[3,0] LIVRE TROISIÈME - PRÉFACE. Je ne m'abuse pas, mon cher Lucilius, sur la grandeur de l'édifice dont je pose les fondements dans ma vieillesse. J'ai entrepris de faire le tour du monde entier, de découvrir les causes, les ressorts cachés qui le meuvent, et de les faire connaître au reste des hommes. Où trouverai-je assez de temps pour embrasser tant d'objets divers, pour réunir tant de faits épars, pour pénétrer tant de mystères? Je sens la vieillesse qui me pousse et me reproche les années consumées dans des soins frivoles : c'est une raison de plus pour me hâter, et pour réparer à force de travail les lacunes d'une vie mal employée. Il faut prendre sur la nuit pour étendre la durée du jour, retrancher les occupations inutiles, écarter le soin d'un patrimoine trop éloigné de son maître ; que l'âme ne se consacre plus qu'à elle; qu'au moment où la fuite de l'âge est le plus rapide, du moins elle jette un regard sur elle-même. Oui, la résolution en est prise; elle va s'aiguillonner, mesurer la brièveté du temps qui lui reste, et, par l'emploi judicieux de la vie présente, regagner toutes les heures qu'elle a perdues. Le repentir est le guide le plus fidèle dans la voie du bien. Je me plais à redire avec un ponte fameux : « Nous nous armons d'un grand courage, nous tentons d'exécuter en peu de temps de grandes choses." Ce langage serait encore le mien, si je n'étais qu'un enfant ou qu'un jeune homme ; car il n'y a pas de temps qui ne soit trop court pour une entreprise aussi vaste. Mais c'est dans mon déclin que je mets la main à cette oeuvre sérieuse, grave, immense. Je ferai ce que l'on fait en voyage : quand on est parti trop tard, on compense le délai par la vitesse. Hâtons-nous donc, et, sans nous excuser sur l'âge, commençons ce grand ouvrage, dussions-nous ne pas le terminer. Je sens mon courage s'accroître, quand je songe à la grandeur de l'entreprise, quand je considère ce qui me reste à faire, plutôt que ce qui me reste à vivre. Des hommes se sont consumés à écrire l'histoire des rois étrangers, les maux que les peuples ont faits ou endurés. Combien est-il plus sage de guérir ses maux, que de transmettre à la postérité ceux des autres ! Mieux vaut cent fois célébrer les ouvrages des dieux, que les brigandages d'un Philippe, d'un Alexandre, ou d'autres conquérants illustrés par la ruine des nations : fléaux aussi redoutables pour les mortels qu'une inondation qui submerge les plaines, ou qu'un incendie général qui fait périr des milliers d'êtres vivants. On nous raconte comment Annibal a franchi les Alpes, porté dans l'Italie une guerre imprévue, que nos désastres en Espagne rendaient plus redoutable encore; comment, après ses revers, après la soumission de Carthage, toujours acharné contre les Romains, il erra de cour en cour, sollicitant les rois à qui il demandait une armée et offrait un général; comment enfin il ne cessa pas, malgré sa vieillesse, de chercher la guerre dans tous les coins du monde, comme si apparemment il pouvait plutôt se passer de patrie que d'ennemis. Ne vaut-il pas mieux apprendre ce qu'il faut faire, que ce qui a été fait ? enseigner à ceux qui se livrent à la merci de la Fortune, qu'il n'y a rien de stable dans ses dons, que tous s'échappent plus légers que les vents ? car elle ne connaît pas le repos, elle se plaît à mêler la joie à la tristesse, à confondre les ris et les larmes. Ainsi, que nul ne se fie sur la prospérité ; que nul ne désespère au sein du malheur : les biens et les maux se succèdent alternativement. Pourquoi cette joie présomptueuse ? sais-tu où te laissera le char qui te porte au faîte des grandeurs ? Ce bonheur aura sa fin, avant que tu finisses. Pourquoi cet abattement ? te voilà terrassé ; c'est le moment de te relever. L'adversité fait place au bonheur, comme le bonheur à l'adversité. Songeons aux révolutions perpétuelles, non pas des maisons particulières, dont la moindre impulsion cause la chute, mais des Etats et des gouvernements. On a vu des empires, sortis de la fange, écraser ceux qui leur dictaient des lois; d'antiques monarchies, au contraire, se sont écroulées au milieu de leurs prospérités. Il serait impossible d'énumérer tous les Etats détruits les uns par les autres. Dans le même moment, Dieu se plaît à élever les uns et à abaisser les autres, non pas graduellement et avec précaution, mais en les précipitant du faîte de leur grandeur, de manière à n'en pas même laisser subsister les débris. Ces événements nous semblent grands, parce que nous sommes petits : combien de choses nous paraissent grandes moins par leur nature que par notre petitesse! Qu'y a-t-il de grand ici-bas? ce n'est pas de couvrir la mer de ses flottes, de planter ses drapeaux sur les bords de la mer Rouge, et, quand la terre manque à nos dévastations, de chercher à travers l'Océan des plages inconnues: c'est de voir tout ce monde par les yeux de l'esprit, et de dompter ses vices, ce qui est la plus grande des victoires. On ne saurait dire combien d'hommes ont eu sous leurs lois des cités et des nations entières: on en compte très peu qui aient été maîtres d'eux-mêmes. En quoi consiste la vraie grandeur? A élever son âme au-dessus des menaces et des promesses de la fortune; à ne voir rien qui mérite d'être l'objet d'un voeu, d'une espérance. Que vous offrirait la fortune, qui fût digne de vos souhaits? Toutes les fois que, de la contemplation des oeuvres divines, vous abaissez vos regards sur les choses d'ici-bas, vous vous trouvez dans une nuit profonde, comme ceux qui passent de la clarté du jour aux ténèbres d'un cachot. En quoi consiste la vraie grandeur? à pouvoir subir avec joie l'adversité ; à supporter tous les événements, quels qu'ils soient, comme si on les avait désirés : et on devrait les désirer en effet, si l'on savait que rien n'arrive que par les décrets de Dieu. Les pleurs, les plaintes, les gémissements, sont des actes de rébellion. En quoi consiste la vraie grandeur? à s'armer de courage et de constance dans le malheur, à repousser, je dirai plus, à combattre le luxe et la débauche ; à ne pas chercher et à ne pas fuir non plus le danger; à se faire soi-même sa destinée, sans l'attendre de la fortune ; à se présenter à cette même fortune, favorable ou contraire, avec calme et intrépidité, sans être ébloui de son éclat, ni effrayé de son courroux. Ce qu'il y a de grand ici-bas, c'est de fermer son âme aux pensées criminelles; de lever au ciel des mains pures; de ne pas demander des biens qu'on ne peut obtenir sans qu'un autre les donne, ou qu'un autre les perde; de ne désirer que ce qu'on désire sans rival, une bonne conscience; de ne voir dans les autres biens, si estimés des mortels, quand même le hasard les mettrait en vos mains, que des richesses destinées à s'échapper par où elles sont venues. Ce qu'il y a de grand, c'est de voir bien au-dessous de soi ce qui dépend du sort; de ne jamais oublier qu'on est homme, et de se dire, si l'on est heureux, qu'on ne le sera pas longtemps, et si l'on est malheureux, qu'on ne l'est plus, du moment où l'on croit ne pas l'être. Ce qu'il y a de grand, c'est d'avoir toujours son âme sur le bord des lèvres, et prête à partir : dès lors on est libre, non par le droit des Romains, mais par le droit de la nature. Etre libre, c'est n'être plus esclave de soi : esclavage perpétuel, auquel on ne peut se soustraire, qui pèse sur nous jour et nuit, sans trêve ni relâche. Cet esclavage, le plus pesant de tous, on peut en briser la chaîne, en cessant de se fatiguer soi-même de mille demandes, et de réserver pour soi le salaire de ses actes ; en se représentant et sa nature et son âge, fût-il encore tendre; en se disant à soi-même : pourquoi ces mouvements sans mesure et sans règle? pourquoi tant de fatigues et tant de sueurs? pourquoi retourner la terre? pourquoi visiter le Forum ? J'ai besoin de si peu, et pour si peu de temps ! Rien de plus propre à inspirer de tels principes que l'étude de la nature. Elle commence par nous éloigner des objets indignes de nous, et finit par dégager des liens du corps l'âme elle-même, qui a besoin de grandeur et d'élévation. Ajoutez que l'esprit, exercé sur des sujets obscurs et difficiles, ne montrera pas moins de sagacité en traitant des questions plus simples : or, est-il rien de plus simple que ces principes salutaires, destinés à combattre les passions perverses et les folles erreurs que nous condamnons sans y renoncer? [3,1] I. Nous allons traiter des eaux, et chercher comment elles se forment. Soit, comme le dit Ovide, « Qu'une source pure et limpide épanche des eaux argentées; » soit, comme le dit Virgile, « Qu'un torrent impétueux, roulant du haut des montagnes qui retentissent au loin, se précipite par neuf embouchures, et de ses vagues mugissantes envahisse la plaine; » soit, comme vous le dites vous-même, mon cher Junior, «Qu'on voie jaillir d'une fontaine de la Sicile un fleuve de l'Élide» : comment ces eaux sont-elles fournies à la terre? d'où vient que le cours de tant de fleuves immenses n'est interrompu ni le jour ni la nuit ? pourquoi certains fleuves grossissent- ils l'hiver? pourquoi d'autres ne s'enflent–ils qu'à l'époque où le plus grand nombre s'abaisse? Séparons pour un moment de la foule des autres fleuves le Nil, qui a sa nature exceptionnelle et particulière; nous nous en occuperons dans un article spécial. Nous ne considérerons maintenant que les eaux communes, tant froides que chaudes, et, en parlant des premières nous examinerons si elles sont chaudes naturellement, ou si elles acquièrent leur chaleur avec le temps. Nous traiterons aussi de celles qu'ont rendues fameuses leur saveur ou leurs vertus. En effet, il en est qui soulagent les yeux, d'autres les nerfs. Il en est qui guérissent parfaitement les maladies chroniques, déclarées incurables par les médecins; qui font disparaître les ulcères; qui, prises intérieurement, rétablissent le ton des parties, soulagent les affections du poumon et des autres viscères, et arrêtent les hémorrhagies. Enfin leur emploi est aussi varié que leur saveur. [3,2] II. En général, les eaux sont ou stagnantes, ou courantes; réunies en masses, ou distribuées en filets. Les unes sont douces ; les autres ont des saveurs différentes. Ainsi il en est d'âcres, de salées, d'amères, de médicinales : celles-ci sont ou sulfureuses, ou ferrugineuses, ou alumineuses: c'est par leur saveur qu'on juge de leur propriété. Il existe encore de nombreuses différences relatives au tact: elles sont froides ou chaudes; au poids: elles sont pesantes ou légères; à la couleur: elles sont troubles, limpides, azurées, transparentes; à la salubrité : elles sont saines, salutaires, mortelles, ou pétrifiables. ll y en a qui sont légères et sèches; il y en a qui sont grasses; les unes sont nourrissantes; les autres passent sans effet; d'autres procurent la fécondité. [3,3] III. L'eau est stagnante ou courante, selon la disposition du terrain : elle coule, sur une pente ; dans une plaine, elle s'arrête et demeure stagnante; quelquefois le vent la fait rétrograder, mais en ce cas il n'y a pas écoulement, l'eau suit une direction forcée. Les pluies ne forment que des amas d'eau; les sources seules en fournissent d'une manière fixe et réglée. Rien n'empêche cependant qu'on ne voie dans un même endroit des amas d'eau fortuits et des eaux de source. 'l'el est le lac Fucin, qui reçoit tous les ruisseaux des montagnes circonvoisines, et où se trouvent de plus des sources abondantes cachées au fond de son bassin : aussi conserve-t-il toujours sa limpidité, même quand les torrents de l'hiver s'y déchargent. [3,4] IV. Commençons donc par examiner comment la terre peut fournir à l'entretien continuel des fleuves, et d'où sort cette immense quantité d'eau. Nous sommes surpris que la mer, où se rendent tous les fleuves, ne déborde pas; il n'est pas moins étonnant que ces perpétuels écoulements n'appauvrissent pas la terre. Qui peut donc lui fournir assez d'eau, pour que les réservoirs cachés dans son sein en versent continuellement, et remplacent sans cesse celle qu'elle a perdue? L'explication que nous donnerons pour les fleuves, s'appliquera également et aux ruisseaux et aux fontaines. [3,5] V. Suivant quelques philosophes, la terre réabsorbe l'eau qu'elle épanche; et la mer ne grossit point, parce que, au lieu de s'approprier l'eau qu'elle reçoit, elle la rend aussitôt. En effet, les fleuves qu'on voit se jeter dans la mer reviennent dans la terre par des conduits secrets, sans qu'on puisse s'apercevoir de leur retour : leurs eaux se filtrent pendant ce trajet; les chocs multipliés qu'elles éprouvent en passant par les sinuosités infinies de la terre et les couches variées du sol, leur enlèvent leur amertume, leur font perdre leur saveur désagréable, et enfin les ramènent à leur état de pureté. [3,6] VI. D'autres pensent que la terre ne rend par les fleuves que les eaux fournies par les pluies. Ils en donnent pour preuve la rareté des fleuves dans les pays où il pleut rarement. L'Ethiopie n'est qu'un désert aride, et l'intérieur de l'Afrique n'offre qu'un petit nombre de sources, parce que le climat y est brûlant, et que l'été y règne presque toujours. On n'y voit donc que de tristes plaines de sables, point d'arbres, point de culture, point de pluies, ou bien des pluies légères que le sol absorbe en un moment. Au contraire, la Germanie, la Gaule, et l'Italie voisine de ces deux contrées, sont riches en fleuves et en rivières, parce que le climat est humide, et que l'été même ne s'y passe jamais sans pluies. [3,7] VII. Vous voyez qu'on peut faire contre ce système beaucoup d'objections. D'abord, en ma qualité de vigneron vigilant et observateur, je puis vous assurer qu'il n'y a pas de pluie assez forte pour pénétrer la terre à plus de dix pieds de profondeur : toute l'eau est bue par la première couche, et ne descend pas plus bas. Comment donc cette pluie, qui n'humecte que la superficie de la terre, formerait-elle de grands fleuves ? La plus grande partie des eaux pluviales est entraînée dans la mer par le courant des fleuves : la terre n'en absorbe qu'une petite quantité, et encore ne la retient-elle pas; car, ou elle est desséchée, et elle boit tout ce qui tombe; ou elle est désaltérée, et rejette le superflu. Aussi les premières pluies ne font-elles pas grossir les rivières, parce que la terre, trop sèche, les attire toutes à elle. Que dire de certains fleuves qui s'échappent tout formés des rocs et des montagnes ? Quelle portion d'eau leur fournissent les pluies qui coulent le long des rocs arides, sans trouver de terre pour les retenir? Ajoutez que des puits creusés dans les lieux même les plus secs, à deux ou trois cents pieds en terre, c'est-à-dire à une profondeur où la pluie ne pénètre jamais, rencontrent d'abondantes veines d'eau; vous concevez qu'ici ce ne sont pas des eaux pluviales, ou des eaux ramassées, mais ce qu'on appelle vulgairement des eaux vives. Les sources qui jaillissent du sommet des montagnes fournissent encore une autre objection : il faut nécessairement que l'eau ait été élevée par une force quelconque, ou soit née sur le lieu même, puisque l'eau de pluie ne fait jamais que suivre la pente. [3,8] VIII. D'autres philosophes croient que si la surface de la terre est coupée par de vastes marais, par de grands lacs navigables, par des mers qui envahissent d'immenses espaces, et couvrent tous les lieux bas, de même l'intérieur du globe est rempli d'eaux douces, stagnantes, comme l'Océan et ses golfes, mais plus considérables, parce que la profondeur des cavités souterraines surpasse celle de la mer. Ce sont là les réservoirs inépuisables d'où découlent les fleuves. Doit-on s'étonner que la terre ne s'aperçoive pas de leur perte, quand la mer ne s'àperçoit pas du surcroît de leurs eaux? [3,9] IX. On donne encore aux fleuves une autre origine. L'intérieur de la terre, dit-on, renferme des cavités profondes, et beaucoup d'air, qui doit nécessairement se refroidir dans l'ombre épaisse où il est enseveli. Immobile et stagnant, il ne tarde point, par suite de son immobilité même, à se convertir en eau. Cette métamorphose, dans l'atmosphère, produit la pluie, et, dans l'intérieur du globe, donne naissance aux ruisseaux ou aux rivières. L'air ne peut rester longtemps immobile et pesant dans l'atmosphère, à cause du soleil qui le raréfie, ou du vent qui le dilate; aussi y a-t-il de longs intervalles d'une pluie à une autre : mais à l'intérieur de la terre les causes de la transmutation de l'air sont toujours subsistantes, je veux dire, une ombre perpétuelle, un froid éternel, une densité qu'aucun mouvement ne trouble. Les fontaines ou les fleuves sont donc entretenus par des causes qui agissent sans cesse. La terre même, suivant nous, est susceptible de transmutation: ses exhalaisons, combinées avec un air captif, s'épaississent insensiblement, et bientôt se convertissent en eau. [3,10] X. Telle est la première cause de la naissance des eaux dans l'intérieur du globe. Ajoutez que tous les éléments naissent les uns des autres par une transmutation réciproque : l'eau se change en air, et l'air en eau; le feu se forme de l'air, et l'air du feu. Pourquoi la terre ne serait-elle pas produite par l'eau, et l'eau par la terre? la terre se convertit en air et en feu, à plus forte raison peut-elle se changer en eau. Ces deux éléments, en effet, ont plus d'affinité: ils sont tous deux pesants, denses et placés dans la région inférieure de l'univers. Enfin, si la terre naît de l'eau, pourquoi l'eau ne naîtrait-elle pas de la terre ? Mais les fleuves, direz-vous, sont si considérables ! Les réservoirs ne doivent-ils pas l'être comme les écoulements? Vous êtes surpris que le cours perpétuel, et quelquefois si rapide, des fleuves soit entretenu par une eau toujours nouvelle et toujours prête ; mais êtes-vous étonné que l'air, malgré les vents qui le poussent continuellement, coule nuit et jour avec le même volume, loin de s'épuiser? et pourtant ce fluide n'est pas, comme les fleuves, resserré par des rives, enfermé dans un lit : son large courant s'étend dans le vaste espace des cieux. Etes-vous étonné, quand l'onde se brise sur la grève, qu'il y ait assez d'eau pour suffire à des vagues nouvelles? Non; ce qui revient sur soi-même ne s'épuise pas. Or, tous les éléments sont soumis à ces retours sur eux-mêmes; ce qui est perdu pour l'un s'ajoute à l'autre. La nature semble éternellement tenir ses différentes parties suspendues dans la balance, pour que nulle ne fasse excès, et ne dérange par là l'équilibre du monde. Tout est en tout. C'est peu de dire que l'air se change en feu; jamais il n'existe sans feu : ôtez-lui la chaleur, il deviendra concret, immobile et solide. C'est peu de dire que l'air se change en eau; jamais il n'existe sans eau. La terre se convertit en air et en eau : oui, mais elle n'est jamais sans eau, ni sans air. C'est même là ce qui facilite la métamorphose; l'élément dont un autre élément va prendre la forme se trouve déjà mêlé à lui. Ainsi la terre contient de l'eau, et elle la fait sortir; elle contient de l'air; l'ombre et le froid glacial en font de l'eau : elle-même se change en eau, et en cela elle suit la loi de sa nature. [3,11] XI. Mais, direz-vous, si les causes qui fournissent de l'eau aux sources et aux rivières sont toujours agissantes, pourquoi les sources tarissent-elles quelquefois? pourquoi en voit-on paraître dans des endroits où il n'y en avait point? Un tremblement de terre suffit pour déranger le cours des eaux : souvent des éboulements en interrompent la communication : l'eau arrêtée cherche alors une autre issue qu'elle s'ouvre par force, ou bien elle est rejetée ailleurs par la secousse même de la terre. Il n'est pas rare de voir des rivières qui, ne trouvant point la suite de leur canal ordinaire, refluent d'abord, et ensuite se fraient une nouvelle issue à la place de celle qu'elles ont perdue. C'est, au rapport de Théophraste, ce qui est arrivé au mont Coryque, où, après un tremblement de terre, on vit jaillir des sources inconnues auparavant. On fait encore intervenir d'autres causes accidentelles, qu'on suppose capables de déterminer l'épanchement d'une source, ou de détourner et de faire varier son cours. Le mont Hémus était autrefois sans eau: les Gaulois, assiégés par Cassandre, se retranchèrent sur cette montagne, et en abattirent les forêts: dès lors l'eau s'y montra en abondance : preuve que la végétation s'en emparait pour en faire ses aliments ; la forêt abattue, les eaux, n'étant plus absorbées par les arbres, se répandirent hors du sol. La même chose, selon ce philosophe, eut lieu aux environs de Magnésie. Mais, n'en déplaise à Théophraste, on peut dire que cette explication ne paraît guère fondée, car les lieux les plus ombragés sont communément les plus riches en eau : ce qui n'arriverait pas, si les arbres absorbaient les eaux : et de plus nous savons que ces végétaux tirent leurs aliments de l'humidité qui se trouve à la surface de la terre, tandis que la source des fleuves est dans des couches intérieures et trop profondes pour que les racines des arbres y puissent atteindre. Ensuite, il faut plus d'eau aux arbres coupés, parce qu'ils en ont besoin, non seulement pour vivre, mais encore pour prendre leur accroissement. Le même Théophraste rapporte qu'aux environs de la ville d'Arcadia, en Crète, les lacs et les sources tarirent, parce que, après la ruine de la ville, on cessa de cultiver le territoire; le rétablissement de la culture y fit reparaître les eaux. Il donne pour cause de ce desséchement la condensation et l'endurcissement de la terre, qui, n'étant plus remuée par la culture, ne pouvait donner passage aux eaux de pluie. Pourquoi donc, dans les lieux les plus déserts, voit-on des sources nombreuses ? Certes, il y a plus d'endroits cultivés à cause de leurs eaux que de terrains où l'eau n'est venue qu'avec la culture. La preuve que les grands fleuves, navigables dès leur source, ne sont point formés par les eaux de pluie, c'est que leur source donne une égale quantité d'eau en été et en hiver. La pluie forme bien des torrents, mais elle ne peut produire ces fleuves qui coulent d'un cours égal et uniforme entre deux rives : elle grossit les eaux, mais elle ne leur donne pas naissance. [3,12] XII. Reprenons, si vous le voulez, la chose de plus haut, et prévenons toutes vos questions, en vous montrant la véritable origine des fleuves. Un fleuve résulte de l'écoulement d'une source qui verse de l'eau sans interruption. Mais cette eau, comment se forme-t-elle? Dites-moi vous-même, comment se fait l'air ou la terre ? S'il y a quatre éléments, vous ne pouvez demander d'où vient l'eau, puisqu'elle est un des quatre éléments. Doit-on s'étonner qu'une portion si considérable de la nature puisse fournir à des écoulements perpétuels? De même que l'air, qui est un des quatre éléments, produit les vents et les tempêtes, de même l'eau produit les ruisseaux et les rivières. Si le vent est un courant d'air, le fleuve est un courant d'eau. On exprime suffisamment toute la force de l'eau, en disant : C'est un élément. Ces deux mots suffisent pour faire sentir que ses écoulements doivent être inépuisables. [3,13] XIII. L'eau, dit Thalès, est le plus puissant des éléments: elle existait avant tout, elle est le principe de tout. Nous pensons comme Thalès, au moins sur le dernier point. En effet, nous croyons que le feu, s'emparant du monde entier, convertira tout en sa propre substance: mais il finira par cesser ses ravages, et quand il sera éteint, dans toute la nature il ne restera que l'eau, et cette eau renfermera le germe et l'espérance d'un monde futur. Ainsi par le feu s'accomplira la destruction de l'univers, et par l'eau sa réorganisation. Êtes-vous surpris, maintenant, qu'après avoir tenu lieu de tous les éléments, et les avoir produits tous, l'eau suffise à l'entretien perpétuel des fleuves ? Quand les éléments furent séparés les uns des autres, l'eau fut réduite au quart de l'univers, et dans une proportion convenable pour suffire à l'alimentation des fontaines, des ruisseaux et des rivières. Mais voici une idée absurde du même Thalès : il dit que la terre est soutenue par l'eau, et qu'elle flotte sur elle comme un navire; que les tremblements de terre sont causés par les oscillations et les mouvements du fluide qui la soutient. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait assez d'eau pour alimenter les fleuves, puisque tout le globe est dans l'eau. Mais rejetons cette vieille et informe hypothèse, qui assimile les sources aux flots que la cale entr'ouverte laisse pénétrer dans le vaisseau. [3,14] XIV. Les Egyptiens reconnaissent quatre éléments; puis ils les divisent chacun en mâle et femelle. L'air mâle est le vent; l'air femelle est celui qui est nébuleux et stagnant. L'eau de la mer est mâle; toutes les autres eaux sont femelles. Dans le feu, la partie qui brûle et dévore est le male ; la partie lumineuse et inoffensive est la femelle. Enfin ils nomment terre mâle les rocs et les pierres qui ont plus de consistance, et terre femelle celle qui se prête à la culture. [3,15] XV. Il n'y a qu'une mer, et elle a existé dès l'origine du monde : elle a ses réservoirs et ses conduits qui donnent lieu à ses courants et à son flux. Pour l'eau douce, comme pour la mer, il est d'immenses canaux souterrains que nul fleuve ne peut épuiser. Le secret de ses ressources nous échappe; elle ne jette au dehors que son superflu. J'admets quelquesunes de ces assertions, mais voici ce que j'y ajoute. Il me semble que la nature a organisé le globe comme le corps humain, qui a ses veines et ses artères, pour contenir, les unes le sang, les autres l'air : de même la terre a des canaux différents pour l'air et pour l'eau qui circulent en elle. La conformité est si grande entre la masse terrestre et le corps humain, que nos ancêtres mêmes en ont tiré l'expression de veines d'eau. Mais le sang n'est pas le seul liquide qui soit en nous; il s'y trouve bien d'autres humeurs diverses; les unes nécessaires à la vie, les autres viciées ; d'autres plus épaisses: telles que dans le crâne la cervelle, dans les os la moelle ; les mucosités, la salive, les larmes, et la synovie qui facilite le jeu des articulations. Or, le globe contient nombre d'humeurs analogues; et quelques-unes en mûrissant se durcissent. De là les terres métalliques, d'où l'avarice tire l'or et l'argent ; de là tous les liquides qui se pétrifient. Dans quelques localités, la terre combinée avec l'eau se liquéfie totalement, et forme le bitume et d'autres substances semblables. Ainsi se forment les eaux par suite des lois et de l'ordre naturel. Au reste ces fluides, comme les humeurs de nos corps, sont sujets à se vicier : un choc, une secousse, l'épuisement du sol, le froid, le chaud, suffisent pour en altérer la nature; ou bien le soufre, en s'y mêlant, leur fait perdre plus ou moins promptement leur état de liquidité. Dans le corps humain, une fois la veine ouverte, le sang coule jusqu'à ce qu'il soit épuisé, ou que l'incision soit fermée, ou qu'une autre cause quelconque le force de rétrograder. Les veines de la terre une fois ouvertes, les ruisseaux et les fleuves en sortent : mais de la grandeur de l'orifice, et des circonstances de l'écoulement dépend sa durée. Tantôt il survient un obstacle qui tarit la source; tantôt l'ouverture se ferme d'elle-même, comme par une cicatrice naturelle, et intercepte à l'eau toute issue; d'autres fois l'action de la terre, que nous avons dit être transmuable, n'est plus assez énergique pour opérer les transformations ; d'autres fois aussi les pertes se réparent, ou par des forces naturelles, ou par des secours qui arrivent d'ailleurs: car souvent un endroit vide, placé à côté d'un endroit plein, attire à lui le liquide, et souvent la terre, portée à changer d'état, se liquéfie et se réduit en eau. L'intérieur de la terre présente le même phénomène que les nuées : l'air s'épaissit, et, devenu trop pesant pour rester à l'état aériforme, il se convertit en eau. Souvent aussi les gouttelettes éparses d'un fluide délié se rassemblent, comme la rosée, et se réunissent dans un réservoir commun. Les fontainiers donnent le nom de sueur à ces gouttes que fait sortir la pression du terrain, ou que fait transpirer sa chaleur. Mais ces faibles écoulements suffisent tout au plus à la formation d'une source. Il faut des causes puissantes et de vastes réservoirs pour donner naissance à un fleuve: son écoulement sera doux et tranquille, si l'eau est seulement entraînée par son propre poids; il sera impétueux et bruyant, si l'eau est poussée par le ressort de l'air qui s'y trouve mêlé. [3,16] XVI. Mais pourquoi certaines fontaines sont-elles pleines pendant six heures, et à sec pendant six autres heures? Il est inutile de nommer ici tous les fleuves qui, à certaines époques de l'année, coulent à pleins bords, et n'ont le reste du temps qu'une faible quantité d'eau : nous n'avons pas besoin de chercher les causes de chaque phénomène, quand la même théorie peut les expliquer tous. De même que la fièvre quarte a ses heures réglées, la goutte ses époques fixes, que les menstrues, quand rien ne les arrête, ont leurs retours périodiques, l'accouchement enfin, son terme invariable; de même les eaux ont leurs intervalles pour se retirer et pour reparaitre. Quelquefois ces intervalles sont plus courts, et par cela même plus sensibles; quelquefois ils sont plus longs, sans être pour cela moins réguliers. Que trouvez-vous là d'étonnant? la nature entière n'est-elle pas assujettie à une marche fixe et constante? Jamais l'hiver ne se trompe d'époque ; l'été fait sentir ses feux au temps prescrit; le printemps et l'automne remplacent ces deux saisons à leur tour; le solstice et l'équinoxe reviennent à jour fixe. La nature régit le monde souterrain par des lois moins connues, mais non moins certaines. Soyez sûr que les phénomènes qui ont lieu à la surface du globe, s'opèrent aussi dans son intérieur. Là aussi se trouvent de vastes cavernes, des grottes immenses, et de larges vallées creusées sous des montagnes suspendues; là sont des abîmes sans fond, qui souvent ont englouti des villes entières, et où gisent profondément ensevelis d'énormes débris. Toutes ces cavités sont pleines d'air, car le vide n'existe pas, et occupées par des lacs qui se forment dans ces vastes et ténébreux souterrains. Il y naît même des animaux, mais pesants et informes, à cause de l'air épais et sombre où ils ont été conçus, et des eaux stagnantes et bourbeuses où ils vivent : la plupart sont aveugles, comme les taupes et les rats souterrains, qui n'ont point l'organe de la vue, parce qu'ils ne pourraient s'en servir. Aussi Théophraste affirme-t-il qu'en certains pays on tire de terre des poissons. [3,17] XVII. Sans doute vous allez accueillir par des plaisanteries ce fait incroyable, que par politesse vous vous bornerez à traiter de fable. Eh quoi! l'on va à la pêche sans filets, sans hameçons, la pioche à la main? Il ne manque plus que d'aller chasser dans la mer. Mais pourquoi les poissons ne passeraient-ils pas sur la terre, quand nous passons nous-mêmes en mer? Ce ne sera qu'un échange. Ce phénomène vous étonne. Que d'autres plus étonnants encore vous présente le luxe, quand il imite ou surpasse la nature ! Les poissons nagent dans la salle du festin; on les prend sous la table même, pour les faire paraître dessus un instant après : un mulet ne paraît pas frais, s'il ne meurt dans la main du convive. On les expose à la vue dans des bocaux de verre : on observe les nuances variées, par lesquelles une agonie lente et douloureuse les fait passer successivement: d'autres fois on les fait périr dans la saumure, et on les confit tout vivants. Et vous traitez de fable l'existence des poissons souterrains, qui sont exhumés plutôt que pêchés ! Ne devrait-il pas paraître plus incroyable encore que des poissons nagent dans la sauce, qu'on les tue sur la table même, après avoir longtemps joui de leur agonie, et rassasié ses yeux avant son palais? [3,18] XVIII. Permettez-moi de laisser un moment notre sujet pour châtier ce luxe de sensualité. Rien de plus beau, dit-on, qu'un mulet expirant! Dans son agonie, il se colore d'un rouge vif, auquel succèdent des nuances plus pâles; mais quelle admirable dégradation de couleurs dans ce passage de la vie à la mort ! que de temps perdu pour le luxe ! Comme il s'est réveillé tard de sa léthargie! Comme il a été lent à reconnaître sa faute, et à sentir la privation d'une si douce jouissance ! Jusque-là un spectacle si beau, si magnifique, n'avait fait le plaisir que des pêcheurs. A quoi bon le meilleur poisson, s'il est cuit, s'il ne vit plus? Je veux qu'il meure dans l'assaisonnement même. On s'émerveillait jadis en voyant des gourmets dédaigneux rejeter le poisson qui n'était pas pris le jour même; qui, suivant leur expression, ne sentait encore la mer. Aussi la diligence était extrême ; on se hâtait de faire place aux porteurs de marée qui accouraient hors d'haleine et avec de grands cris. Où n'a-t-on pas poussé le raffinement! Aujourd'hui, le poisson est déjà rance, fût-il pêché le jour même. — Mais il a été pris dans le moment! — Je ne veux pas m'en fier à vous sur une affaire aussi importante; je ne veux m'en rapporter qu'à moi; qu'on l'apporte sur ma table, qu'il meure sous mes yeux. Ainsi le palais de nos gourmets est devenu si délicat, qu'ils ne peuvent goûter d'un poisson, s'ils ne l'ont vu nager et palpiter au milieu du festin. Quelle fécondité de ressources pour ranimer des estomacs blasés! Que d'habileté, que de finesses dans ce luxe extravagant, qui s'évertue à inventer chaque jour des recettes nouvelles, pour suppléer à celles qu'il dédaigne! On disait naguère : Rien de meilleur qu'un mulet de rocher; on dit aujourd'hui : Rien de plus beau qu'un mulet expirant. Passez-moi ce bocal de verre; qu'il s'y agite, qu'il y tressaille. Quand on a longtemps loué la victime, on la tire de ce vivier de cristal : alors le plus habile indique les phases de l'agonie. Voyez ce rouge de feu, plus vif que le plus beau carmin ; voyez ces veines latérales : on dirait maintenant que son ventre est de sang; avez-vous remarqué ce reflet brillant et azuré à l'instant même où le poisson a expiré? Le voilà qui se raidit, qui devient pâle, et une seule couleur revêt son corps inanimé. Nul de ces convives n'assiste au chevet d'un ami mourant; nul n'a le courage de voir la mort de son père, cette mort qu'il a désirée; nul ne daigne suivre jusqu'au bûcher le convoi d'un parent; la dernière heure d'un frère, d'un proche, est solitaire : mais l'on court, l'on s'empresse autour d'un mulet expirant, car aucun spectacle n'offre tant d'attraits ! Je ne puis m'empêcher d'employer ici des termes énergiques, et trop hasardés peut-être ; la gourmandise n'a pas assez des dents, du ventre et de la bouche : les yeux mêmes dévorent. [3,19] XIX. Revenons à notre sujet. Une preuve qu'il y a sous terre de grands amas d'eau, où se produit une quantité prodigieuse de poissons immondes, c'est que ces eaux, lorsqu'elles éprouvent des débordements, entraînent avec elle une énorme quantité d'animaux hideux, informes, et d'une saveur dangereuse. Il est certain que, dans la Carie, aux environs d'Hydisse, un pareil amas d'eau sortit tout à coup de dessous terre; et tous ceux qui goûtèrent des poissons amenés par ce nouveau fleuve à la face du ciel jusqu'alors inconnu pour eux, moururent. Rien de moins étonnant : ce n'étaient que des masses de chair, chargées de graisse par suite d'une longue inaction : au défaut d'exercice se joignaient, pour les rendre funestes, ce régime nocturne et cette privation de la lumière, laquelle est le principe de toute salubrité pour les êtres vivants. Qu'il puisse naître des poissons à cette profondeur, c'est ce que prouvent les anguilles qui naissent dans des trous creusés dans la vase, et qui, par le même défaut d'exercice, sont d'une digestion difficile, surtout lorsqu'elles ont vécu dans la fange à une profondeur considérable. La terre renferme donc non seulement des veines d'eau dont la réunion peut produire des fleuves, mais encore des rivières immenses. Les unes prolongent leur cours invisible, jusqu'à ce qu'il se rencontre un golfe qui les absorbe; les autres se déchargent au fond de quelque lac; personne n'ignore qu'il existe des lacs sans fond. A quoi tendent ces remarques? à prouver qu'il y a des réservoirs d'eau inépuisables, et dont les limites sont aussi peu calculables que celles des fleuves et des fontaines. [3,20] XX. Mais d'où vient la différence de saveur dans les eaux? De quatre causes : d'abord, du sol qu'elles traversent; ensuite, de la terre qui s'est convertie en eau; puis, de l'air qui a subi la même transformation; enfin du mélange des corps étrangers qui les altèrent et les gâtent. Telles sont les causes qui donnent aux eaux leurs saveurs différentes, leurs vertus médicinales, leur odeur forte, leurs exhalaisons mortelles; qui les rendent légères ou pesantes, chaudes ou froides. Il est important d'observer la nature du sol ; s'il est sulfureux, nitreux ou bitumineux, l'eau est viciée au passage, et ne peut être bue sans mettre la vie en danger. Telle est celle dont parle Ovide dans ces vers : "Chez les Cicones, est un fleuve dont l'eau pétrifie les entrailles, et revêt d'une couche de marbre tout ce qu'elle touche." Cette eau, sans doute, contient un limon qui a la vertu de solidifier et de durcir les corps. Le sable de Pouzzole devient pierre au contact de l'eau; de même l'eau dont nous parlons, en touchant un corps solide, s'y attache et s'y colle. Aussi tous les corps jetés dans ce lac n'en sont retirés qu'à l'état de pierre. Le même phénomène a lieu en certains cantons de l'Italie : au lieu d'une branche, d'une feuille plongée dans l'eau, on ne retire, au bout de quelques jours, qu'une pierre produite par le limon qui se dépose autour du corps, et s'y attache insensiblement. Le fait vous paraîtra moins surprenant, si vous songez que l'Albula, et presque toutes les eaux sulfureuses, déposent un sédiment qui se durcit dans les canaux et les conduits par où elles coulent. Des causes analogues agissent dans ces lacs qui, suivant l'expression du même poète, «Tantôt jettent dans le délire, tantôt accablent d'un sommeil léthargique.» Ces eaux ont la même propriété que le vin, mais à un plus haut degré. De même que l'ivresse, jusqu'au moment où elle se dissipe, est une démence ou une sorte de léthargie ; de même ces eaux sulfureuses, combinées avec un air nuisible et pestilentiel, excitent la fureur, ou amènent un assoupissement profond. Tel est le fleuve Lynceste, «Dont les eaux, pour peu qu'on en boive à l'excès, font chanceler le buveur, comme s'il avait pris du vin pur.» [3,21] XXI. Des hommes sont morts pour avoir penché la tête sur certaines grottes : les vapeurs sont si vives, qu'elles tuent les oiseaux qui volent par-dessus. Tel est l'air, tel est le lieu d'où s'échappe une eau mortelle. Si la force délétère de l'air et du sol a moins d'énergie, l'effet est moindre, et se réduit à attaquer les nerfs et à y produire l'engourdissement de l'ivresse. Il n'est pas surprenant que l'air et le sol corrompent l'eau et la rendent semblable aux couches d'où elle vient et par où elle a passé. Le lait conserve le goùt des herbages qui l'ont fourni; et le vin ne perd pas sa saveur, même à l'état de vinaigre. Il n'est point de corps qui ne garde quelque trace de la substance primitive qui l'a produit. [3,22] XXII. Il y a d'autres eaux auxquelles nous attribuons la même origine qu'au monde : s'il est éternel, elles ont toujours existé; s'il a eu un commencement, elles ont été produites en même temps que lui. Quelles sont ces eaux? dites-vous. L'Océan, et toutes les mers méditerranées qui en dépendent. Les fleuves dont on ne peut expliquer la nature sont encore, suivant quelques philosophes, aussi anciens que le monde : tels sont l'Ister et le Nil, rivières immenses, trop remarquables pour qu'on leur assigne la même origine qu'aux autres. [3,23] XXIII. Telle est la distinction des eaux adoptée par certains philosophes. On les divise encore en célestes, c'est-à-dire versées d'en haut par les nuages, et terrestres, lesquelles se subdivisent elles-mêmes en eaux superficielles, ou répandues sur la surface du globe, puis en eaux cachées ou souterraines; nous avons expliqué la nature de celles-ci. [3,24] XXIV. D'où vient qu'il existe des eaux chaudes, et quelquefois même si chaudes, qu'on ne peut en faire usage, à moins de les laisser évaporer à l'air, ou de les tempérer par un mélange d'eau froide? On donne plusieurs raisons de ce phénomène. Selon Empédocle, l'eau s'échauffe en passant sur un sol rempli de feux souterrains, tels que la terre en contient un grand nombre. On fabrique tous les jours des serpentins, des cylindres et des vases de diverses formes, dans l'intérieur desquels on ajuste des tuyaux de cuivre fort minces, formant plusieurs contours en pente, à l'aide desquels l'eau, se repliant plusieurs fois autour du feu, parcourt assez d'espace pour s'échauffer au passage. Elle entre froide, elle sort brûlante. Empédocle assure que la même chose arrive sous terre, et sa théorie sera volontiers admise par ceux qui savent échauffer les bains sans feu. On introduit dans un lieu déjà échauffé un air brûlant qui, dans les canaux où il circule, échauffe les murs et les vases du bain, aussi parfaitement que le ferait le feu même : par ce moyen l'eau devient chaude, de froide qu'elle était, et l'évaporation ne lui ôte pas sa saveur propre, parce qu'elle coule enfermée. D'autres pensent que les eaux en sortant, ou en entrant dans des lieux remplis de soufre, reçoivent leur chaleur de la matière même sur laquelle elles coulent; ce qui est d'ailleurs prouvé par l'odeur et le goût de ces eaux : elles ont acquis les qualités de la substance qui les a échauffées. Ce phénomène n'a rien d'étonnant; car l'eau bouillonne, si on la jette sur de la chaux vive. [3,25] XXV. Il y a des eaux mortelles, dont la qualité délétère n'est sensible ni au goût, ni à l'odorat. Près de Nonacris, en Arcadie, une source, appelée Styx par les habitants, trompe les étrangers : elle n'est suspecte ni à la vue, ni à l'odorat, comme les préparations des empoisonneurs fameux, préparations dont la mort seule révèle le danger. Cette eau tue à l'instant même, et ne laisse pas le temps de recourir au remède, parce qu'elle se coagule aussitôt qu'on la boit, comme le gypse mouillé d'eau, et qu'elle colle et mastique sur-le-champ les viscères. Dans la Thessalie, aux environs de Tempé, est une eau dangereuse, qu'évitent les bêtes sauvages et les troupeaux; elle passe à travers le fer et l'airain : elle possède une telle force, qu'elle amollit les corps les plus durs: incapable de nourrir les arbres, elle est mortelle pour les herbes. Certains fleuves possèdent aussi des vertus merveilleuses; il en est qui colorent la laine des brebis qui en boivent : en peu de temps leur toison, de blanche qu'elle était, devient noire, ou de noire devient blanche. Il existe dans la Béotie deux fleuves de cette espèce : l'un est appelé Mélas (noir), à cause de l'effet qu'il produit : tous deux, quoique ayant une action bien différente, sortent du même lac. Suivant Théophraste, il y a dans la Macédoine un fleuve où l'on amène les troupeaux dont on veut blanchir la toison: après avoir bu quelque temps de cette eau, leur laine est changée comme au sortir d'une teinture. Si c'est de la laine noire qu'on désire, on a encore un teinturier qui n'exige aucun salaire : il suffit de conduire le troupeau aux bords du Pénée. Des auteurs modernes parlent d'un fleuve de Galatie, qui produit le même effet sur tous les quadrupèdes; d'un autre, en Cappadoce, qui n'agit que sur les chevaux, dont il sème le poil de taches blanches. On sait que l'eau de certains lacs soutient ceux qui ne savent pas nager. Il y avait en Sicile, et il y a encore en Syrie un lac où les briques surnagent, et où les corps pesants ne peuvent s'enfoncer. La raison en est facile à concevoir. Pesez un corps quelconque, et comparez son poids avec celui de l'eau, pourvu que de part et d'autre le volume soit égal : si c'est l'eau qui est la plus pesante, elle supportera le corps plus léger qu'elle, et l'élèvera à une hauteur proportionnée à sa légèreté; si l'objet, au contraire, est plus pesant, il descendra; si l'eau et le corps comparé sont de poids égaux, le corps ne s'élèvera ni ne s'abaissera, mais restera au niveau de l'eau, flottant à la vérité, mais presque enfoncé, et ne dépassant pas la surface du liquide. Voilà pourquoi on voit flotter des poutres, les unes presque entièrement élevées sur l'eau, les autres à moitié submergées, d'autres en équilibre avec l'eau. En effet, quand le corps est égal en pesanteur à l'eau, ni l'un ni l'autre ne cède : quand il est plus pesant, il s'enfonce; quand il est plus léger, il surnage. La pesanteur et la légèreté du corps ne sont point susceptibles d'être déterminées par nos mesures; elles sont seulement relatives à la légèreté ou à la pesanteur du liquide qui doit le porter. Si donc l'eau est plus pesante qu'un homme ou qu'une pierre, elle s'opposera à la submersion du solide plus léger qu'elle, et incapable de vaincre sa résistance : c'est ainsi que dans certains lacs les pierres mêmes ne peuvent aller à fond. Je parle de pierres solides et compactes; car pour les pierres poreuses et légères, comme la pierre-ponce, on les voit surnager sur les côtes de Lydie, où elles forment même des îles flottantes, au rapport, de Théophraste. J'ai vu moi-même une île de ce genre à Cutilies : il en existe une autre sur le lac de Vadimon et sur celui de Staton. L'île de Cutilies est plantée d'arbres, couverte d'herbes, et cependant l'eau la soutient : elle flotte çà et là, je ne dis pas au gré du vent, mais de la plus faible brise; mobile au plus léger souffle, elle n'est stationnaire ni le jour ni la nuit. Deux causes concourent à cet effet : la pesanteur de l'eau, qui est chargée de principes médicinaux, et la légèreté du terrain, qui se prête au transport, et qui n'offre point de corps ni de solidité, quoiqu'il nourrisse des arbres. Peut-être la base de l'île n'est-elle formée que de troncs d'arbres légers et de feuilles éparses sur le lac, agglomérées et réunies par une eau grasse et visqueuse : les pierres mêmes qu'on y trouve sont poreuses et criblées de toutes parts, semblables à ces concrétions que l'eau forme en se durcissant, surtout à la source des eaux médicinales : là effectivement les immondices des eaux se rapprochent, et sont bientôt unies et consolidées par l'écume; l'assemblage qui en résulte, et où il existe tant d'air et de vide, est nécessairement léger. Il y a des effets qu'il est impossible d'expliquer : pourquoi, par exemple, l'eau du Nil rend-elle les femmes fécondes, au point que celles même dont une longue stérilité semble avoir fermé le sein, deviennent aptes à la conception? Pourquoi certaines eaux en Lycie ont-elles pour effet de maintenir le germe, et sont-elles visitées par les femmes sujettes aux fausses couches? Pour moi, je crois ces faits peu certains. On a attribué à certaines eaux la propriété de donner la gale, la lèpre, de parsemer de taches blanches le corps de ceux qui en boivent ou qui s'y lavent : l'eau qui provient de la rosée a, dit–on, ce défaut. Qui ne croirait que le cristal se forme des eaux les plus pesantes? C'est tout le contraire : ce sont les gouttes les plus légères qui lui donnent naissance, et leur légèreté même facilite leur congélation. La formation du cristal est suffisamment indiquée par le nom que les Grecs lui ont donné. Le mot g-krustallis, en effet, désigne et le minéral diaphane, et la glace dont on croit qu'il se forme. L'eau du ciel, presque pure du mélange de particules terreuses, se durcit et se condense de plus en plus par la continuité du froid, jusqu'à ce que le dégagement total de l'air détermine sa compression sur elle-même ; et alors ce qui était eau devient pierre. [3,26] XXVI. Il y a des fleuves qui grossissent en été, comme le Nil; plus tard, nous rendrons raison de ce phénomène. Théophraste atteste que, dans le Pont, certains fleuves ont leur crue à cette époque. On donne quatre raisons de ce phénomène : la facilité avec laquelle la terre alors se change en eau; la chute des pluies dans des endroits éloignés, et dont l'eau, à l'aide de conduits souterrains, se rend invisiblement dans ces fleuves ; le souffle impétueux des vents qui battent leur embouchure, et refoulent les flots, qui, arrêtés par l'obstacle, se gonflent parce qu'ils ne trouvent point d'issue; enfin l'action des astres, qui, dans certains mois, absorbent plus d'eau, et épuisent davantage les fleuves; tandis qu'à d'autres époques, étant plus éloignés, ils attirent et consument moins d'eau! Ainsi une déperdition moindre produit une crue véritable. On voit certains fleuves tomber dans un abîme et disparaître subitement; d'autres diminuer graduellement, disparaître bientôt, et, à un intervalle assez éloigné, reparaître et reprendre leur nom et leur cours. La cause en est claire : ces fleuves trouvent des cavités sous terre; or, l'eau se porte naturellement dans les lieux les plus bas, surtout si elle les trouve vides. Reçus dans ces lits nouveaux, les fleuves y coulent en secret; mais dès que l'obstacle d'un corps solide les arrête, ils brisent la paroi qui leur offre le moins de résistance, et reprennent ostensiblement leur cours. «Ainsi le Lycus, englouti dans les abîmes de la terre, reparaît plus loin en s'ouvrant un nouveau passage. Ainsi l'Erasinus disparaît et coule paisible dans son canal souterrain, jusqu'à ce que la masse de ses eaux soit rendue à la mer d'Argos." Le Tigre offre le même phénomène en Orient : englouti dans la terre, où il reste longtemps caché, il en sort à une distance considérable, sans qu'on puisse douter que ce soit le même fleuve. Certaines sources jettent, à des époques fixes, des immondices dont elles se débarrassent. C'est ce qui arrive à celle d'Aréthuse en Sicile, tous les cinq ans, à l'époque des jeux Olympiques. De là l'opinion que le fleuve Alphée se rend, sous mer, de l'Achaïe en Sicile, et ne sort de dessous terre que sur le rivage de Syracuse, où il apporte, au temps où l'on célèbre les jeux Olympiques, les excréments des victimes qui ont été jetées dans son courant. C'est ce que vous avez transmis à la postérité dans un poème, mon cher Lucilius; c'est aussi ce qu'indique Virgile, en s'adressant à la fontaine Aréthuse : «Lorsque tu couleras au-dessous des flots de la Sicile, que les eaux amères de Doris ne se mèlent jamais à tes ondes." Dans la Chersonèse de Rhodes est une fontaine qui, après avoir été longtemps pure, se trouble, élève du fond à la surface une grande quantité d'immondices, dont elle ne cesse de se dégager, qu'elle ne soit entièrement éclaircie et épurée. D'autres fontaines se débarrassent de la même manière, non seulement de la vase qui y séjourne, mais des feuilles, des briques et des matières qui s'y sont putréfiées. La mer rejette en tout temps sur ses rivages ce qu'elle retient d'impur et d'immonde : néanmoins il y a certaines plages où ces éjections sont périodiques. Aux environs de Messine et de Myles, elle jette en bouillonnant une substance épaisse, semblable à du fumier, et d'une odeur désagréable : de là l'origine de la fable qui plaçait dans cette île les étables des bœufs du Soleil. Il est en ce genre des faits dont il est impossible de donner l'explication, surtout lorsque les périodes sont mal observées et incertaines. Mais si les explications spéciales manquent, du moins est-il un fait général, c'est que toute eau stagnante et immobile se purge naturellement. Pour les eaux courantes, les immondices ne peuvent y séjourner, puisque le courant les emporte. Celles qui ne se nettoient point de cette manière, ont un flux plus ou moins considérable. La mer élève du fond de ses abîmes des cadavres, des végétaux et des débris de naufrage; et ces grandes purgations ont lieu non seulement dans les temps d'orage et de tempête, mais dans les plus grands calmes. [3,27] XXVII. C'est ici le lieu de rechercher comment, au jour fatal du déluge, la plus grande partie de la terre sera submergée par les eaux: si cette inondation sera produite par les eaux de l'Océan et par les efforts de la mer extérieure, soulevée contre nous; ou s'il faut craindre des pluies continuelles, ou un hiver opiniâtre qui, chassant l'été, versera du haut des nues entr'ouvertes une énorme quantité d'eau; ou si les fleuves jailliront plus vastes au sein de la terre ; si le globe épanchera des sources nouvelles; ou enfin si, au lieu d'une seule cause de destruction, toutes agiront en même temps; si, au même instant, on verra la pluie tomber par torrents, les fleuves grossir, la mer quitter son lit pour nous engloutir; en un mot, toutes les parties de l'univers conspirer à l'anéantissement de l'espèce humaine. Oui, certes, il n'est rien de difficile à la nature, surtout lorsqu'elle a hâte de se détruire elle-même. S'agit-il de créer, elle est avare de ses forces, et ne les dispense que par des progrès graduels et insensibles; s'il faut détruire, elle use avec violence de toute son énergie. Que de temps s'écoule entre la conception et la naissance ! que de peines il faut pour élever l'âge tendre! que de soins pour nourrir ce corps si frêle, avant qu'il prenne son accroissement! et cependant un rien suffit pour le détruire ! Il faut des années pour construire une ville, il ne faut qu'une heure pour la ruiner; un moment réduit en cendres une forêt qui a mis un siècle à croître. De puissants états portent et soutiennent le monde; mais ils peuvent se rompre et crouler tout à coup : le moindre ressort que dérange la nature dans cette vaste machine cause la ruine des mortels. Lors donc qu'arrive le temps de l'inévitable catastrophe, les destins mettent en jeu mille causes à la fois. Une si grande révolution ne peut avoir lieu sans un bouleversement général du monde : telle est du moins l'opinion de quelques philosophes, et entre autres de Fabianus. D'abord les pluies tombent en torrents ; des nuages sombres et continuels voilent le ciel privé des rayons solaires et couvert d'épaisses ténèbres. Nul vent ne sèche l'atmosphère : de là la corruption des grains et la putréfaction des moisssons, qui ne produisent que des herbes inutiles ; à la place des plantes semées par l'homme, ne croissent que des herbages marécageux; puis l'altération se communique à des végétaux plus puissants. Déjà les racines pourrissent; les arbres tombent, et avec eux la vigne qui s'y marie; les arbustes ne tiennent plus sur un sol détrempé et fluide; les gazons, les frais pâturages même périssent par l'excès des eaux. La famine se fait sentir : la main se porte sur les aliments usités jadis : on secoue l'yeuse, le chêne, et les arbres dont les racines implantées dans les rochers élevés, ont résisté à l'inondation. Les maisons vacillent et s'affaissent sur leurs fondements rongés par l'eau : la terre n'est plus qu'un vaste marais. En vain essaierait-on d'étayer les édifices, tout appui ne fait que glisser, et rien ne peut tenir sur ce sol boueux. Les nuages s'amoncellent de plus en plus; les neiges entassées depuis des siècles se fondent, et forment un immense torrent, qui, précipité du sommet des montagnes, arrache les forêts déjà ébranlées, et roule des quartiers de rochers qui n'ont plus de lien; emporte pêle-mêle les métairies, les troupeaux; puis, après avoir enlevé en passant d'humbles cabanes, il s'élance impétueusement, dans sa course désordonnée, et renverse des masses plus solides. Il entraîne et les villes, et les murs, et les habitants, incertains si c'est de l'inondation ou de la chute de leurs toits qu'ils doivent gémir : tant la force qui submerge et celle qui renverse déploient en même temps d'énergie. Bientôt, l'inondation, accrue par de nouveaux torrents, ravage au loin les plaines; enfin, chargé des immenses débris des nations, elle triomphe et domine au loin. Les fleuves que la nature a faits les plus vastes, grossis encore par l'abondance des pluies, ont franchi leurs rives. Vous représentez–vous le Rhône, le Rhin et le Danube, qui sont déjà des torrents dans leur état naturel, lorsqu'une fois débordés, ils déchirent le sol pour se créer de nouveaux rivages? Quelle impétuosité dans leur marche, quand le Rhin, répandu dans les campagnes, plus rapide dans un lit plus spacieux, presse les flots au milieu des plaines, comme s'il était resserré dans un canal étroit! Quand le Danube bat, non pas le pied, non pas le flanc des montagnes, mais leur faîte; qu'il charrie des quartiers énormes de monts, des rocs abattus, de vastes promontoires arrachés de leur base chancelante et détachés du continent; lorsque enfin, ne trouvant plus d'issue, car il se les est toutes fermées, il se replie circulairement sur lui-même, et engloutit dans le même gouffre une immense étendue de terres et de cités ! Cependant les pluies continuent; le ciel devient plus noir; les causes de destruction s'accumulent. Ce qui naguère était un nuage est une nuit épaisse, effroyable, où brille par intervalles une lumière sinistre où sans cesse étincelle la foudre. L'orage bat la mer, qui, pour la première fois, voit ses eaux grossies par les fleuves ; resserrée sur elle-même, elle fait effort contre ses bords; ce ne sont plus ses limites qui l'arrêtent, ce sont les torrents qui contiennent et refoulent ses flots en arrière; mais la plus grande partie des eaux reflue comme à l'embouchure trop étroite d'un fleuve, et la plaine n'est plus qu'un lac sans bornes. 'l'out ce que l'oeil peut découvrir au loin est assiégé par les eaux; les collines ont disparu sous les ondes qui les recouvrent à une hauteur prodigieuse ; seules, les cimes les plus élevées ne sont point envahies : là se sont réfugiés les hommes avec leurs femmes et leurs enfants, en chassant devant eux leurs troupeaux. Pour ces malheureux plus de communications d'une cime à l'autre, puisque l'onde couvre tous les lieux inférieurs. Ainsi, se tiennent attachés aux sommets du globe les débris du genre humain : heureux, dans cette extrémité, d'être passés de l'épouvante à une morne stupeur! La surprise n'a pas laissé de place à l'effroi, la douleur même ne trouve pas d'accès dans leurs âmes ; elle n'a plus de prise sur ceux qui sont malheureux au point de ne plus sentir leurs maux. On voit donc seulement quelques pics s'élever comme des îles et former de nouvelles Cyclades, comme l'a dit ce poète si ingénieux, qui ajoute avec une magnificence digne du sujet : Tout n'est plus qu'une mer ; une mer sans rivage !... Mais ce noble élancement de son génie et de son sujet devait-il se rabattre à ces enfantillages ridicules : "- - - Au milieu des brebis On voit nager le loup; et la vague écumante Roule du fier lion la crinière sanglante?" C'est être bien peu sobre de détails, que de s'égayer ainsi, quand la terre entière est engloutie dans l'abîme. C'était une image grande, un noble tableau du désordre universel, que ce passage : "Les fleuves déchaînés roulent sur les campagnes Sous le gouffre écumant les tours chancellent, tombent." Idée magnifique; mais devait-il ensuite songer à ce que font les moutons et les loups ? Nage-t-on dans un déluge qui entraîne tout? La puissance qui emporte tous les animaux ne les noie-t-elle pas au même instant? Vos images répondent à la grandeur du sujet, quand vous représentez la terre s'abîmant sous les eaux, et le ciel même croulant sur la terre : soutenez ce ton; vous saurez quels traits conviennent au tableau, en vous rappelant que c'est le globe entier qui est submergé. Revenons maintenant à notre sujet. [3,28] XXVIII. On a dit que des pluies excessives peuvent tout au plus dévaster le globe, mais non le submerger : il faut de grands coups contre une si grande masse. La pluie peut gâter les moissons, et la grêle faire tomber les fruits : les ruisseaux peuvent grossir les fleuves, mais ils rentreront bientôt dans leur lit. D'autres disent que la mer se déplace, et que ce déplacement est la cause de tout le désastre : ni torrents, ni pluies, ni fleuves dévastateurs ne pourraient produire un si vaste naufrage. Quand l'instant fatal est venu, et que le genre humain doit être renouvelé, les pluies tombent sans interruption et sans fin, je l'admets; les aquilons et les vents desséchants ne se font plus sentir; les autans amoncellent les nuages et les pluies, et gonflent les fleuves : «La somme des maux s'accroit encore : les moissons jonchent la terre; les fruits, pour lesquels les colons firent tant de voeux, périssent sans retour, et avec eux l'inutile labeur de l'année.» Or, il s'agit non plus de faire du mal à la terre, mais de l'engloutir. Après ces préludes, la mer à une hauteur extraordinaire, porte ses flots au-dessus du niveau qu'ils atteignent par la plus forte tempête. Ensuite les vents poussent les eaux; les vagues gigantesques se déroulent, et vont se briser loin des anciens rivages. Après qu'elle a ainsi reculé ses bords et s'est fixée sur un sol étranger, présentant la dévastation de plus près, un courant violent s'élance du fond de l'abîme; car l'eau est aussi abondante que l'air et que l'éther, et plus abondante encore dans les profondeurs où l'oeil ne pénètre pas. Une fois mise en mouvement par le destin, et non par le courant, qui n'est que l'instrument du destin, la mer s'enfle, avance, s'élance à une hauteur prodigieuse, et dépasse ce que l'homme regardait comme d'inaccessibles abris. Et c'est pour l'eau chose facile: car dans son état naturel, elle est de niveau avec les plus hautes cimes; il suffit d'en prendre la hauteur pour s'en convaincre. Eu effet, la terre est sphérique; les vallées et les plaines, quoique inférieures, contribuent à régulariser cette sphéricité. Or, dans la campagne l'oeil ne peut s'apercevoir des courbures graduelles de l'horizon : de, même, sur mer, la courbure du liquide nous échappe, et nous prenons sa surface pour un plan; mais cette surface est de niveau avec le continent. Aussi, pour se déborder, n'est-il pas besoin qu'elle dépasse de beaucoup sa hauteur habituelle : il suffit d'un léger exhaussement pour la porter au-dessus du sol dont le niveau est le même; et ce n'est pas des bords, mais du milieu, où se trouve l'éminence, que doit partir l'inondation. De même donc que la marée équinoxiale, dans le temps de la conjonction de la lune et du soleil, est plus forte que toutes les autres, de même celle-ci, qui est envoyée pour envahir la terre, est plus forte que les plus effrayantes marées ordinaires, entraîne plus d'eaux avec elle, et ne 's'abaisse qu'après avoir surpassé en hauteur le sommet des plus hautes moutagnes, destinées à être inondées par elle. Il est des lieux où la marée s'avance jusqu'à cent milles, sans dommage et d'un cours régulier, mais parce qu'alors elle croît et décroît progressivement. A l'époque en question, au contraire, plus de règle, plus de frein à son impétueuse fureur. Et quelles raisons à cela ? dites-vous. Les mêmes qu'à la conflagration générale du monde. Ces deux catastrophes auront lieu quand il plaira à Dieu de faire un monde meilleur et d'en finir avec l'ancien. La terre est soumise aux lois du feu et de l'eau : ces deux éléments donnent la vie et la mort. Lors donc que le renouvellement des choses doit avoir lieu, ou la mer ou les flammes dévorantes sont déchaînées sur nous, selon le mode de destruction que Dieu a choisi. [3,29] XXIX. On a pensé aussi que les commotions de la terre entr'ouvrent le sol et montrent au jour des sources nouvelles, qui épanchent des eaux plus abondantes, comme provenant de réservoirs immenses. Bérose, traducteur de Belus, attribue ces effets au mouvement des astres; et telle est sa conviction, qu'il fixe le temps du déluge et de la grande conflagration. «Le globe, dit-il, sera incendié quand tous les astres, qui aujourd'hui font leur révolution les uns loin des autres, seront rassemblés sous le signe du Cancer, et occuperont des positions telles, qu'une même ligne traverse leurs centres. Le déluge aura lieu quand ces mêmes astres auront une position analogue sous le signe du Capricorne. La première de ces constellations régit le solstice d'hiver, la deuxième le solstice d'été : et qui peut douter de leur immense influence, puisque à eux se réfèrent les deux grands changements de l'année?» J'admets cette théorie; car une ruine si complète ne peut provenir d'une seule cause; mais j'y ajouterai une idée stoïcienne sur la conflagration. Que le monde soit une âme ou un corps gouverné par la nature comme les arbres et les plantes, tout ce qui doit y avoir lieu depuis sa naissance jusqu'à sa mort y est d'avance renfermé, comme dans un germe sont renfermés tous les caractères de l'homme. Le foetus porte en lui le principe de la barbe, des cheveux blancs, de tout son corps, et l'âge le plus tendre possède les traits ébauchés de tous les âges qui doivent suivre. Ainsi le monde, à son origine, contenait également et le soleil, et la lune, et le cercle des révolutions sidérales, et les animaux encore à naître, et les principes de toutes les révolutions du globe. Parmi ces principes figure le déluge, qui, comme l'hiver et l'été, n'a lieu qu'en vertu d'une des lois de l'univers. Ne donnez donc pas pour cause à cette destruction la pluie : la pluie y contribuera; 1'irrnption de la mer : celte irruption y contribuera; les tremblements de terre : ces commotions y contribueront. La nature s'aidera de tout pour accomplir ses décrets. Cependant, c'est de son sein surtout que la terre tirera les matières de l'inondation : car la terre, nous l'avons dit, peut se métamorphoser et se résout en eaux. Lors donc que la dernière heure du monde aura sonné, que la dissolution des parties du grand tout sera imminente, que toutes devront être anéanties pour être régénérées et reparaître neuves et irréprochables, de manière qu'il ne reste plus aucune influence corruptrice, l'eau se multipliera plus que jamais. Aujourd'hui, les éléments sont distribués de manière à remplir chacun leurs fonctions; mais alors il faudra qu'un d'eux se résolve en un autre pour détruire l'équilibre du monde. Or, c'est l'eau qui sera en excès; maintenant il n'y en a que ce qu'il faut pour envelopper la terre, et non pour la submerger. Tout ce qui viendra s'y joindre débordera quelque part : c'est un effet nécessaire. Dès lors, la terre, plus faible, ne pourra éviter de fléchir sous l'élément victorieux. Elle commencera par s'amollir, puis se détrempera, se délaiera, et enfin coulera sous forme liquide. Alors des fleuves nouveaux jailliront sous les monts et leur donneront des secousses ; bientôt ils s'échapperont en silence par les crevasses; partout le sol rendra les eaux qu'il couvre; du sommet des montagnes jailliront des sources. Ainsi la chair saine, voisine d'une plaie, se corrompt; ainsi les parties voisines d'un ulcère finissent par s'ulcérer. A mesure que toutes les eaux se rapprocheront de la terre en dissolution, celle-ci sera inondée, fournira de nouveaux écoulements, courra en longs ruisseaux; les pierres, entr'ouvertes, livreront passage à des sources qui jailliront au sein des mers et les réuniront toutes en une seule. Il n'y aura plus d'Adriatique, de détroit de Sicile, de Charybde, de Scylla : une mer nouvelle engloutira ces célébrités mythologiques; et cet Océan, aujourd'hui limite et ceinture du monde, en occupera le centre. Que dis-je? l'hiver étendra son empire sur les mois des autres saisons : plus d'été; privés d'énergie, les astres qui dessèchent la terre n'exerceront plus d'action. Tous ces noms, toutes ces désignations de mer Rouge et de mer Caspienne, de golfes de Crète et d'Ambracie, de Pont et de Propontide, disparaîtront. Tout ce dont la nature fit jadis des parties sera confondu en une même masse. Tours, murailles, temples, citadelles seront inutiles pour protéger, pour sauver les suppliants. L'onde gagnera de vitesse les fuyards et les renversera du haut des créneaux; l'est, l'ouest, vomiront des flots : le genre humain disparaîtra en un jour. Tout ce que caressa la fortune indulgente, tout ce qu'elle éleva au-dessus de tout le reste, tout ce qu'il y a de plus fameux et de plus beau, grands peuples, grands empires, tout périra à la fois. [3,30] XXX. Rien, je le répète, n'est difficile à la nature, quand surtout ce sont choses primitivement décrétées par elle; mais ses opérations ne sont ni brusques ni subites; elle les annonce longtemps avant l'événement. Dès le premier jour du monde, dès le moment où la triste uniformité de la nature fit place à une distribution régulière, l'époque de notre submersion fut fixée; et de peur que l'exécution de cette loi ne fût pénible, si l'oeuvre était absolument nouvelle, il fut décidé que la mer s'y exercerait par anticipation. Ne voyez-vous pas les flots s'élancer sur le rivage, comme s'ils avaient envie de l'envahir? Ne voyez-vous pas la marée franchir ses limites, et dire, en quelque sorte, aux ondes d'en prendre possession? Ne voyez-vous pas l'Océan continuellement en guerre avec ses bords? Mais ce n'est point la mer, malgré ses tempêtes; ce ne sont point les fleuves, malgré leur impétueuse course, que vous devez le plus redouter. Dans quel endroit la nature n'a-t-elle point placé de l'eau, pour nous assaillir quand elle voudra? N'est-il pas vrai qu'en fouillant la terre, on y trouve de l'eau? Toutes les fois que l'avarice, ou tout autre motif, nous détermine à creuser le sol et à pénétrer dans ses entrailles, les fouilles ne se terminent-elles point par la rencontre de l'eau? Ajoutez que ces voûtes souterraines contiennent des lacs immenses et invisibles, des fleuves qui roulent dans une éternelle nuit. De toutes parts donc, se trouvent des causes d'inondation, puisque des eaux coulent et autour et au-dessous de la terre : longtemps contenues, elles finiront par triompher, et feront communiquer les fleuves aux fleuves, les lacs aux lacs. Alors la mer emplira les embouchures des fontaines et agrandira leurs ouvertures. Comme un flux de ventre continuel et une transpiration excessive épuisent le corps humain, de même la terre se dissoudra, et, dussent toutes les autres causes cesser, elle trouvera en elle-même le moyen de se submerger. Ainsi s'établira la communication universelle des eaux; et peu d'instants suffiront à la destruction du monde. Le moindre dérangement suffit pour rompre l'harmonie du grand tout, pour peu que la nature cesse de veiller à ses propres lois. Aussitôt, de l'intérieur et de la surface de la terre, d'en haut et d'en bas, les eaux feront irruption. Rien de si violent, de si funeste, de si irrésistible, qu'une énorme masse d'eau se précipitant sur l'obstacle. Usant de la liberté qui lui est donnée, et fidèle à sa nature, elle submergera ce qu'elle sépare et environne maintenant. Ainsi que le feu, qui éclate en plusieurs endroits à la fois, tend à se réunir et ne forme bientôt qu'un vaste et unique incendie : telles les mers débordées joindront en un moment leurs eaux; mais la licence des ondes ne sera pas éternelle. Une fois la race humaine détruite avec les bêtes farouches dont l'homme avait adopté les moeurs, la nature forcera la mer à être immobile, et à rugir dans ses limites. L'Océan, repoussé de notre globe, sera refoulé dans ses abîmes; l'ancien ordre sera rétabli. Tous les animaux renaîtront; la terre sera repeuplée d'hommes innocents et nés sous des auspices plus heureux; mais son innocence ne durera pas plus que l'enfance d'une race nouvelle. La perversité arrive promptement; la vertu est difficile à trouver : il faut, pour aller jusqu'à elle, un maître, un guide : le vice s'apprend même sans précepteur.