux qui voulaient s'associer à eux de prêter ce serment : « Je serai fidèle au traité que le roi a dicté et aux décrets des Athéniens et de leurs alliés, et, si l'on fait la guerre à l'une des villes qui auront prêté ce serment, je la secourrai de toutes mes forces. » Tous les autres acceptèrent avec joie ce serment. Les Éléens seuls y firent opposition : ils prétendaient qu'il ne fallait pas accorder l'autonomie ni aux Marganéens, ni aux Scilluntins, ni aux Triphyliens, dont les villes étaient de leur dépendance. 3. Mais les Athéniens et les autres, ayant décrété que, comme le roi l'avait écrit, l'autonomie serait accordée aux petits États comme aux grands, envoyèrent des commissaires pour recueillir les serments, avec ordre de faire jurer les plus hauts magistrats dans chaque ville. Tous jurèrent, à l'exception des Éléens. Dès lors, les Mantinéens, se considérant comme entièrement indépendants, se rassemblèrent tous et décrétèrent de faire de Mantinée une ville unique et de la fortifier. 4. Mais d'un autre côté, les Lacédémoniens jugèrent que, si cette résolution s'exécutait sans leur aveu, ce serait une grande humiliation pour eux. Aussi envoient-ils Agésilas en ambassade chez les Mantinéens, parce qu'il passait pour avoir hérité de l'amitié que son père avait pour eux. Quand il fut arrivé chez eux, les magistrats refusèrent de convoquer pour lui le peuple de Mantinée et le prièrent de leur dire à eux ce qu'il venait demander. Il leur promit que, s'ils remettaient à plus tard la construction des murs, il ferait en sorte qu'elle se fît avec l'assentiment des Lacédémoniens et à peu de frais. 5. Les magistrats répondirent que toute remise était impossible, vu que leur État entier avait décrété de les commencer tout de suite; là-dessus, Agésilas se retira irrité. Cependant il ne paraissait pas possible de leur faire la guerre, l'autonomie étant la condition de la paix conclue. Quant aux Mantinéens, quelques villes d'Arcadie leur envoyèrent des ouvriers pour les aider à construire, et les Éléens contribuèrent de trois talents d'argent aux dépenses du rempart. Tandis que les Mantinéens étaient occupés de cet ouvrage, 6. à Tégée, la faction Callibios et Proxénos travaillait à unifier toute l'Arcadie, de manière que l'avis adopté dans l'assemblée générale eût aussi force de loi dans les villes, au lieu que la faction Stasippos s'employait à maintenir le statu quo et à conserver les lois des ancêtres. 7. Mais les partisans de Callibios et de Proxénos ayant eu le dessous devant les magistrats et croyant que, si le peuple se réunissait, ils auraient une grande majorité, sortent leurs armes en public. En voyant cela, les partisans de Stasippos s'arment aussi et ne paraissent pas inférieurs en nombre. On en vient aux mains; Proxénos est tué, et quelques autres avec lui; le reste est mis en déroute, mais n'est pas poursuivi; car Stasippos n'était pas homme à vouloir tuer beaucoup de ses concitoyens. 8. Callibios et les siens, qui s'étaient retirés au pied du rempart et près des portes qui s'ouvraient du côté de Mantinée, voyant que leurs adversaires ne les attaquaient pas, s'y tenaient rassemblés sans bouger. Depuis longtemps, ils avaient envoyé demander du secours aux Mantinéens; en attendant, ils engageaient des pourparlers en vue d'une réconciliation. Mais, quand ils virent les Mantinéens approcher, certains d'entre eux, escaladant le rempart, les pressaient de venir les soutenir au plus vite et leur criaient de se hâter; d'autres leur ouvraient les portes. 9. Quand les partisans de Stasippos s'aperçurent de ce qui se passait, ils se précipitent par les portes qui mènent à Pallantion et se réfugient dans le temple d'Artémis, avant d'être atteints par ceux qui les poursuivent; ils s'y enferment et se tiennent en repos. Mais leurs ennemis, qui les avaient suivis, montent sur le temple, découvrent le toit et leur en lancent les tuiles. Se voyant dans une situation sans espoir, ils les prient de cesser et déclarent qu'ils vont sortir. Alors leurs adversaires mirent la main sur eux, les enchaînèrent et, les faisant monter sur un chariot, les ramenèrent à Tégée, et là, d'accord avec les Mantinéens, ils les condamnèrent et les mirent à mort. [6,5,10] Tandis que ces choses se passaient, près de huit cents Tégéates du parti de Stasippos s'enfuirent à Lacédémone. Là-dessus, les Lacédémoniens se crurent obligés par leurs serments d'aller venger les Tégéates morts et les exilés. En conséquence, ils décident de faire une expédition contre les Mantinéens, parce que, contrairement à leurs serments, ils avaient marché en armes contre les Tégéates. Les éphores décrétèrent donc une levée et la ville chargea Agésilas du commandement. 11. En conséquence, les Arcadiens se rassemblèrent à Aséa, sauf les Orchoméniens, qui ne voulaient point faire partie de la confédération arcadienne à cause de leur haine contre les Mantinéens et qui d'ailleurs avaient reçu dans leur ville le corps de mercenaires rassemblé à Corinthe sous le commandement de Polytropos. Aussi les Mantinéens restèrent chez eux pour les observer. Les Hèréens et les Lépréates se joignirent aux Lacédémoniens contre les Mantinéens. 12. Après avoir offert le sacrifice de départ, Agésilas marcha aussitôt contre l'Arcadie. Il prit d'abord la ville frontière d'Eutaia, où il ne trouva dans les maisons que des vieillards, les femmes et les enfants, ceux qui étaient en âge de porter les armes étant partis pour rejoindre les confédérés arcadiens. Cependant il ne fit pas de mal à la ville et laissa les habitants dans leurs maisons. Ses soldats payaient ce dont ils avaient besoin, et, si quelque chose avait été pillé à son entrée dans la ville, il le fit rechercher et le rendit. Il fit même réparer leur rempart là où il en avait besoin, pendant le temps qu'il passa là à attendre les mercenaires de Polytropos . 13. Pendant ce temps, les Mantinéens firent une expédition contre les Orchoméniens; mais ils furent repoussés rudement du rempart et perdirent un certain nombre des leurs. Lorsque, dans leur retraite, ils atteignirent Elymia, les hoplites d'Orchomène cessèrent de les poursuivre, mais Polytropos les pressait avec une grande audace. Alors les Mantinéens, se rendant compte que, s'ils ne le repoussaient pas, beaucoup d'entre eux seraient atteints par les traits, se retournèrent et en vinrent aux mains avec les assaillants. 14. Là, Polytropos est tué en combattant, et les autres prennent la fuite. Ils auraient perdu beaucoup de monde, si la cavalerie de Phliunte n'était survenue et n'avait arrêté les Mantinéens dans leur poursuite en les tournant par derrière. Après cette action, les Mantinéens s'en retournèrent chez eux. 15. Agésilas, instruit de ces événements, pensa que les mercenaires d'Orchomène ne pourraient plus le joindre et, dès lors, poursuivit sa marche. Le premier jour, il dîna sur le territoire de Tégée; le lendemain, il passa sur celui des Mantinéens, et campa au pied des montagnes situées à l'est de Mantinée, et là, il ravagea le pays et pilla les campagnes. Pendant ce temps, les Arcadiens qui s'étaient rassemblés à Aséa, pénétrèrent la nuit dans Tégée. 16. Le lendemain, Agésilas alla camper à une vingtaine de stades de Mantinée. Mais les Arcadiens, sortant de Tégée et longeant les montagnes entre Mantinée et Tégée, s'avancèrent avec un très grand nombre d'hoplites, pour s'unir aux Mantinéens, car les Argiens qui étaient avec eux n'avaient pas amené toutes leurs forces. Quelques-uns conseillaient à Agésilas de les attaquer séparément. Mais lui, craignant que, pendant qu'il marcherait contre eux, les Mantinéens ne fissent une sortie pour tomber sur ses flancs et sur ses derrières, trouva plus à propos de les laisser opérer leur jonction et, s'ils voulaient combattre, de livrer bataille d'égal à égal et à force ouverte. Déjà les Arcadiens avaient fait leur jonction, 17. lorsque les peltastes d'Orchomène et avec eux les cavaliers de Phliunte, ayant passé la nuit le long des murs de Mantinée, apparaissent devant Agésilas qui sacrifiait en avant du camp. En conséquence, les soldats courent à leurs rangs et Agésilas se retire vers ses troupes. Mais quand on eut reconnu que c'étaient des amis, Agésilas, ayant obtenu d'heureux auspices, fit avancer son armée après le déjeuner. Le soir venu, il alla camper, à l'insu de l'ennemi, dans un vallon entouré de très près par des montagnes et situé derrière la ville de Mantinée. 18. Le lendemain, au point du jour, il sacrifiait sur le front de l'armée, lorsqu'il vit des troupes sorties de Mantinée se rassembler sur les montagnes au-dessus de la queue de son armée. Il comprit alors qu'il fallait sortir au plus vite du vallon. Comme il craignait que, s'il prenait la tête lui-même, il ne fût attaqué en queue par les ennemis, il ne bougea pas de place et présentant le front à l'ennemi, il ordonna à ceux de l'arrière de faire une conversion à droite et d'avancer vers lui derrière la phalange. Par cette manoeuvre, en même temps qu'il retirait ses troupes du défilé, il augmentait sans cesse la force de sa phalange. 19. Quand la phalange se trouva doublée, il s'avança dans la plaine avec ses hoplites dans cette formation, puis il déploya de nouveau son armée sur neuf ou dix boucliers de profondeur. Mais les Mantinéens ne firent plus de sortie, parce que les Éléens, qui faisaient campagne avec eux, leur conseillaient de ne pas livrer bataille avant l'arrivée des Thébains. Ils étaient sûrs, disaient-ils, que les Thébains allaient arriver; car ils leur avaient emprunté dix talents pour cette expédition. [6,5,20] Les Arcadiens, entendant cela, ne bougèrent pas de Mantinée, et Agésilas, quoique très désireux de ramener son armée, parce qu'on était au coeur de l'hiver, resta cependant trois jours à cet endroit, à peu de distance de la ville de Mantinée, de peur qu'on ne crût que la crainte lui faisait presser son départ. Le quatrième jour, après avoir déjeuné de bon matin, il partit pour aller camper à l'endroit où il avait campé d'abord en quittant Eutaia. 21. Comme aucun Arcadien ne se montrait, il marcha très rapidement jusqu'à Eutaia, quoiqu'il fût très tard, voulant emmener ses hoplites avant qu'on vît les feux de l'ennemi, afin qu'on ne dît pas que sa retraite était une fuite. Il semblait en effet avoir relevé la ville du découragement où elle était tombée, par le fait qu'il avait envahi l'Arcadie et que, tandis qu'il ravageait le pays, personne n'avait consenti à le combattre. Arrivé en Laconie, il renvoya les Spartiates chez eux et laissa les périèques regagner leurs villes respectives. 22. Quand Agésilas fut parti et que les Arcadiens surent que son armée était licenciée, tandis qu'eux-mêmes se trouvaient rassemblés, ils marchèrent contre les Hèréens, parce qu'ils refusaient de faire partie de la confédération arcadienne et qu'ils s'étaient jetés sur l'Arcadie avec les Lacédémoniens. Ils envahirent leur pays, où ils brûlèrent les maisons et coupèrent les arbres. Mais sur la nouvelle que les Thébains venaient d'arriver au secours de Mantinée ils laissèrent Hèraia et se joignirent à eux. 23. La jonction faite, les Thébains pensaient qu'ils en avaient assez fait, en venant au secours de leurs amis, et, ne voyant plus d'ennemis dans le pays, ils se disposaient à repartir. Mais les Arcadiens, les Argiens et les Éléens les pressaient de les mener à toute vitesse en Laconie, montrant le nombre de leurs propres troupes et portant aux nues l'armée des Thébains. Les Béotiens en effet s'exerçaient tous aux armes, fiers de leur victoire de Leuctres. Ils étaient d'ailleurs suivis des Phocidiens, qu'ils avaient soumis, de toutes les villes de l'Eubée, des Locriens des deux pays, des Acarnaniens, des Hèracléotes et des Mèliens, et ils avaient encore avec eux des cavaliers et des peltastes thessaliens. A la vue de ces forces, les Arcadiens, affirmant que Lacédémone était vide de ses défenseurs, les suppliaient de ne pas s'en retourner avant d'avoir fait une invasion dans le pays des Lacédémoniens. 24. Les Thébains écoutaient leurs raisons; par contre, ils réfléchissaient que la Laconie passait pour être d'un accès très difficile, et ils pensaient qu'on avait posté des troupes aux endroits les plus praticables. Et en effet il y avait à Oion en Sciritide Ischolaos, qui gardait le passage avec des néodamodes et environ quatre cents des plus jeunes exilés de Tégée. Il y avait aussi une autre garnison à Leuctron au-dessus de la Maléatide. Les Thébains réfléchissaient encore à autre chose, c'est que l'armée des Lacédémoniens se rassemblerait rapidement et qu'ils ne se battraient nulle part mieux que dans leur propre pays. En pensant à tout cela, ils n'étaient pas trop portés à marcher sur Lacédémone. 25. Mais il vint des gens de Caryes, qui dirent qu'elle manquait d'hommes et qui s'offrirent à guider eux-mêmes les Thébains; ils consentaient même à être égorgés, si l'on découvrait qu'ils en imposaient tant soit peu. Quelques périèques vinrent aussi les appeler, promettant de faire défection s'ils se montraient seulement dans leur pays; ils affirmaient qu'en ce moment même les périèques mandés par les Lacédémoniens refusaient de leur venir en aide. Sur ces rapports qui leur venaient de tous côtés, les Thébains se laissèrent gagner et envahirent eux- mêmes la Laconie par Caryes tandis que les Arcadiens y entraient par Oion en Sciritide. 26. Si Ischolaos s'était avancé jusqu'aux endroits difficiles à passer et y avait fait tête, pas un ennemi, dit-on, n'aurait pu monter par là; mais, voulant avoir les Oiates pour combattre avec lui, il resta dans le village et les Arcadiens gravirent le passage en très grand nombre. Là, tant qu'ils ne l'attaquèrent que de front, il eut l'avantage; mais lorsqu'ils l'attaquèrent en queue et en flanc et que, montant sur les maisons, ils en firent pleuvoir les coups et les traits, alors Ischolaos fut tué avec tous les siens, sauf ceux qui parvinrent à s'échapper sans être reconnus. 27. Après leur victoire, les Arcadiens allèrent rejoindre les Thébains à Caryes. Ceux-ci, informés des exploits des Arcadiens, descendirent avec beaucoup plus de hardiesse, et aussitôt ils brûlèrent et pillèrent Sellasia. Quand ils furent arrivés en plaine dans l'enclos d'Apollon, ils y campèrent et en partirent le lendemain. Ils n'essayèrent même pas de passer le pont qui conduit à la ville, parce qu'on voyait dans le temple d'Aléa des hoplites prêts à faire face, mais, gardant l'Eurotas à leur droite, ils le longèrent, brûlant et pillant des maisons remplies de biens de toute sorte. 28. Dans Sparte, les femmes, qui n'avaient jamais vu l'ennemi, avaient peine à supporter même la vue de la fumée; mais les hommes, bien qu'ils fussent et parussent très peu nombreux, gardaient leur ville sans murailles, rangés les uns sur un point, les autres sur un autre. Les magistrats décidèrent d'annoncer aux hilotes, que s'ils voulaient prendre les armes et entrer dans les rangs, ils s'engageaient à donner la liberté à tous ceux qui auraient pris part à la guerre. 29. On dit qu'il y en eut tout de suite plus de six mille qui s'enrôlèrent, en sorte qu'à leur tour ils inspirèrent de la crainte et qu'on les trouva trop nombreux. Cependant comme les mercenaires d'Orchomène restaient fidèles et que les Lacédémoniens reçurent des secours des Phliasiens, des Corinthiens, des Epidauriens, des Pellèniens et de quelques autres villes, on eut dès lors moins peur des hilotes enrôlés. [6,5,30] Quand l'armée ennemie, poursuivant sa marche, arriva à la hauteur d'Amyclées, elle passa l'Eurotas. Partout où ils campaient, les Thébains coupaient des arbres et en jetaient le plus possible en avant de leurs lignes; c'était leur façon de se garder. Mais les Arcadiens ne faisaient rien de cela; ils quittaient le camp et couraient piller les habitations. Trois ou quatre jours après, les cavaliers s'avancèrent jusqu'à l'hippodrome dans l'enceinte de Poseidon Gaièochos, rangés par corps; c'étaient tous les Thébains, les Eléens et tous les cavaliers des Phocidiens, des Thessaliens et des Locriens qui étaient présents. 31. Les cavaliers lacédémoniens, qui paraissaient fort peu nombreux, s'étaient rangés en face d'eux; mais ils avaient placé dans la maison des Tyndarides une embuscade des plus jeunes hoplites, au nombre d'environ trois cents, qui s'élancèrent sur les ennemis, en même temps que la cavalerie les chargeait. Les ennemis ne soutinrent pas le choc et plièrent. En voyant cela, beaucoup d'entre les fantassins prirent aussi la fuite. Cependant, lorsque les Lacédémoniens s'arrêtèrent de poursuivre et que l'armée thébaine tint ferme, ils rentrèrent au camp. 32. On put dès lors espérer plus hardiment que l'ennemi n'attaquerait plus la ville. Cependant l'armée thébaine, ayant levé le camp de là, prit la route de Hélos et de de Gythéion. Ils brûlèrent les villes qui étaient sans murailles et assiégèrent même pendant trois jours celle de Gythéion où était l'arsenal maritime des Lacédémoniens. Il y eut un certain nombre de périèques qui prirent part à l'attaque et continuèrent la campagne avec les Thébains et leurs alliés. 33. A la nouvelle de ces événements, les Athéniens se demandaient avec inquiétude ce qu'ils devaient faire à l'égard des Lacédémoniens. Sur un décret du Sénat, ils tinrent une assemblée. Justement il y avait à Athènes des ambassadeurs des Lacédémoniens et des alliés qui leur restaient encore. Aussi la parole fut donnée aux Lacédémoniens qui tous, Aracos, Ocyllos, Pharax, Etymoclès et Olontheus, tinrent à peu près le même langage. Ils rappelèrent aux Athéniens que, de tout temps, dans les grandes occasions, ils s'étaient prêté un mutuel appui pour le bien commun. Eux-mêmes avaient, disaient-ils, aidé les Athéniens à chasser leurs tyrans, et les Athéniens les avaient soutenus vigoureusement, quand ils étaient assiégés par les Messéniens. 34. Ils énuméraient aussi les avantages qu'avaient retirés les deux peuples, lorsqu'ils agissaient ensemble. Ils rappelaient comment ils avaient repoussé ensemble les barbares; ils rappelaient également comment les Athéniens avaient été choisis par les Grecs comme chefs de la flotte et gardiens du trésor commun, avec l'approbation des Lacédémoniens, tandis que tous les Grecs unanimement les avaient désignés eux-mêmes pour commander sur terre, et cela aussi avec l'approbation des Athéniens. 35. L'un deux tint même à peu près ce propos : « Si vous et nous, citoyens, nous arrivons à nous mettre d'accord, on peut espérer aujourd'hui que, selon le vieux dicton, les Thébains seront décimés. » Cependant les Athéniens n'accueillirent pas très bien ces discours; il courait un murmure dans l'assemblée. On chuchotait : « Ils disent cela maintenant; mais au temps où ils étaient prospères, ils s'acharnaient contre nous. » Le plus important des arguments des Lacédémoniens semblait être celui-ci, c'est qu'après les avoir réduits à merci, comme les Thébains voulaient raser Athènes, ils s'y étaient opposés. 36. Mais ils insistaient surtout sur ce point, qu'on devait les secourir en vertu des serments jurés; car ce n'était point parce qu'ils avaient commis quelque injustice que les Arcadiens et leurs alliés leur faisaient la guerre, c'était parce qu'ils avaient été au secours des Tégéates attaqués par les Mantinéens contre la foi jurée. Ces discours aussi provoquèrent du bruit dans l'assemblée : les uns disaient que les Mantinéens n'avaient rien fait que de juste en portant secours aux partisans de Proxénos tués par ceux de Stasippos, les autres qu'ils avaient commis une injustice en portant les armes contre les Tégéates. 37. Tandis que l'assemblée elle-même discutait ainsi, le Corinthien Cleitélès se leva et dit : «Oui, Athéniens, on peut sans doute contester de quel côté sont les premiers torts; mais nous, depuis que la paix est faite, peut-on nous accuser d'avoir fait la guerre à quelque ville, ou d'avoir pris le bien d'autrui, ou d'avoir ravagé une terre étrangère ? Et cependant les Thébains sont entrés sur nos terres; ils ont coupé des arbres, brûlé des maisons, enlevé de l'argent et du bétail. Si donc vous ne venez pas à notre secours, quand nous sommes si manifestement lésés, ne violerez-vous pas les serments prêtés, serments que vous aviez pris soin vous- mêmes de faire jurer à vous tous par nous tous ? » Là-dessus, les Athéniens crièrent que Cleitélès avait bien et justement parlé. 38. Après lui, Proclès de Phliunte se leva et dit : « Que vous soyez, Athéniens, les premiers contre qui les Thébains marcheraient si les Lacédémoniens étaient mis hors de combat, cela, je pense, est clair pour tout le monde; car, de tous les autres, vous êtes les seuls à leurs yeux qui puissent faire obstacle à leur ambition de commander à la Grèce. 39. S'il en est ainsi, je crois, pour ma part, qu'en prenant les armes, c'est vous-mêmes autant que les Lacédémoniens que vous défendrez; car, si les Thébains, qui ont de mauvais sentiments à votre égard et qui habitent sur vos frontières, deviennent les chefs de la Grèce, vous vous trouverez, je crois, en bien plus mauvaise posture que quand vous aviez des rivaux éloignés. Vous auriez certainement plus d'avantages à vous défendre vous-mêmes pendant qu'il y a encore des peuples qui marcheraient avec vous, que d'être forcés, après leur perte, de combattre seuls contre les Thébains. [6,5,40] Si quelques-uns d'entre vous craignent que les Lacédémoniens, échappés au péril du moment, ne vous créent encore des embarras par la suite, songez que ce n'est pas ceux à qui l'on fait du bien, mais ceux à qui l'on fait du mal qu'il faut craindre de voir devenir très puissants. Vous devez encore réfléchir à ceci, c'est que les États comme les particuliers doivent acquérir des ressources au moment où ils sont les plus forts, afin que, si un jour ils perdent leur puissance, ils trouvent pour leur venir en aide les fruits de leurs travaux antérieurs. 41. Or un dieu vous donne aujourd'hui l'occasion, si vous secourez les Lacédémoniens dans le besoin, de vous en faire pour toujours des amis dévoués sans réserve. Car ce n'est pas, ce me semble, en présence d'un petit nombre de témoins qu'ils recevraient aujourd'hui ce bienfait de votre part; mais les dieux, qui voient tout, le sauront maintenant et à jamais, et ce qui se passe n'échappe pas à la connaissance de vos alliés et de vos ennemis, non plus qu'à tout le monde grec et aux barbares, car personne ne voit cette guerre d'un oeil indifférent. 42. Si donc on les voyait vous maltraiter, qui jamais voudrait encore leur être dévoué ? Mais il y a lieu d'espérer qu'ils seront plutôt bons que méchants; car, si jamais peuple a toujours été épris de gloire et s'est abstenu de toute action honteuse, c'est bien celui-là. 43. Autre considération encore : si jamais quelque nouveau danger menaçait la Grèce du côté des barbares, sur qui pourriez-vous mieux compter que sur les Lacédémoniens ? Qui aimeriez- vous mieux avoir à vos côtés que ceux dont les ancêtres, postés aux Thermopyles, préférèrent tous mourir en combattant plutôt que de vivre en livrant l'entrée de la Grèce aux barbares ? Puis donc qu'ils se sont montrés braves avec vous et qu'il y a lieu d'espérer qu'ils le seront encore, n'est-il pas juste que nous leur témoignions, vous et nous, un zèle sans réserve ? 44. Il est bien aussi que vous fassiez preuve de zèle à leur égard à cause des alliés qui sont présent avec eux. Car sachez bien que ceux qui leur restent fidèles dans les revers, ceux-là rougiraient de ne pas vous témoigner aussi leur reconnaissance. Si nous, qui consentons à partager leurs dangers, nous ne sommes que de petits États, songez que, si votre cité se joint à nous, ce ne seront plus de petites villes qui leur viendront en aide. 45. Pour moi, Athéniens, j'ai toujours envié votre ville pour ce qu'on disait d'elle. J'ai entendu dire en effet que tous les opprimés et ceux qui avaient peur trouvaient assistance en se réfugiant ici. Maintenant je n'entends plus dire, mais je vois de mes propres yeux les Lacédémoniens, ce peuple si renommé, et avec eux les plus fidèles de leurs alliés, venir à vous et vous prier de les secourir. 46. Et je vois aussi les Thébains, qui jadis ne purent persuader aux Lacédémoniens de vous réduire en esclavage, vous prier aujourd'hui de laisser périr ceux qui vous ont sauvés. On rapporte, à la gloire de vos ancêtres, qu'ils ne permirent pas que les Argiens morts devant la Cadmée fussent privés de sépulture; mais vous, vous feriez une action beaucoup plus belle de ne pas laisser outrager ni détruire les Lacédémoniens encore vivants. 47. Si ce fut un beau trait de votre part de réprimer l'insolence d'Eurysthée et de sauver les enfants d'Héraclès, ne serait-ce pas un trait plus beau encore de sauver non seulement les fondateurs de la ville, mais encore la ville tout entière ? Mais la plus belle action que vous puissiez faire serait, qu'après avoir été sauvés par les Lacédémoniens grâce à un vote sans danger, vous les secouriez à présent les armes à la main et en bravant le danger. 48. Si nous-mêmes nous sommes fiers de porter secours à des braves en parlant pour eux, vous qui pouvez le faire par des actes, vous feriez voir un beau trait de générosité, si, après avoir été souvent amis et ennemis des Lacédémoniens, vous vous souveniez moins de leurs torts que de leurs bienfaits et si vous leur témoigniez votre reconnaissance, non seulement en votre nom, mais au nom de toute la Grèce pour la bravoure qu'ils ont déployée à la défendre. » 49. Après ce discours, les Athéniens délibérèrent, et, sans vouloir prêter l'oreille à ceux qui soutenaient un avis opposé, ils décrétèrent qu'ils iraient au secours des Lacédémoniens avec toutes leurs forces et ils choisirent Iphicrate comme général. Quand celui-ci eut obtenu des auspices favorables et fait passer à ses hommes l'ordre de dîner à l'Académie, on dit que beaucoup s'y rendirent avant Iphicrate lui-même. Puis il se mit à la tête de ses troupes qui le suivirent, persuadées qu'il allait les conduire à quelque action glorieuse; mais arrivé à Corinthe, il s'y attarda plusieurs jours et aussitôt les soldats commencèrent à le critiquer sur cette perte de temps. Lorsque enfin il les fit sortir de la ville, ils le suivirent avec ardeur partout où il les conduisait, et ils attaquaient avec ardeur toutes les places contre lesquelles il les menait. [6,5,50] Quant aux ennemis qui ravageaient la Laconie, les Arcadiens, les Argiens, les Éléens, ses voisins de frontière, étaient partis en grand nombre, les uns emmenant, les autres emportant le butin qu'ils avaient fait; les Thébains et les autres voulaient quitter le pays, et parce qu'ils voyaient l'armée diminuer de jour en jour, et parce que les vivres se faisaient plus rares : car on les avait ou dépensés ou pillés ou dilapidés ou brûlés. En outre, c'était l'hiver; aussi tout le monde voulait partir. 51. Comme ils se retiraient de la Laconie, Iphicrate aussi ramena les Athéniens d'Arcadie à Corinthe. Je ne blâmerai pas ce qu'il peut avoir fait de bien dans son commandement : mais pour ce qui est de sa conduite à ce moment-là, je n'y vois rien que d'inutile et de préjudiciable. En effet, s'étant mis en tête de garder le défilé d'Oneion, pour empêcher les Thébains de rentrer chez eux, il laissa libre le plus beau passage, près de Cenchrées. 52. Puis, voulant savoir si les Thébains avaient passé Oneion, il envoya en reconnaissance toute la cavalerie d'Athènes et de Corinthe. Et cependant un petit nombre d'hommes peuvent voir, tout aussi bien qu'un grand nombre, et s'il faut faire retraite, il est beaucoup plus facile au petit nombre qu'au grand nombre de trouver un chemin commode et de se retirer tranquillement. Mais faire avancer des forces considérables et cependant inférieures à celles de l'ennemi, n'est-ce pas le comble de la folie ? Car ces cavaliers ayant étendu leur ligne sur un grand espace à cause de leur nombre rencontrèrent, quand il fallut battre en retraite, beaucoup de passages difficiles, en sorte qu'ils ne perdirent pas moins de vingt hommes. Et alors les Thébains se retirèrent comme ils voulurent.