LIVRE I. 1. J'aborde maintenant mon sujet. Écoute ce que la philoso- phie veut qu'on pense de ces feux que l'air fait mouvoir trans- versalement. Ce qui prouve avec quelle force ils sort lancés, c'est l'obliquité de leur course, et leur extrême vitesse ; on voit qu'il y a là, non un mouvement propre, mais une impulsion étrangère. ils sont aussi nombreux que var; ',n crans leurs for- mes. Il y en a une espèce qu'Aristote appelle ~,Îavre. Si tu m'en demandes la raison, explique-moi d'abord pourquoi on les nomme aussi Boucs. Si, au contraire, ce qui est plus expéditif, nous convenons entre nous de nous épargner ces questions sur le dire des auteurs, nous gagnerons plus à. rechercher la cause du phénomène qu'à noue étonner de ce qu'Aristote appelle Chèvre un globe de feu. Telle fut la forme de celui qui, pendant la guerre de Paul Émile contre Persée, apparut grand comme le disque de la lune. Nous-mêmes avons vu plus d'une fois des flammes qui offraient l'aspect d'un ballon énorme, irais qui se dissipaient dans leur course. Vers le temps oû Auguste quitta la vie, pareil prodige se renouvela; nous le revîmes lors de la catastrophe de Séjan, et le typas de Germanicus fut annoncé parunsemblableprésagr. a Quoi! me diras-tu,serais-tu enfoncé dans l'erreutrau point de croire que les dieux envoient des si- gnes avant-coureurs de la mort, et qu'il soit rien d'assez grar-, sur la terre pour que la chute en retentisse jusqu'au ciel? » Te traiterai ce point dans un autre temps. Nous verrons si les évé- ments se déroulent tous dans un ordre fatal ; s'ils sont telle- ment liés les uns aux autres, que ce qui précède devienne la cause ou le présage de ce qui suit. Nous verrons si les dieux prennent souci des choses humaines, si la série même des cou- ses révèle par des signes certains quels seront les effets. En attendant, j'estime que les feux dont nous parlons naissent d'une violente compression de l'air qui s'est rejeté d'un côté, mais sans faire retraite, et en réagissant sur lui-même. Cette réaction fait jaillir des poutres, des globes, des torches, des in- cendies. Si la collision est plus faible, si l'air n'est, pour ainsi dire, qu'effleuré, l'éruption lumineuse est moindre, Et l'étoile, en filant, traitte sa chevelure (a). Alors de minces étincelles tracent dans le ciel un sillon peu perdeptibk et prolongé. Aussi n'y a-t-il point de nuit qui n'offre ce spect ole: car il n'est pas besoin pour cela d'une grande commotion de l'air. Pour tout dire, en un mot, ces feux ont la, même cause crue les foudres, mais moins énergique ainsi, un leger choc des nuages produit l'éclair; un choc plus violent, la foudre. Voici l'explication d'Aristote: « Le globe terrestre exhale quantité de vapeurs de tout genre, les unes sèçiies, les autres humides, quelques-unes glacées, d'autres inflammables. n Il n'est pas étonnant que les émanations de la terre soient de nature si multiple et si variée, puisque les corps célestes mêmes ne se montrent pas tous -ous la même couleur. La canicule est d'un rouge plus vif q,:, N'ars, et Jupiter n'a d'autre éclat que la netteté d'une lumière pure. Il faut donc que de cette infinité de molécules que la terre rejette et envoie vers la région supérieure , les nuages attirent des parties ignifères, susceptibles de s'allumer par leur eboc mutuel, et même par la simple action des rayons solaires; comme . chez nous la paille enduite de soufre s'allume même à distance du feu. Il est donc vraisemblable qu'une matière analogue, concentrée dans les nuages, s'enflamme aisément et produit des feux plus ou moins considérables, suivant qu'ils ont plus ou moins d'énergie. Car ~il est fort' absurde de croire que ce sont des étoiles qui tombent, ou qui traversent le ciel, ou des parcelles qui s'enlèvent et se séparent des étoiles; si cela était, , depuis longtemps il n'y aurait plus d'étoiles: car il n'y a pas de nuit où l'on ne voie plusieurs de ces feux courir, entraînés en sens divers. Or, chaque étoile se retrouve à sa place et leur grandeur ne varie point. 11 suit de là que ces feux naissent au- - dessous'd'elles, et ne s'évanouissent sit8t dans leur chute que parce qu'ils n'ont ni foyer, ni siège assuré. a Mais pourquoi ne traversent-ils pas aussi l'atmosphère pendant le jour? n Et si tu disais que de jour il. n'y a pas d'étoiles parce qu'on né les voit pas? Elles disparaissent, effacées par l'éclat du soleil : de même alors des feux parcourent le ciel, mais la clarté du jour absorbe leur lumière. Si pourtant il en est parfois dont l'explo- sion soit assez distincte pour ressortir au milieu . même. de l'éclat du jour, ceux-là sont visibles. Il est certain que l'âge pré- sent en a vu plusieurs de cette sorte, les uns se dirigeant d'orient en occident, les autres dans le sens contraire. Les gens de mer voient un signe de gros temps dans le grand nombre des étoi- les filantes: si elles annoncent des vents, elles se forment dans la région des vents, c'est-à-dire dans l'espace intermédiaire de la terre à la lune. Dans les grandes tempêtes, on voit comme de vraies étoiles posées sur les voiles des vaisseaux. Le matelot en péril se croit alors sous la protection de Castor et de Pollux. Niais ce qui doit le rassurer, c'est qu'elles se montrent quand l'ouragan faiblit et que le vent tombe. Autrement ces feux vol- tigeraient et ne se reposeraient pas (a). Gylippe, voguant vers Syracuse, en vit un s'arrêter sur le fer même de sa lance. -Dans les camps romains, des faisceaux d'armes parurent s'enflam- mer de ces étincelles qui venaient les effleurer, et qui souvent frappent comme la foudre les animaux et les arbustes. Lancées avec moins de force, elles ne font que glisser et tomber molle- ment, sans frapper ni blesser. Elles jaillissent tantôt d'entre les nuages, tantôt d'un air pur, s'il déborde en principes inflam- mables. Et môme ne tonne-t-il pas quelquefois dans le ciel le plus serein, comme il arrive en un temps couvert, par une collision atmospbérigae2 L'air, si transparent, si sec qu'il puisse être, est pourtant compressible; il peut former des corps analogues aux nuages, et qui, choqués, fassent explosion. De là les poutres, les boucliers ardents, les cieux qui semblent tout en feu, lorsque des causes semblables, mais plus actives, agissent sur les mêmes éléments. II. Voyons maintenant comment se forment les cercles lumi- neux qui entourent quelquefois les astres. On rapporte que le jour otr Auguste revint d'Apollonie à Rome, on vit autour du soleil un cercle empreint des couleurs variées de l'arc-eu-ciel. C'est ce que les Grecs nomment Halo et que nous pouvons très- justement appeler Couronne. Voici comme on en explique la formation: qu'on jette une pierre dans un étang, on voit l'eau. s'écarter en cercles multipliés, dont le premier, fort rétréci, est successivement enveloppé par d'autres de plus en plus lar- ges, tant qu'enfin l'impulsion se perde et meure dans la plaine immobile des eaux. Il faut supposer dans l'air des effets ana- logues. Quand ce fluide condensé est susceptible de percussion, les rayons du soleil, de la lune, d'un astre quelconque, le for- cent, par leur action, à s'écarter circulairement. L'air, en ef- fet, comme Peau, comme tout ce qui reçoit une forme d'un choc quelconque, prend celle du corps qui la frappe. Or, tout corps lumineux est sphériquD; donc l'air qui en sera frappé prendra la forme ronde. De là le nom d'Aires donné par les Grecs à ces météores, parce que les lieux destinés à battre le grain sont ronds généralement. Du reste, il n'y a pas la moin- dre raison de croire que ces cercles, quelque nom qu'on leur donne, se forment dans le voisinage des astres. Ils en sont fort éloignés, bien qu'ils paraissent les ceindre et leur faire une couronne. C'est près de la terre que se dessinent ces appari- tions; et l'oeil de l'homme, toujours faible et trompé, les place autour des astres mêmes. Rien de pareil ne peut se former dans le'voisinage du soleil et des étoiles, où règne l'éther le plus subtil. Car les formes ne peuvent absolument s'imprimer que sur une matière dense et compacte; sur des corps subtils elles n'ont pas de prise ou ne tiennent pas. Dans nos bains mêmes, on observe un effet semblable autour des lampes, au milieu ûG cet air dense et obscur, surtout par le vent du midi, qui rend l'atmosphère lourde et. épaisse. Ces cercles parfois se dissol- vent et s'effacent insensiblement, parfois se rompent sur un point, et les marins attendent le vent du côté du ciel où la rup- ture s'est faite: l'aquilon, si c'est au nord; si c'est au cou- chant, le Zéphyre. C'est une preuve que ces couronnes prennent naissance dans la même région que les vents. Au delà, les vents ne se forment plus, ni par conséquent les couronnes. A ces preuves ajoute que jamais ces météores ne s'engendrent que dans un air immobile et stagnant. le contraire ne se voit pas. En effet, un air tranquille peut recevoir une impulsion, prendre une figure quelconque; un air agité se dérobe à l'ac- tion même de la lumière, car il n'a ni forme ni consistance; les molécules frappées les premières sont aussitôt disséminées. es cercles donc qui couronnent les astres n'auront jamais lieu 'qu'au sein d'une atmosphère dense et sans mouvement, et par là propre à retenir le faisceau conique de lumière qui vient la frapper. Et en effet, reviens à l'exemple que je citais tout à l'heure. Une pierre jetée dans un bassin, dans un lac, dans toute eau dormante, y produit des cercles sans nombre ; ce qu'elle né fait pas dans une eau courante. Pourquoi? Parce que toute figure est brisée par la fuite de l'eau. Il en est de même pour l'air: tranquille, il peut recevoir une forme; im- pétueux et agité, il se dérobe et brouille toutes les em- preintes qui veulent s'y appliquer. Quand les couronnes se dissolvent également sur tous les points, et s'évaporent sans déplacement, c'est une marque que l'air est tranquille; et ce calme universel annoncé de l'eau. Se rompent-elles d'un côté seulement, le vent soufflera du côté de la rupture; se déchi- rent-elles en plusieurs endroits, il y aura tempête. Tous ces accidents s'expliquât par ce que j'ai exposé plus haut. Car,, que l'ensemble du phénomène se décompose à la fois, cela dé- montre l'équilibre, et, partant, le calme de l'air. 5i la fracture est unique, c'est que l'air pèse de ce côté, et que de là doit ve- nir le vent. Mais si le cercle est déchiré et morcelé de toutes parts, évidemment il subit, le choc de plusieurs courants qui tourmentent l'air et l'assaillent tous à la fois. Cette agita- tion de l'atmosphère, cette lutte et ces efforts en tous sens si- gnalent la tempête et la lutte imminente des vents. Lüs cou- ronnes ne paraissent guère que la nuit autour de la lune et des autres astres; de jour elles sont si rares, que quelques philo- sophes grecs prétendent qu'on n'en -rùit jamais; ce que tou- tefois l'histoire dément, La cause de cette rareté, c'est que le soleil, ayant trop de force, agite, échauffe et volatilise trop l'air. l'action de la lune, moins vive, est plus aisément soutenue par l'air ambiant; il en est de même des autres astres, égale- ment incapables de le diviser. Dès lors leur figure s'imprime et peut s'arrêter sur cette vapeur plus consistante et moins fu- gace. En un mot, l'air ne doit titre ni tellement compacte qu'il éloigne et repousse l'immersion de la lumière, ni tellement subtil et délié, qu'il n'en retienne aucun rayon. Telle est la température des nuits, alors que les astres, dont la lumière douce ne vient pas heurter l'air d'une façon brusque et vio- lente, se peignent dans ce fluide, plus condensé qu'il ne l'est d'ordinaire pendant le jour. III. L'arc-en-ciel, au contraire, n'a pas lieu de nuit, si ce n'est très-rarement, parce que la lune n'a pas assez de force pour pénétrer les nuages et y répandre ces teintes qu'ils re- çoivent quand le soleil les frappe. Cette forme d'arc et cette di- versité de teintes viennent de ce qu'il y a dans les nuages des parties plus saillantes et d'autres plus enfoncées; des parties trop denses pour laisser passer les rayons, et d'autres trop ténues pour leur fermer accès. De ce mélange inégal et alter- natif d'ombre et de lumière résulte l'admirable variété de l'arc-en-ciel. On l'explique encore autrement. Quand un tuyau vient à se percer, on voit l'eau qui jaillit par une étroite ou- verture offrir à l'mil les couleurs de l'iris, si elle est frappée obliquement par le soleil.. Pareille chose peut se remarquer dans le travail du foulon, lorsque sa bouche, remplie d'eau, fait pleuvoir sur l'étoffe tendue au châssis une rosée fine et comme un nuage d'air humide, où brillent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Nul doute que la cause de ce phénomène ne réside dans l'eau; car il ne se forme jamais que dans un ciel chargé de pluies. Mais examinons comment il se forme. Sui- vant quelques philosophes, il y a dans les nuages des gouttes d'eau perméables aux rayons du soleil, et d'autres, plus denses, qu'ils ne peuvent traverser : les premières renvoient la lumière, les aubes restent dans l'ombre; et de leur interposition se forme un arc,,dont une parsie brille et *reçoit la lumière, tandis que l'autre la repousse et couvre de son obscurité. les points adja- cents. D'autres nient qu'il en soit ainsi. L'ombre de la lumière, disent-ils, pourrait ici passer pour cause unique, si l'arc n'a- vait que deux couleurs, s'il n'était composé que de lumière et comme. Mais ses mille couleurs, abusant l'oeil séduit, Mêlent le ton qui cesse à la teinte qui suit - La nuance n'est plus et semble encor ia même; Le contraste n'a lieu qu'à chaque point extrême (a). On y voit un rouge de flamme, du jaune, du bleu, et d'autres teint-es si finement nuancées, comme sur la palette du peintre, que, suivant le dire du poëte, pour discerner entre elles les cou- leurs, il faut comparer las premières aux dernières. Car la transi- tion échappe, et l'art de la nature est tellement merveilleux, que des couleurs qui commenc-at parse confondre, finissent par con- traster. Que font donc ici vos deux seuls éléments d'ombre et de 1 urnière pour expliquer des effets sans nombre? D'autres donnent de ces mêmes effets la raison suivante , dans la région où il pleut, Meutes les gouttes sont autant de miroirs, toutes peuvent réCéchir l'image,, du • oleil. Ces images, multipliées à l'infini, se confondent dans leur chut.., précipitée, et l'arc-en-ciel naît de la multitude confuse de ces images du soleil. Voici sur quoi on base cette conclusion. Exposez au soleil des milliers de bassins, tous ren- verront l'image de cet astre; placez une goutte d'eau sur chaque feuiqe d'un arbre, il y paraîtra autant de soleils qu'il y ana de gouttes, tandis que dans le plus vaste étang on n'en verra qu'un seul. Pourquoi? Parce que toute surface lui- sante, circonscrite, si étendues que soient ses limites, —n'est qu'un seul miroir. Supposez cet étang immense coupé par des murs en plusieurs bassins, il s'y formera autant d'images du soleil qu'il y aura de bassins. Laissez l'étang'dans son entier, il répétera toujours une image unique. Il n'importe que ce soit un pouce d'eau on un lac; dès qu'il est circonscrit, c'est un niir.,)Ïr. Ainsi, ces gouttes innombrables, qui se précipitent en pluie, sont autant de miroirs, autant d'images du soleil. L'œil placé en face n'y voit qu'un confus assemblage, et l'intervalle de fune à l'autre s'efface parle lointain, De là, au lieu de gouttes distinctes, on n'aperçoit qu'un brouillard formé de toutes les gouttes. Aristote porte le même jugement. Toute surface lisse, dit-il, renvoie les rayons qui la frappent. Or, quoi de plus lisse que l'eau et l'air? L'air condensé renvoie donc vers nos yeux les rayons qui en sont partis. Nos yeux sont-ils faibles e souf- frants., la moindre répercussion de l'air les trouble. E est des malades dont l'affection -consiste à se figurer que partout c'est, en face d'eux-mêmes qu'ils arrivent, et qui voient partout leur image. Pourquoi? Parce que leur rayon visuel, trop faible pour pénétrer l'air le plus voisin, se replie sur lui-mème. Ainsi, cd que l'air danse fait sur les autres, un air quelconque le fait sur eux, puisque le moins opaque l'est assez pour re- pousser leur vue débile. Mais une vue ordinaire est repoussée par l'air, s'il est assez dense, assez impénétrable pour arrè- ter -et refouler le rayon visuel sur son point de départ. Les gouttes .de pluie sont donc autant de miroirs, mais tellement petits qu'ils réfléchissent seulement la couleur et non la figure du soleil. Or., ces gouttes innombrables et qui tombent sans in- terstice,réfléchissant toutes la même couleur, doivent produire non pas une multitude d'images distinctes, mais une seule image longue ,et continue. a Gomment, diras-tu, supposer des millions d'itnages oie je n'en vois aucune? Et pourquoi, quand le soleil n'a qu'une couleur, ses images sont-elles de teintes si diverses? » Pour répondre ;à ton objection, ainsi qu'à d'autres qu'il n'est pas moins nécessaire de réfuter, je dois dire que la vue est le juge le plus faux, non-seulement des objets dont la diversité Je couleurs s'oppose à la netteté de ses perceptions, mais de ceux même qui sont le plus à sa portée. Dans .une eau transparente la rame la plus droite semble brisée. Les fruits vus sous le verre paraissent bien plus gros. L'intervalle des colonnes entre elles est comme nul à l'extrémité d'un long por- tique; ,et, ipour revenir à mon texte, le soleil même,, que le calcul nous prouve être plus grand que toute la terre, est tel- lement rapetissé par nos yeux, que des philosopbes ne lui ont pas donné plus 4'un :pied de diamètre. L'astre que nous savons le plus rapide de .tous,, .aucun de nous ne le voit se mouvoir; et l'an ne croirait pas qu'il avance, s'il n'était clair qu'il a avancé. Ce monde, gui ,ta urne? incliné sur lui-même, avec tant de vitesse,, qui SoLtl6 en un 'moment ,de l'oriei),t à l'occident, nul ,de nous ne le sent marcher. Qu'on ne s'étonne donc .pas si notre mil n'aperçoit point les intervalles des gouttes de pluie, et ne peut distinguer à une telle distance cette infinité d'images si ténues. Il est hors de doute que l'arc-en-ciel est l'image du so- leil, reçue dans une nuée concave et gonflée de pluie. La preuve' en est qu'il se montre toujours à l'opposite du soleil, au haut du ciel ou à l'horizon , suivant que l'astre s'abaisse ou s'élève, et. en sens contraire. Le soleil descend-il? le nuage est plus haut; monte-t-il? il est plus bas. Souvent il se trouve la- téral au soleil; mais, ne recevant pas directement son empreinte, il ne forme point d'arc. Quant à la variété des teintes, elle vient uniquement de ce que les. unes sont empruntées au soleil, les autres au mange même. Ce nuage offre des bandes bleues, ver- tes, purpurines, jaunes et couleur de feu, variété produite par deux seules teintes, l'une claire, l'autre foncée. Ainsi du même coquillage ne sort pas toujours la même nuance de pourpre. Les . différences proviennent d'une macération plus ou moins longue, des ingrédients plus épais ou plus liquides dont on a saturé l'é- toffe, du nombre d'immersions et de coctions qu'elle a subies, si enfin on ne l'a teinte qu'une fois. Il n'est donc pas étrange quc le soleil et un nuage, c'est-à-dire un corps et un miroir, se trouvant en présence, il se reflète une si grande variété de couleurs qui peuvent se diversifier en mille nuances plus vives ou plus douces. Car, autre est la couleur que produit un trayon igné, autre celle d'un rayon pâle et effacé. Partout ail- leurs nous tâtonnons dans nos recherches, quand nous n'avons rien que la main puisse saisir, et nos conjectures doivent être plus aventurées : ici on voit clairement deux causes, le soleil et le nuage; l'iris n'ayant jamais lieu parun ciel tout à fait pur ou assez couvert pour cacher le soleil, il est donc l'effet de ces deux causes, puisque l'une manquant, il n'existe pas. IV. Il suit de là, chose non moins évidente, qu'ici l'i- mage est, renvoyée comme par itn miroir, car elle ne l'est ja- •nais que par opposition, c'est-à-dire, lorsque en face de l'ob- jet visible se trouve ,l'objet répercutant. Des motifs non de persuasion, mais de conviction forcés, en sont donnés par les géomètres; et il ne reste douteux pour personne que si l'iris reproduit mal l'image du soleil, c'est la faute du miroir et de sa configuration. A notre tour, essayons d'autres raison- nements qu'ou puisse saisir sans difficulté. Je compte, entre autres preuves du développement défectueux de l'iris, la sou-, daineté de ce développement: un moment déploie dans l'espace ce vaste corps, ce tissu de nuances magnifiques; un moment le détruit. Or, rien n'est aussi vite renvoyé qu'une image l'est par un miroir; en effet, le miroir ne fait pas l'objet, il le montre. Artémidore de Paros détermine en outre quelle forme doit avoir le nuage pour reproduire ainsi l'image du soleil. a Si vous faites, dit-il, un miroir concave d'une boule de verre coupée en deux, en vous tenant hors du foyer, vous y verrez tous ceux qui seront à vos côtés, plus près de vous que le mi- roir. Môme chose arrive quand n((jus voyons par le flanc un nuage rond et concave : l'image du soleil s'en détache, se rap- proche et se tourne vers nous. La couleur de feu vient donc da soleil, et celle d'azur du nuage; le mélange de l'une et de l'autre produit toutes les autres. V. A ces raisonnements on répond : il y a sur les miroirs deux opinions; on n'y voit, d'après.leE uns, que des simulacres, c'est- à-dire les figures de nos corps, émanées et distinctes de ces mômes corps; selon d'autres, l'image n'est pas dans le miroir, ce sont les corps mêmes qu'on voit par la réflexion du rayon visuel qui revient sur lui-même. Or, ici l'essentiel n'est pas de savoir comment nous voyons ce que nous voyons, mais comment l'image renvoyée devrait être semblable à l'objet, comme elle l'est dans un miroir, Qu'y a-t-il de si peu ressemblant que le soleil et un arc où ni la couleur, ni la figure, ni la grandeur du soleil ne sont représentées? L'arc est plus long, plus large, la partie rayonnante est d'un rouge plus foncé que le soleil, et le reste présente des couleurs tout autres ,que celle de l'astre. Et pour prétendre que l'air est un miroir, il faut le donner comme surface aussi lisse, aussi plane, aussi brillante. Mais aucun nuage ne ressemble à un miroir; nous traversons sou- vent les nues, et n'y voyons pas notre image. Quand on gravit le sommet des montagnes, on a sous les yeux des nuages, et cependant on ne peut s'y voir. Que chaque goutte d'eau soit un miroir, je l'accorde; mais je nie que le nuage soit composé de gouttes. 11 renferme bien de quoi les produire, mais elles n'y sont pas toutes produites; ce n'est point la pluie qui com- pose' le nuage, c'est la matière de ce qui sera pluie. Je vous concéderai même qu'il y a daps un nuage d'innombrables gout- tes, et qu'elles réfléchissent quelque, objet; mais toutes ne ré- fléchissent paslemôme, chacune a le sien. ??approchez plusieurs miroirs, ils ne confondront pas leurs reflets en un ~ eul; mais char que miroir partiel renfermera en soi l'image de l'objet opposé Souvent, d'une quantité de petits miroirs, on en forme un seul placez un homme vis-à-vis, il vous semble voir tout un peuple, parce que chaque fragment renvoie une figure distincte. On a eu beau joindre et adapter enseinble ces fragments, ils n'en repro- duisent pas moins à part leurs tableaux, et font d'un homme une multitude. Mais ce n'est pas un entassement confus; les figures sont réparties une à une enta. les diverses facettes. Or, l'arc-en-ciel est un cercle unique, continu; il n'offre en tout qu'une seule figure. Mais, dira-t-on, l'eau qui jaillit d'un tuyau rompu, ou sous les coups de la rame, ne présente-elle pas quelque chose ee pareil aux couleurs de l'arc-en-ciel? Cela est vrai; mais non par le motif qu'on prétend faire admettre, à savoir que chaque goutte reçoit l'image du soleil. Elles tom- bent trop vite pour pouvoir s'empreindre de cette image. Il faut un objet arrêté, pour saisir la forme à reproduire. Qu'arrive-t-il donc? Elles retracent la couleur, non l'image. D'ailleurs, comme l'empereur Néron le dit fort élégamment Le cou des pigeons de Cypris Brille en se balançant des couleurs de l'iris de même le cou du paon, à la moindre inflexion, les reflète. Fau- dra-t-il donc appeler miroirs ces sortes de plumes auxquelles chaque mouvement donne de nouvelles nuances? Eh bien 1 les nuages., par leur nature, diffèrent autant des miroirs que les volatiles dont je parle, que les caméléons et autres animaux qui gchangent de couleur, soit d'eux-mêmes, quand la colère ou 1e désif les enflamme, ot que l'humeur, répandue sous la peau, la couvre de taches ; soit par la direction de la lumière, qui mo- difie la couleur en les frappant de face ou obliquement. En quoi des nuages ressemblent-ils à des miroirs, ceux-ci n'étant pas diaphanes, et ceux-là laissant passer la lumière? Les miroirs sont denses et compactes, les nuages, vaporeux; les miroirs sont formés tout entiers de la même matière; les nuages, d'élé- ments hétérogènes assemblés au hasard, et par là même sans accord et sans cohésion durable. Et puis, nous voyons au lever du soleil une partie du Ciel rôu ir; nous voyons des nuages parfois couleur de feu. Qui donc empêche, s'ils doivent cette couleur unique à l'apparition du soleil, qu'ils ne lui en emprun- tent pareillement plusieurs, bien qu'ils n'aient pas la propriété d'un miroir? Tout à l'heure, dira-t-on, un de vos arguments pour,prouver que toujours l'arc-en-ciel surgit en face du soleil, était -qu'un :miroir même ne réfléchit que les objets qu'il a devant lui; ce principe est aussi le -nôtre. Car comme il faut opposer au miroir~ce dont eu veut qu'il reçoive l'image, de même, pour que le nuage soit coloré, il faut que le soleil soit dans une po- sition convenable : l'effet n'aurait pas lieu, si la lumière bril lait sur tous les points; il faut, pour le produire, une direc- tion propre des rayons solaires. Ainsi parlent ceux qui veulent qu'on admette la coloration du nuage. Posidonius, et les au- teurs qui jugent que le phénomène s'opère comme sur un mi- roir, répondent: a S'il y avait dans l'iris une couleur quelconque, elle serait persistante, et paraitrait d'autant plus vive qu'on en serait plus près. Mais la lueur ele l'arc, vive dans le lointain, meurt à mesure qu'on s'en approche. a Je n'admets pas cette ré- ponse, tout en approuvant le fond de l'idée, et voici pourquoi. Le nuage, il est vrai, se colore, mais de telle sorte que la couleur n'est pas visible de tous côtés, pas plus que ne l'est le nuage lui- même; ceux qui sont dedans ne le voient pas. Est-il donc étrange que la couleur soit inaperçue de ceux pour qui le nuage même n'est pas visible? Cependant, quoique inaperçu, il existe; par conséquent la couleur aussi. Ne concluons donc pas qu'elle est imaginaire, de ce qu'elle ne paraît plus la même quand on en ap- proche; car cela arrive môme pour les nuages, qui n'en sont pas moins réels pour n'être pas vus. Quand on vous dit aussi qa'un nuage est teint du soleil, ce n'est pas vous dire que cette teinte le pénètre comme corps résistant, immobile et qui dure, mais comme corps fluide et volatil, qui ne reçoit autre chose qu'une très-passagère empreinte. Il y a, au surplus, telles cou- leurs dont l'effet ne frappe les regards qu'à distance. Plis la pourpre de Tyr est belle et richement saturée, plus il la faut tenir haut, pour qu'elle déploie tout son éclat. Est-ce â dire qu'elle soit sans reflet, parce que l'excellence de sa teinte ne se fait pas voir sous quelque jour qu'on l'étale? Je suis du même sentiment que Posidonius : j'estime que l'arc-en-ciel se forme sur un nuage qui figure un miroir concave et rond, ayant l'as- pect demi-sphérique. Le démontrer, sans l'aide des géomètres, est impossible : ceux-ci enseignent, par des arguments qui ne laissent pas de doute, quo c'est l'image du soleil, non ressem- blante. Tous les miroirs, en effet; ne sont pas fidèles. Il en est où, l'on craint de jeter les yeux, tant ils déforment et altè- rent le visage de ceux qui s'y regardent; la ressemblance s'y retrouve en laid. On pourrait, à voir certains autres, prendre une haute idée de ses forces, tant ils grossissent les muscles et amplifient outre nature les proportions de tout le corps. D'au- tres placent à droite ce qui est à gauche, et réciproquement; d'autres contournent ou renversent les objets. Faut-il s'étonner qu'un miroir de ce genre, qui dénature en le reflétant le disque du soleil, puisse se former aussi dans un nuage? VI. A toutes ces preuves ajoutons que jamais l'iris ne forme plus d'un demi-cercle, lequel est d'autant moindre que le so- leil est plus haut. Si Virgile a dit ... Et l'arc-en-ciel immense Boit l'eau des mers (a), c'est quand la pluie est imminente; mais il n'apporte pas les mêmes pronostics, sur quelque point qu'il se montre. Au midi il, amène des pluies abondantes, que n'a pu dissiper le so leil dans toute sa force, parce qu'elles sont trop considérables. , S'il brille au couchant, il y aura.rosée et pluie fine. Paraît-il à l'orient ou à peu de distance de l'orient, il promet un temps serein. Niais pourquoi, si l'iris est un reflet du soleil, se , montre-t-il beaucoup plus grand que cet astre? Parce qu'il y a tel miroir dont la propriété est de rendre les objets bien plus considérables qu'il ne les voit, et de donner aux formes un - prodigieux développement, tandis que tel autre les rapetisse. A votre tour, dites-moi pourquoi l'iris se courbe en demi-cer- cle, si ce n'est pas à un cercle qu`il répond? Vous expliquerez peut-être d'où vient cette variété de couleurs; mais cette forme de l'iris, vous ne l'expliquerez pas, si vous n'indiquez un mo- dèle sur lequel il se dessine. Or, il n'en est pas d'autre que le loleil, auquel vous avouez qu'il doit sa couleur; donc il lui doit aussi sa forme. Enfin, vous convenez avec moi que ces teintes, dont une partie du ciel se colore, viennent du soleil. Un seul point nous divise : vous croyez ces- teintes réelles, je les crois apparentes. Réelles ou apparentes, elles viennent du soleil; et vous n'expliquerez point pourquoi elles s'évanouis. sent tout d'un coup, tandis que toute vive couleur ne s'efface qu'insensiblement. J'ai pour moi cette apparition subite et cette subite disparition. Car le propre d'un miroir est de réfléchir l'objet non successivement, pièce à pièce, mais par un calque instantané du tout. Et l'objet n'est pas moins prompt à s'éclip- ser qu'à se dessiner : car pour qu'il paraisse ou s'évanouisse, il ne faut que le montrer ou l'ôter. L'iris n'est pas une sub- stance, un corps essentiel du nuage; c'est une illusion, une ap- parence sans réalité. En veux-tu la preuve? L'arc s'effacera, si le soleil se voile. Qu'un second nuage, par exemple, intercepte le soleil, adieu les co~ileurs du premier. a Niais l'iris est quelque que peu (a) plus grand que le soleil: u Je viens de dire qu'on fait des miroirs qui grossissent tout ce qu'ils représentent. Va jouterai que tous les objets, vus à travers l'eau, semblent bien plus considérables. Des caractères menus et peu distincts, lus au travers d'un globe de verre plein d'eau . sont plus gros à l'eeil et plus nets. Les fruits qui nagent dans le cristal parais- sent plus beaux qu'ils ne sont ; les astres, plus grands à travers un nuage, parce que la vue de l'homme manque de poise dans un fluide, et ne peut saisir exactement les objets. Cela devient manifeste si tu remplis d'eau une coupe, et que tu y jettes tin anneau; l'anneau a beau demeurer au fond, son image est ré- percutée à la surface. Tout ce qu'on voit à travers un liquide quelconque est beaucoup plus groà que nature. Est-il étonnant que l'image du soleil grossisse de même, vue dans l'humidité d'un nuage, puisque deux causes y con.,ourent à la fois, la transparence en quelque sorte vitrée du nuage et sa nature aqueuse? Car, s'il ne contient pas l'eau toute formée, le nuage en élabore les principesi et c'est en eau qu'il doit se convertir. VII. Puisque, va-t-on me dire, vous avez parlé de verre, je prends texte de là même pour argumenter contre vous. On fa- brique des baguettes de verre cannelées ou à plusieurs angles saillants, comme ceux d'une massue, lesquelles, si elles reçoi- vent transversalement les rayons du soleil, présentent les tein- tes de l'iris, preuve que ce n'est pas là l'image du soleil, mais une imitation de couleurs par répercussion. D Cet argument mi- lite en grande partie pour moi. D'abord il démontr ; qu'il faut un corps poli et analogue au miroir pour répercuter le soleil; ensuite, que ce ne sont nullement des couleurs qui se forment alors, mais de faux-semblants comme ceux qui, je l'ai dit, pa- raissent ou s'effacent sur le cou des pigeons, selon qu'ils se tournent dans tel ou tel sens. Or, il en est de même du miroir qui, on le voit, n'a pas de couleur à lui, mais simule une couleur étrangère. Un seul fait pourtant reste à expli- quer -. c'est qu'on ne voit pas dans cette baguette l'image du soleil, parce qu'elle n'est pas disposée pour la bien reproduire. Il est vrai_ qu'elle tond à le faire, vu qu'elle est d'une matière -lisse et propre à cet effet; mais elle ne le peut, parce qu'elle est irrégulièrement faite. Convenablement fabriquée, elle ré- fléchirait autant de soleils qu'elle aurait de faces. Ces faces n'étant pas assez détachées les unes des autres, et n'ayant pas assez d'éclat pour faire l'office d'un miroir, elles ébauchent la ressemblance, elles ne la rendent po-':,.t; les images trop rappro- chées se confondent et n'offrent plus qu'une seule bande colorée. VIII. Mais pourquoi l'iris n'est-il pas un cercle complet, et n'en laisse-t-i1 voir que moitié dans le prolongement si étendu de sa, courbe ? Suivant l'opinion de quelques-uns, le .soleil étant bien plus élevé que les nuages, et ne frappant qu'à la partie supérieure, la partie inférieure n'est pas atteinte pain ses rayons. Et comme ils ne reçoivent le soleil que d'un côté, ils n'en réfléchissent qu'une partie, qui n'excède jamais la moi- tié. Cette raison est peu concluante; en effet, le soleil a beau être plus élevé, il n'en frappe pas moins tout le nuage, et par consé- quent le colore, puisque ses feux le traversent et le pénètrent dans toute son épaisseur. Ces mêmes auteurs disent une chose qui va contre leur proposition. Car, si le soleil donne d'on haut, et, partant, ne colore que la partie supérieure des nuages, l'arc ne descendra jamais jusqu'à terre. Or, il s'abaisse jusque-là. Do plus, l'arc est toujours opposé au soleil, peu importe qu'il soit plus bas eux plus haut; car tout le côté qui est en face se trouve frappé. Ensuite le soleil couchant produit quelquefois des ares, et certes c'est le bas du nuage qui est frappé, l'astre rasant la terre (ct). irt pourtant alors il n'y -a qu'un demi-cer- cle, quoique le nuage reçoive le soleil dans sa partie la plus basse et la plus impure. Nos stoïciens, qui veulent que la lu- mièrë soit renvoyée par lé nuage comme par un miroir, suppo- sent la nue concave et semblable à un segment de sphère, qui ne peut reproduire le cercle entier, n'étant lui-même qu'une partie de cercle. J'admets les prémisses , sans approuver la conclusion. Car, si un miroir concave peut représenter toute la circonférence d'un cercle, rien n'empêche que la moitié de ce miroir ne reproduise un globe entier. Nous avons déjà parlé de cercles qui paraissent autour du soleil et de la lune en forme , d'arcs : pourquoi ces cercles sont-ils complets, et ceux de l'iris ne le sont-ils jamais? Ensuite, pourquoi sont-ce toujours des nuages concaves qui reçoivent le soleil, et non des nuages plans ou convexes? Aristote dit qu'après l'équinoxe d'automne, l'arc-en- ciel peut se former à tonte heure da jour, mais qu'en été il ne se forme qu'au commencemoi:t ou -•• déclin de la journée. La raison en est manifeste. D'abord c'est qu'au milieu du jour, le soleil, clans toute sa chaleur, dissipe les nuages dont lés élé- menus qu'il divise ne peuvent renvoyer son image. Le matin, au contraire, et lorsqu'il penche vers son couchant, il a moins de foree, et ainsi les nuages peuvent résister et le répercuter. Ensuite, l'iris ne se formant d'ordinaire que quand le soleil fait face au nuage, dans les jours courts l'astre est toujours obli- que. Ainsi, à toute heure de la journée, il trouve, même ;iu plus haut de son cours, d'autres nuages qu'il frappe directe- ment. En été, il est vertical par rapport à nous, et à midi sur- tout il est trop élevé et trop perpendiculaire, pour qu'aucun nuage puisse se trouver en face ; ils sont tous au-dessous. IX. Parlons maintenant de ces verges lumineuses oui brillent, comme l'iris, de teintes variées, et que nous regardons aussi comme pronostics de pluie. Elles ne sont pas difficiles à expli- quèr, n'étant autre chose que des arcs-en-ciel imparfaits : elles sont colorées, mais n'ont point la forme demi-circulaire; c'est en ligne droite qu'elles s'allongent. Communément elles se for- Ment près du soleil dans un nuage humide, qui commence à se résoudre en pluie. Elles ont par conséquent les mêmes teintes que l'arc-en-ciel, leur figure. seule diffère, parce que celle des nuages ou alles s'impriment est différente. X: La même variété de couleur existe dans les couronnes; seulement les couronnes se forment partout, autour de tous les astres; l'iris ne brille qu'à (opposite du soleil, et les verges lumineuses dans son voisinage. On peut encore marquer ainsi les dîfférences:la oouronr.e, partagée en deux, sera un arc; ra- ihenée àla ligne droite, C'est une verge. Les couleurs variées de ces trois météores sont des" combinaisons de l'azur et du jaune. La verge avoisine toujours le soleil ; l'arc-en-ciel est solaire ou lunaire; la coutonnè peut se former autour de tout astre. XI. Il y a encore une autre espèce de verges : ce s int des rayons déliés qui traversent les nues par les étroits intervalles qui les séparent, et s'échappent en lignes droites et divergentes; ils présagent pareillement la pluie. Or, ici, quel parti prendre? Comment les appellerai je? Images du soleil? Les historiens les nomment des soleils, et rapportent qu'on a en vu jusqu'à deux et trois à la fois. Les Grecs les appellent parhélies (a), parce que d'ordinaire ils se montrent dans le voisinage du soleil, ou qu'ils ont avec cet astre une sorte de ressemblance. Car elle n'estpas complète; elle se borne à l'imageet àla figure. Du reste, ils n'ont rien de sa chaleur; ce sont des rayons émoussés etlan- guissants. Comment donc les qualifier? Faut-il faire comme Virgile qui, balançant sur le choix d'un nom, finit par adopter ce nom sur lequel il hésitait d'abord Et quel nom te donner, ô nectar de Rhétie? Du Falerne pourtant ne te crois pas rival (a). Ainsi rien n'empêche de leur conserver la qualification de par- hélies. Ce sont des images du soleil qui se peignent dans un nuage dense, voisin de cet astre, et disposé en miroir. Quel- ques-uns définissent le parhélie un nuage circulaire, brillant et semblable au soleil; il suit cet astre à une certaine distance, qui est toujours la môme qu'au moment de son apparition. Sommes-nous surpris de voir l'image du soleil dans une source, dans un lac paisible? Non, ce me semble. Eh bien 1 son image peut être réfléchie dans l'air aussi bien que sur la terre, quand il s'y trouve une matière propre à produire cet effet. XII. Pour observer une éclipse de soleil, on pose à terre des bassins remplis d'huile ou de poix, parce qu'un liquide onc- tueux se trouble moins facilement et retient mieux les images qu'il reçoit. Or, une image ne peut se laisser voir que dans un liquide immobile. Alors nous remarquons comment la lune s'interpose entre nous et le soleil; comment ce globe, bien plus petit que le soleil, venant à lui faire face, le cache tantôt partiellement, s'il ne lui oppose qu'un côté de son disque, et parfois en totalité. On appelle éclipse totale celle qui fait pa- raître les étoiles en interceptant le jour; elle a lieu quand 1e centre des deux astres se trouve pour nous sur le môme axe. Comme l'image de ces grands corps s'aperçoit sur la terre, elle peut de même s'apercevoir dans l'air, quand il est assez dense, assez transparent pour recevoir l'image solaire que les autres nuages reçoivent aussi, mais laissent échapper s'ils sonttrop mo- biles, ou trop raréfiés, ou trop noirs : mobiles, ils dispersent les traits de l'image; raréfiés, ils la laissent passer; chargés de-va- peurs impures et grossières, ils ne reçoivent pas son empreinte, comme nous voyons que les miroirs ternis ne renvoient plus las objets. XIII. Souvent deux parhélies se montrent simultanément; ce qui s'explique de môme. Rien n'empêche en effet qu'il ne s'en forme autant qu'il se trouve de nuages propres à réfléchir ('image du soleil. Suivant cuelques auteurs, de deux parhélies simultanés, l'un est produit par le soleil et l'autre psr l'image. Ainsi plusieurs miroirs opposés les uns aux autres nous offrent tous des images dont une seule pourtant reproduit l'objet réel; les autres ne sont que des copies de ces images. Peu importe en effet ce qu'on met en présence du miroir; il répète tout ce qu'on lui montre. De même, dans la haute région de l'air, lorsque le hasard dispose deux nuages de telle sorte qu'ils se regardent l'un l'autre, celui-ci reflète l'image du soleil, ce- lui-là l'image de l'image. Mais il faut, pour produire cet effet, des nuages denses, lisses, brillants, d'une nature analogue à celle du soleil. Tous ces météores sont do couleur blanche et ressemblent au disque de la lune, parce qu'ils reluisent des rayons que le soleil leur darde obliquement. Si le nuage est près de l'astre et au-dessous, la chaleur le dissipe; s'il est trop loin, il ne renvoie pas les rayons, et l'image n'est pas produite. Il en est de même de nos miroirs : trop éloignés, ils ne nous rendent pas nos traits, le rayon visuel n'ayant plus la force de répercussion. Ces soleils, pour parler comme les historiens, annoncent aussi la pluie, surtout s'ils paraissent au midi, d'où viennent les nuages les plus gros et les plus chargés. Quand ils se montrent à droite et à gauche du soleil, si l'on en croit Aratus, une tempête va surgir. XIV. Il est temps de passer en revue les autres météores, si variés dans leurs formes. Ou ce sont des étoiles qui brillent soudainement, ou des flammes ardentes, les unes fixes et sta- tionnaires, les autres qui roulent dans l'espace. On en remarque de plusieurs genres. Les bothynes sont des cavités ignées du ciel, entourées intérieurement d'une espèce de couronne, et semblables à l'entrée d'une caverne circulaire. Les pithies ont la forme d'un immense tonneau de feu, tantôt mobile, tantôt se consumant sur place. On appelle chasmata ces flammes que le ciel en s'entr'ouvrant laisse apercevoir dans ses profondeurs. Les couleurs de ces feux sont aussi variées que leurs formes. C'est, par exemple, un mage des plus vifs, ou une flamme lé- gère prompte à s'évanouir; quelquefois une lumière blanchâtre, quelquefois un éclat éblouissant, d'autres fois une lueur jaunâ- tre et uniforme qui ne scintille ni ne rayonne. Ainsi nous voyons Fuir en longs traits d'argent l'étoila pâlissante (a), Ces prétendues étoiles s'élancent, traversent le ciel, et semblent, par leur vitesse incalculable, une longue traînée de feu; P-tre vue, trop faible pour distinguer chaque point de leur passage, nous fait croire que toute la ligne parcourue est une ligne de feu. Car la rapidité de leurs mouvements est telle, qu'on ne peut ensuivre la succession; on n'en saisit que l'ensemble. On voit plutôt l'apparition que la marche du météore; et s'il semble marquer toute sa route d'un seul trait enflammé, c'est que notre ceil trop lent ne peut suivreles divers points de sa course; nous voyons du môme coup d'oà il part et où il est arrivé. Telle nous paraît la foudre : nous croyons qu'elle trace une longue ligne de flamme, parcs qu'elle fournit sa course en un_ clin d'exil, et que nos regards sont frappés à la fois de tout l'espace qu'elle par- court dans sa chute. Mais ce corps igné n'occupe pas toute la ligne qu'il décrit; une flamme allongée et si ténue. n'a point d'élan si vigoureux. Mais comment jaillissent ces étoiles? C'est le frottement de l'air qui les allume, et le vent accé- lère leur chute; cependant elles ne proviennent pas toujours do ces deux causes. Parfois l'état de l'atmosphère suffit pour les produire. Les régions supérieures abondent en molécules sè- ches, chaudes, terreuses, parmi lesquelles é es feux prennent .naissance ; c'est en courant après les substances qui les alimen- tent qu'ils se précipitent avec tant de rapidité. Mais pourquoi sont-ils de diverses couleurs? Cela tient à la nature de la ma- tière inflammable et à l'énergie du principe qui enflamme. Ces météores présagentle vent, et ilvientde la-,-'Sion d'où ils partent. XV. Tu demandes comment se forment les feux que nous.ap- pelons, nous, fulgores, et les Grecs, sela. De plus d'une manière, comme on dit. La violence des vents peut les produire, comme aussi la chaleur de la région éthérée. Car ces feux, qui de là se disséminent au loin, peuvent se porter en bas, s'ils y trouvent des aliments. Le mouvement des astres dans-leur cours peut réveiller les principes inflammables -et pPopager l'incendie au- dessous de leur sphère. En un mot, ne peut-il pas arriver-que l'atmosphère lance jusque dans l'éther des molécules ignées qui produisent cet éclat, cette flamme ou cette sorte d'étoile excen- trique? De ces fulgores, les uns se précipitent comme des étoiles volantes; les autres, fixes et immobiles, jettent assez de lu- mière pour dissiper les ténèbres et donner une sorte de jour, jusqu'à ce que, faute d'aliments, ils s'obscurcissent, et, comme une flamme qui s'éteint d'elle-même, finissent après une con- stante déperdition par se réduire à rien. Quelquefois ces feux apparaissent dans les nuages, d'autres fois au-dessus : ce sont alors des corpuscules ignés, couvés près de la terre par un air condensé qui les fait jaillir jusqu'à la région des astres. Il en est quine peuvent durer; ils passent, ils s'éteig= Eut à l'instant presque où ils s'allument. Voilà les lulgores proprement dits, parce que leur apparition est courte et fugitive, et qu'ils sont dangereux dans leur chute, aussi désastreuse parfois que celle de la foudre.. Ils frappent des maisons, que les Grecs dési- gnent sous le nom d'astrapoplecta. Ceux dont la flamme a plus de force et de durée, qui suivent ou le mouvement du ciel, ou une marche qui leur est propre, sont regardés par nos stoiciens comme des comètes; nous en parlerons plus tard. De ce genre sont les pogonies, les lampes, les cyparisses, et tout corps qui se termine par une flamme éparse.. On doute si l'on doit ranger dans cette classe les poutres et les pithies, dont l'apparition est fort rare, et qui exigent une grande agglomération de feux pour former un globe souvent plus gros que n'est le disque du soleil levant. On peut rapporter au m6me genre ces phénomènes fré- quemment cités dans l'histoire, tels qu'un ciel tout en feu, où laembrasement parfais s'élève si haut qu'il semble se confondre avec les astres, et parfois s'abaisse tellement qu'il offre l'as- pect d'un iacendie lointain. Sous Tibère, des cohortes couru- rent au secours de la colonie d'Ostie, qu'elles croyaient en feu, trompées par un météore de cette sorte qui, pendant -une grande partie & la nuit, jeta la lueur :sombre d'une flamme épaisse et fuligineuse. Nul ne met en doute la réalité des flammes qu'on aperçoit alors; bien certainement ce sont des flammes. Il y a oontestatiônpour les météores dont j'ai parlé plus haut, je veux -lire Pàrc:en-ciel et les couronnes. Sont-ce des illusions d'opti- que et :de fausses apparences, ou doit-on y voir des réalités? A notre avis, 'les arcs et les couronnes n'ont effectivement point de ,caps, tout comme en un miroir nous ne voyons rien que simu%cre et mensonge dans les représentations de iobjet exté- rieurr. Car lie miroir ne renferme pas ce qu'il martre; au- trement,eette image n'en sortirait point, et ne serait pas effacée à l'instant par'une autre; on me verrait pas des formes innom- brables-para`ftre et s'évanouir tour à tour. Que conclure de là? Que ce sont des représentations, des imitations vaines d'objets réels. `Même certains miroirs sont construits de manière à dé- 'figurer ces objets ;quelques-uns, comme je l'ai dit ci-dessus, représentent=de!tm ers-la face 4u spectateur; d'autres le Bran- dissent hors de toute mesure, et prêtent à sa personne des pro- portions surhumaines. XVI. Ici je veux te conter une histoire, où tu verras c, ni- bien la débauche est peu dédaigneuse de tout artifice qui pro- voque au plaisir; combien elle est ingénieuse à stimuler ses propres fureurs. Hostius Quadra était d'une impudicité qui fut môme: traduite sur la scène. C'est ce riche avare, cet esclave de ses cent millions de sesterces, qu'Auguste jugea ne pis mériter de vengeance quand ses esclaves le tuèrent; et peu s'en fallut que le prince ne déclarât cette mort légitime. Il ne bornait pas aux femmes ses jouissances contre nature; il était avide de l'un comme de l'autre sexe. Il avait fait faire des miroirs comme ceux dont je viens de parler, lesquels reproduisaient les objets bien plus grands qu'ils n'étaient, et où le doigt excédait en longueur et en grosseur les dimensions du bras. Or il disposait tes miroirs de telle sorte que, s'il se livrait à un homme, il voyait sans tourner la tête tous les mouvements de ce der- nier; et les énormes proportions que figurait le métal trom- peur, il en jouissait r,~mme d'une réalité. Il allait dans tous les bains recrutant ses hommes, les choisissant à sa mesure (a), et il lui fallait encore l'illusion pour complaire à son insatiable maladie. Qu'on dise maintenant que c'est à une propreté raffi- née qu'èst due l'invention du miroir 1 On ne peut rappeler sans horreur ce que ce monstre, digne d'être déchiré de sa bouche impure, osait dire et exécuter, lorsque entouré de tous ces miroirs, il se faisait spectateur de ses turpitudes; cè qui, mème demeuré secret, pèse sur la conscience; ce que tout ac- cusé nie, il en souillait sa bouche, il le touchait de ses yeux. Et pourtant, 8 dieux 1 le crime recule devant son propre as- pect; les hommes perdus d'honneur et voués à toutes les hu- miliations, gardent comme dernier scrupule ia pudeur des yeux. Mais lui, comme si c'était peu d'endurer des choses inouïes, sans exemple, il conviait ses yeux à les voir; . et non content d'envisager toute sa dégradation, il avait ses miroirs pour. mul tïplier ces sales images et les grouper autour de lui; et comme il ne pouvait tout voir aussi bien quand pris à dos par l'un, et tête baissée, il, appliquait sa bouché aus plaisirs d'un autre, il s'offrait à lui-même les tableaux répétés de son double rôle. Il contemplait l'œuvre infâme de cette bouche ; il sr, voyait pos- sédant tout ce qu'il pouvait admettre d'hommes. Partagé quel- quefois entre un homme et une femme, et passif de toute sa personne, il se plaisait à voir ce qu'il est horrible. de dire. Que restait-il que cet être immonde eût pu réserver pour les ténèbres? Loin que le jour lui fît peur, il s'étalait à lui-mème ses mon- strueux accouplements, il se les faisait admirer. Que dis-je? Ne doute pas qu'il n'eût souhaité d'être peint dans ces attitudes. Les prostituées même ont encore un reste de retenue, et ces créatures, livrées à la brutalité publique 11, tendent à leur porte un voile qui cache leur triste obséquiosité: il n'est pas jusqu'aux repaires du vice qui ne gardent quelque vergogne. Mais ce monstre avait érigé son ignominie en spectacle.; il se mirait dans ces actes que la plus profonde nuit ne voile; pas assez. a Oui, se dit-il, homme et femme m'exploitent à la fois : et de ce qui me reste libre, je veux en flétrissant autrui faire acte encore de virilité (a). Tous mes membres sont pollués, envahis que mes yeux aussi aient part à l'orgie, qu'ils en soient les té- moins, les appréeiateurs; et ce que la position de mon corps m'empèche de voir, que l'art me le montre; qu'on ne croie pas que j'ignore ce que je fais, Vainement la nature n'a donné à l'homme que de chétifs moyens de jouir, elle qui a si richement pourvu d'autres races. Je: trouverai moyen de donner le change à ma frénésie, et de la satisfaire (b). Que me sert mon coupa- ble génie, s'il ne va pas outre nature? Je placerai autour de moi de ces miroirs qui grossissent à un point incroyable la re- présentation des objets. Si je le pouvais, j'en ferais des réalités; ne le pouvant pas, _epaissons-nous du simulacre. Que mes ap- pétits obscènes s'imaginent tenir plus qu'ils n'ont saisi, et s'é- merveillent de leur capacité. » Lâcheté indigne! C'est à l'im- proviste peut-être, et sans la voir venir, que cet homme a reçu la mort. C'était devant ses miroirs qu'il fallait l'immoler. XVII. Won rie maintenant des philosophes qui dissertent sur les propriétés du miroir, qui cherchent pourquoi notre figure s'y représente ainsi tournée vers nous; dans quel but la nature, tout en, créant des corps réels, a voulu que nous en vissions encore les simulacres (c); pourquoi, enfin, elle a pré- paré des matières aptes à recevoir l'image des objets. Ce n'était pas certes pour que nous vinssions devant un miroir nous épi- ler la barbe et la face, et lisser notre visage d'hommes. En aucune chose elle n'a fait de concession à la mollesse; mais ici qu'a-t-elle voulu d'abord? Comme nos yeux, trop faibles pour soutenir la vue directs du soleil, auraient ignoré sa vraie forme, elle a, pour nous le montrer, amorti son éclat. Bien qu'en effet il soit possible de le contempler alors qu'il se lève ou se cou- che, cependant la figure de l'astre lui-môme, tel qu'il est, non d'un rouge, vif, mais d'un blanc qui éblouit, nous serait incon- nue, si à travers un liquide il ne se laissait voir plus het et plus facile à observer. De plus, cette rencontre de la lune et du so- leil, qui parfois intercepte le jour, ne serait pour nous ni per- ceptible, ni explicable, si en nous baissant vers la terre nous ne voyions,plus commodément l'image des deux astres. Les mi- roirs furent inventés pour que l'homme se vît lui-même. De là plusieurs avantages : d'abord la connaissance de sa personne, puis .quelquefois d'utiles conseils". La beauté fut prévenue d'é- vitex -ce qui déshonore; la laideur, qu'il faut racheter par le mérite les attraits qui lui manquent; la jeunesse, que le prin- temps de l'âge est la saison de l'étude et des énergiques entre- prisses; la vieillesse, qu'elle doit renoncer à ce qui messied aux cheveux blancs, et -songer quelquefois à la mort 's. Voilà dans quel but la nature nous .a fourni les moyens de nous voir nous mêmes. Le cristal d'une fontaine, le poli d'une pierre réfléchit à,chacun soin image. J'ai vu mes traits naguére au bord de fonde, Quand la mer et les vents sommeillaient (a).... Que penses-tu qu'était la toilette quand on se parait .4-evaut de tels miroirs? A cet âge de simplicité, contents de ce,que leur offrait le hasard, les hommes ne détournaient pas encore les bienfaits de la nature au profit des vices, ne ftiisaiant pas servir ses inventions -au luxe et à la débauche. Le hasard leur pré- senta d'abord la reproduction de leurs traits; puis, comme ,l'a- mour-propre, inné chez tous, leur rendait ce spei~réable, ils revinrent souvent aux objets où ils s'étaient vus une pre- mière fois. Lorsqu'une génération plus corrompue s'enfonça dans les entrailles du globe, pour en extraire ce qu'il y faudrait replonger, le fer fut le premier métal dont -an se servit; et on l'aurait impunément tiré' des mines, si on l'en avait tiré seul. Les autres fléaux de la terre suivirent : le, poli des métaux of- frit à l'homme son image, qu'il ne cherchait pas; l'un la vit sur une coupe, l'autre sur l'airain préparé dans quelque autre but. ientÔt après on façonna des miroirs circulaires; mais, au lieu du poli de l'argent, ce n'était encore qu'une matière franile et sans valeur. Alors aussi, durant la vie grossière de ces anciens peuples, on croyait avoir assez fait pour la propreté quand on avait lavé au courant d'un fleuve les souillures contractées par le travail, quand on avait peigné sa chevelure et réparé le dé- sordre d'une longue barbe; tous soins que l'on prenait soi-mème ouqu'on se rendait réciproquement. C'était la main d'une épouse qui démêlait cette épaisse chevelure qu'on avait coutume de laisser flottante, et que ces hommes, assez beaux à leurs yeux sans le secours de l'art, secouaient comme les nobles animaux secouent leur crinière. Pas la suite, le luxe ayant tout envahi, on fit des miroirs de toute la hauteur du corps; on les cisela d'or et d'argent, on les orna même de pierreries; et le prix au- quel une femme acheta un seul de ces meubles, excéda la dot qu'anciennement le trésor public donnait aux filles des géné- raux pauvres. Te figures-tu un miroir étincelant d'or chez les filles de Scipion, dont la dot fut une pesante monnaie d'airain? heureuse pauvreté, qui leur valut une pareille distinction 1 Elles ne l'eussent pas revue du sénat, si leur pare les avait dotées. Or, quel que fùt celui à qui le sénat servit ainsi de beau- père, il dut comprendre qu'une telle dot n'était pas de celles qu'on peut rendre (a). Aujourd'hui, de simples filles d'affranchis n'auraient pas assez pour un seul miroir de ce que le peuple romain donna pour Scipion. Le luxe a poussé plus loin l'exi- gence, encouragé parle progrès mème des richesses : tout vice a reçu d'immenses développements, et toutes choses sont telle- ment confondues par nos raffinements criminels, que l'attirail des femmes, tout un monde, comme on le nommait, a passé dans les bagages d'hommes, je dis peu encore, d'hommes de guerre 's. Voilà que le miroir, appelé dans l'origine au seul service de la toilette, est devenu pour tous les genres de vices le meuble indispensable.